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Tunisie 2015 : le choix de société

Par Christian Apothéloz, Délégué général de Finances & conseil Méditerranée et Président de l’agence ACIM, Agence de l’entrepreneuriat en Méditerranée*



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Tunisie 2015 : le choix de société
La Tunisie aborde l’année 2015 avec un Parlement légitimement élu et avec un Président de la République non moins légitimement élu. Une exception réjouissante rive Sud qui dément les pronostics noirs et les commentaires désabusés. Mais en fait, quel est le choix profond des Tunisiens… et des Tunisiennes ?


Les commentateurs français ont du mal à faire entrer les forces politiques tunisiennes, les expressions, manifestations et votes tunisiens dans les paradigmes configurés par la politique hexagonale. Droite ou gauche, ont-elles à Tunis un sens, et lequel ? Moncef Marzouki aurait bien voulu incarner une gauche, mais une gauche alliée à un parti islamiste des plus rétrograde ? Béji Caïd Essebsi est-il de droite, parce qu’il a été président de l’assemblée sous Ben Ali ou de gauche parce qu’il a fait partie des fondateurs de la toute nouvelle république tunisienne ? Ces catégories sont évidemment inopérantes.


Le printemps arabe, la révolution tunisienne, est le fruit de la conjonction, d’une part d’un mouvement populaire, contre la misère, contre le « développement inégal », contre l’exclusion de la jeunesse, contre le sous-développement des régions « continentales » et d’un mouvement démocrate contre la mainmise de plus en plus étouffante du pouvoir benaliste, contre l’emprise gangrénante de la famille Trabelsi.


Un Dialogue national novateur

En faisant sauter le couvercle, la révolution de janvier 2011 révèle la tectonique des plaques de la société tunisienne. Une partie visible, connue en France pour y avoir fait ses études ou pour s’y être réfugiée : les démocrates et opposants républicains. Puis le courant islamiste, souterrain, réprimé depuis des décennies qui fait surface et s’affirme comme une puissance politique, sociale et religieuse. Une force importante dans les régions rurales paupérisées et dans les quartiers populaires. Personne n’avait vu venir cette Tunisie-là que l’on ne rencontre, ni à Hammamet, ni dans les colloques méditerranéens.


On connaît la suite. Le parti islamique Ennahda sort majoritaire des élections, et une troïka improbable se répartit les rôles entre présidence, gouvernement et assemblée. Cette gouvernance fait la preuve de son incapacité à diriger le pays, à écrire une constitution et à sortir l’économie de l’ornière.


C’est un Dialogue national totalement novateur qui va sortir le pays du bourbier : patrons et syndicat ouvrier, avocats et militants de s droits de l'homme, les quatre organisations phares de la société civile tunisienne, UGTT (Union générale des travailleurs tunisiens), UTICA (Union tunisienne de l’industrie du commerce et de l’artisanat), LTDH (Ligue tunisienne des droits de l’homme) et Ordre des avocats animent un dialogue national qui va donner naissance à un gouvernement « technique » celui de Mehdi Jomâa.


Fait remarquable : la mission du Dialogue national comme du gouvernement est d’organiser des élections libres, pacifiques et fiables. Et ils tiennent parole. Pas question de poursuivre une mission quelconque après l’intronisation du nouveau Président de la République. Les avocats plaident, les militants militent, les patrons entreprennent et les syndicats critiquent. Idem pour le chef du gouvernement Mehdi Jomâa sollicité pour conduire le premier gouvernement de l’ère Essebsi, il refuse et rappelle comme une évidence : "Oui, on m'a sollicité et ma réponse est toujours la même : je ne suis pas concerné. Moi, je suis venu pour une mission qui était inscrite dans le temps et le contenu", a-t-il déclaré. "Le pays a choisi un système démocratique fondé sur l'alternance et ce n'est pas à la première expérience qu'on va casser cette règle-là. On peut passer par le pouvoir, on peut choisir de le quitter, c'est le choix que j'ai fait ». Une leçon d’alternance revigorante quand on a en tête les plaidoyers de nos cumulards, perpétuels squatters de la vie publique.


Que nous disent donc les élections issues de ce miraculeux Dialogue national ?


L'échec de la stratégie Marzouki

À son arrivée au palais de Carthage, le militant d’opposition séduit, (moi le premier) : des paroles fortes, un discours clair, une volonté d’indépendance… Hélas, l’homme ne tient pas sa promesse, d’abord du fait de son équation personnelle qui le discrédite aux yeux des Tunisiens. Il n’habite pas la fonction et apparaît comme un leader brouillon et gaffeur. Mais c’est surtout sa stratégie de normalisation d’Ennahda (1) qui échoue. Il se posait en garant de la République face à un gouvernement islamique. Il ne garantit rien, ni la sécurité, avec l’assassinat d’opposants, ni la laïcité, avec une montée irréfrénée des agressions et des intimidations des forces islamistes, ni le développement et l’attractivité de la Tunisie, qui perd son tourisme, ses investissements étrangers et sa croissance. Le rêve marzoukien d’une alliance qui encadrerait le parti islamique a fait long feu. Il quitte Carthage comme un otage d’Ennahda. Son score est celui du vote islamique et rien d’autre. Il n’a pas fait le poids.


Le second facteur qui explique les suffrages de l’Assemblée et de la Présidence tunisiennes est le vote des femmes. Et dans une proportion qui étonne les sondeurs : un million de voix féminines, 61 % des votes féminins au profit de Béji Caïd Essebsi, vainqueur du deuxième tour de la présidentielle, contre un peu plus de 300 000 pour le président sortant, Moncef Marzouki. « Elles sont, souligne Hassan Zargouni de Sigma Conseil, les gardiennes du temple de la tolérance, de la liberté et de l’ouverture. Nous avons la preuve statistique que les femmes ont voté différemment des hommes, peu importe le candidat. C’est cette émancipation féminine qu’on envie souvent à la Tunisie et qui se traduit aujourd’hui par des actes d’indépendance sur le plan décisionnel. » (Interview WMC)


Le différentiel de vote dépasse tout ce que l’on peut constater, y compris en France. Ce vote marque en fait un choix de société. Et pas dans le sens où nos féministes l’entendraient. Les femmes tunisiennes ont voté pour leur sécurité face aux injonctions islamistes et aux agressions, pour l’éducation de leurs enfants dans une école ouverte, pour une société de respect. Béji Caïd Essebsi a su incarner un visage volontaire et une détermination qui a dépassé toutes les postures dites révolutionnaires. Une brillante avocate tunisienne nous disait fin 2014 que le gouvernement d’Ennahda, avait voulu imposer une société fermée, des mœurs importées du Golfe et éloignés de toutes les valeurs de la Tunisie et que les femmes ne laisseraient pas faire.


Un récit national cohérent

Enfin, Béji Caïd Essebsi s'est inscrit dans un récit national cohérent. Avec son grand âge, il incarne une fusion des deux révolutions tunisiennes celle de l’indépendance et celle de 2011. Il a entériné la part la plus moderne de Bourguiba : le droit des femmes, l’éducation, la construction d’un État, la modernité et faisant oublier que le Combattant suprême était un démocrate « modéré », que ses opposants comme les Perspectivistes des années soixante-dix ont fait les frais de la torture et de l’emprisonnement et que la liberté de la presse était un leurre. Les deux grands journaux tunisiens publiaient inlassablement la photo en haut à gauche des personnalités s’entretenant avec le Combattant suprême puis délivraient une prose insipide éloignée des réalités de terrain et des débats réels.


Soyons clair Ben Ali n’a pas eu à museler la presse lorsqu’il est arrivé, elle était déjà aphone. L’héritage destourien était donc à manipuler avec précaution. BCE a su le faire, portant, en bon avocat qu’il est, les idéaux de 2011, il a écrit un récit cohérent et raconte aux Tunisiens l’histoire d’un pays tolérant, ouvert et moderne.
 

Ainsi donc en ce début 2015, se sont associés le rejet de l’islamisme et du compromis avec l’islamisme, le vote des femmes qui ont pris depuis 60 ans leur autonomie et un personnage qui incarne la Nation.


Une ardoise douloureuse

Pour autant la partie n’est pas facile pour le prochain gouvernement. Les gouvernements de transition (sauf le dernier) et les islamistes ont laissé une ardoise douloureuse, le pays est désorganisé, la productivité est défaillante, le tourisme peine à revenir et les investissements étrangers sont dans l’expectative. Sans être devin, je peux annoncer déjà les prochains commentaires de la presse française : « Béji Caïd Essebsi va décevoir ! » La Tunisie va s’imposer une cure d’austérité car les comptes sont dans le rouge, l’État ne pourra plus comme il l’a (trop) fait, offrir des emplois et l’aide internationale va aider à remettre la mécanique en route sans produire d’effets immédiats.


Pourtant le peuple tunisien vient de faire la preuve de sa grande maturité, la société civile y est active, les cadres sont formés et entreprenants, la culture numérique est présente, le pays fait figure de modèle. Il a besoin simplement de notre confiance.

* Cet article n’engage que son auteur


(1) Moncef Marzouki avait certainement en tête l’alliance de François Mitterrand avec le parti communiste lorsqu’il s’allie à Ennahda. Erreur historique, car comme le dit Karl Marx que « l’histoire ne se répète jamais sauf en caricature ». Mais surtout parce que Mitterrand sait au moment du Programme commun que le PC est en déclin historique et que l’alliance va précipiter la chute. Au contraire le parti islamique tunisien est en émergence. Marzouki lui a ouvert les portes de l’État & des collectivités locales, il lui a donné une légitimité qui a renforcé son emprise… Jusqu’au rejet par les urnes.


Vendredi 9 Janvier 2015









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