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Transfert d'énergie renouvelable du Maghreb vers l'Europe : Une longue traversée du désert


Depuis deux ans, les initiatives allemandes Desertec et française Medgrid donnent peu de signe de vie. La première tente une résurrection alors que la seconde prépare la publication de son acte de décès. Le grand projet de produire de l'électricité, notamment solaire, au sud de la Méditerranée, pour la transférer en Europe prend un sérieux coup de chaud.


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Transférer l'énergie renouvelable à travers la Méditerranée, reste un rêve (photo Siemens)
Transférer l'énergie renouvelable à travers la Méditerranée, reste un rêve (photo Siemens)
MÉDITERRANÉE. "En six heures les déserts captent plus d'énergie du soleil que l'humanité entière n'en consomme en un an." La citation du physicien allemand Gerard Knies a fait florès dans tous les colloques sur l'énergie du début du XXI e siècle sur les deux rives de la Méditerranée. L'évocation de grands miroirs placés sur le sable du Sahel pour recueillir les rayons transformés en énergie fait alors rêver (fantasmer ?) tout le monde. Aujourd'hui, la dure réalité s'est chargée de réveiller tout ce beau monde.

Depuis deux ans, les initiatives allemandes Desertec et française Medgrid ne donnent plus signe de vie. La première tente une résurrection alors que la seconde prépare la publication de son acte de décès. Le grand projet de produire de l'électricité, notamment solaire, au sud de la Méditerranée, pour la transférer en Europe a pris un sérieux coup de chaud.

Tout part en juillet 2009 d'une initiative allemande, Desertec, placée sous les auspices du Club de Rome et du Centre national de recherche sur l'énergie en Jordanie (NERC). Basée à Hambourg, la Fondation Desertec concrétise alors un mouvement né dans les années 90 : l'extension des déserts est une menace mais peut devenir une opportunité comme source d'énergie grâce au soleil et au vent. Desertec commence alors à promouvoir les CSP (Centrales solaires thermodynamiques), ces centrales à grande capacité solaire capables de produire de jour comme de nuit.

15% de l'énergie produite au sud transférée au Nord

Les projections de transfert d'énergie en 2015 (carte Dii)
Les projections de transfert d'énergie en 2015 (carte Dii)
La Fondation veut aller plus loin que la préconisation. Ainsi naît, dès octobre 2009, Desertec industrial Initiative qui deviendra Dii GmbH. L'ONG vend une licence à Dii pour l'autoriser à utiliser la marque Desertec contre des royalties. Selon cet accord, la Fondation ne peut plus approcher les entreprises qui devient chasse gardée de Dii. À son apogée, le conglomérat industriel compte cinquante sept actionnaires et partenaires de seize pays d'Europe, d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient. La structure se fixe comme objectif la création d'un marché à échelle industrielle pour l'énergie renouvelable des déserts nord-africains et du Moyen-Orient. Evalué à 400 mrds€, le projet entend installer 100 GW d'énergie renouvelable d'ici 2050 au Maghreb et au Moyen-Orient. 85% de l'énergie seraient consommée dans le pays qui l'a produite et 15% seraient exporté en Europe pour pouvoir financer ces programmes.

En avril 2011, un accord est signé avec STEG énergies renouvelables. La filiale de la Société tunisienne de l'électricité et du gaz veut étudier avec Dii la faisabilité de projets d'énergie solaire mais aussi éolienne sur son territoire. En juin 2011, Dii paraphe un accord de coopération avec le Masen, l'agence marocaine pour l'énergie solaire qui lancera le Plan Solaire Marocain pour mieux baliser sa stratégie de développement sur ce secteur prometteur. En décembre 2011 c'est le tour de l'Algérie et de Sonelgaz de coopérer avec Dii sur un projet d'un volume total de 1 000 MW.

Beaucoup de promesses et... peu de réalisations.

Grains de sable entre la Fondation et Dii

La technologie du solaire s'impose au Maroc (photo Dii)
La technologie du solaire s'impose au Maroc (photo Dii)
En juin 2013, Dii publie son rapport "Desert Power 2050" qui fixe des échéances sur la production d'électricité au Sahel et surtout les moyens d'y arriver. En juillet 2013, c'est le divorce. La Fondation Desertec se sépare du consortium industriel Dii sur fond de divergence stratégique. Elle avait fini par être étouffée et son message parasité médiatiquement par son pendant industriel. "Ce sont eux qui avaient les ressources financières" souligne Charles Ifrah, délégué général de Desertec France.
Quelques semaines avant la séparation, Dii abandonnait sa stratégie d'exportation d'énergie solaire du Sahara vers l'Europe, pourtant sa feuille de route à sa création. Un sérieux coup de canif au contrat.

Alors que la Fondation Desertec se tourne désormais davantage vers l'Afrique subsaharienne, Dii commence à péricliter avec le retrait de plusieurs entreprises contributrices. Dii a fait miroiter de gros contrats aux industriels. Certains, comme Siemens ou Bosch, se sont lancés trop tôt sur le CSP, un marché non encore mature, avant de se recentrer sur l'éolien et... de quitter Dii.

En décembre 2014, le conglomérat industriel, sous la présidence de Paul Van Son quitte alors Munich pour s'implanter à Dubaï avec seulement trois actionnaires : l'allemand RWE (actionnaire depuis le début), le saoudien ACWA Power, le chinois State Grid Corporation. Celui que certains qualifie désormais de Dii bis, travaille désormais à favoriser l'implantation de projets solaires et éoliens dans la région Mena et en Turquie.

La Fondation reprend alors la main. Mais, très discrètement. "Desertec poursuit son chemin à travers des campagnes de sensibilisation pour les citoyens sur les autres modes d'énergie possible" explique Charles Ifrah à econostrum.info. Financé par des fonds européens et des financements privés, la Fondation Desertec revendique 10 000 sympathisants et dispose de trente coordonnateurs (dont Desertec France) sur les cinq continents.

Desertec Alliance sur les rails

En août 2013, Charles Ifrah et Francis Petitjean portent  sur les fonts baptismaux Desertec France. L'association, membre de Desertec Fondation, poursuit "l'objectif de développer un avenir durable en œuvrant pour la transition énergétique en France et en Afrique." Aujourd'hui, Desertec France sélectionne, labellise et accompagne des projets de référence pour des producteurs d'énergie solaire, éolienne ou pour l'électrification rurale. Une action menée notamment au Sénégal. 

En décembre 2015 à Paris, Desertec annoncera la création de Desertec Alliance. "Nous ne recréons pas Dii. Dii était une initiative industrielle limitée dans le temps, deux cycles de trois ans, et dans l'espace, sur des projets CSP au Maghreb. Avec Desertec Alliance, nous renforçons la fondation grâce à un réseau international (NDLR : Green Business). Desertec Alliance constituera une division de la fondation Desertec chargée de créer un marché mondial des énergies renouvelables en exploitant les déserts. Elle permettra de mobiliser les finances et de faire du développement de projets. Nous sommes dans la mise en œuvre" dévoile Charles Ifrah à econostrum.info. Constitué de plusieurs entités dans différents pays, Desertec Alliance travaillera sur des pilotes de projets en hydraulique, éolien et solaire, et étudiera leur faisabilité en partenariat avec les grandes agences de développement. Son bureau est en voie de constitution. "Desertec Alliance va nous permettre de produire plus que de l'énergie. Nous allons contribuer au développement économique local dans le cadre d'une coopération et d'une pacification entre les pays. Si le réseau fonctionne bien, Desertec Alliance deviendra autonome au bout de deux ans mais restera lié à la Fondation" précise-t-il.

Un sommet mondial de la finance pour les renouvelables

Le solaire sera l'énergie du futur (photo Medgrid)
Le solaire sera l'énergie du futur (photo Medgrid)
"Nous voulons relancer Desertec" insiste Charles Ifrah. Cela passera aussi par la création d'outils, la publication d'un atlas des énergies renouvelables dans le monde mais aussi par une rencontre des bailleurs de fonds. "Nous discutons entre autres avec la BEI, la KfW, la Banque mondiale pour lancer un sommet mondial de la finance pour les renouvelables" confie le délégué général de Desertec France. "Cette initiative sur l'investissement dans les renouvelables permettrait d'offrir une visibilité sur les projets labellisés Desertec et passerait par un véhicule, un fonds."

Dans un entretien accordé en juillet 2015 à econostrum.info, Saïd Mouline, directeur général de l'Agence nationale pour le développement des énergies renouvelables et de l'efficacité au Maroc (ADEREE), voyait dans Desertec un projet viable. "Desertec devait représenter 15% de l'énergie européenne en 2050, ce n'est pas énorme. C'est faisable." Il se disait même optimiste : " Le Maroc exporte déjà de l'électricité en Europe via l'Espagne. Le souci de connexion entre l'Espagne et le reste de l'Europe a été réglé, donc nous sommes optimistes pour que demain de l'électricité solaire du Sud marocain atteigne Paris."

Medgrid lâche prise

L'aventure du transfert d'énergie renouvelable entre le Maghreb et l'Europe a connu aussi son feuilleton hexagonal.
En juillet 2010 Transgreen est créé en France. Présenté comme le pendant (sinon le concurrent par certains) de l'allemand Désertec, ce projet vise à "étudier la faisabilité d’un réseau de transport de l’électricité entre les rives nord et sud de la Méditerranée et le développement des interconnexions autour du bassin méditerranéen." À son chevet le ministère français du développement durable. Tout naturellement le projet Transgreen s'inscrit dans l'initiative du PSM, le Plan Solaire Méditerranée initié par l'Union pour la Méditerranée (UpM). et qui prévoit la construction, au sud et à l’est du bassin, de capacités de production d’électricité renouvelable, notamment solaire, de 20 gigawatts (GW) à l’horizon 2020. Environ 5 GW seraient exportés vers l’Europe afin de contribuer à la rentabilité des projets de centrales.

Héritière du projet Transgreen, la société Medgrid voit le jour en décembre 2010. Pour la petite histoire, le nom Transgreen avait déjà été déposé ! Medgrid poursuit l'objectif d'"étudier la faisabilité technique, économique et institutionnelle d'un réseau de transport d'électricité qui permettra vers 2020 d'exporter vers l'Europe jusqu'à 5 GW d'électricité". Elle compte vingt et un actionnaires à majorité Français dont Alstom Grid, EDF, Nexans, Areva, mais aussi l'allemand Siemens, l'espagnol Red Electrica et l'Office national de l'électricité du Maroc (ONE).

En novembre 2011, Medgrid et DII annoncent même un partenariat "pour renforcer leur coopération pour le développement industriel de l'énergie renouvelable des déserts et des réseaux de transport associé."

"Depuis l'automne 2014, nous avons terminé notre programme d'études de faisabilité à court terme d'une interconnexion entre l'Europe et le Sud et l'Est de la Méditerranée. Les résultats ont été remis à Bruxelles, au Parlement européen le 6 janvier 2015" explique Jean Kowal. Medgrid cessera toute activité fin septembre 2015.

Des discussions en cours entre Sud et Nord

Dans une interview accordée à econostrum.info, le directeur général adjoint technique et finance de Medgrid précise que "malgré des bases décalées reposant sur des chiffres 2010, alors que les besoins en consommation avaient baissé, nous avons quand même pu réaliser des études poussées. Maintenant aux pays de se déterminer !

Le Maroc discute actuellement avec le Portugal (pour mettre la pression sur l'Espagne ?) et la Tunisie semble très demandeuse avec la Sicile toute proche. Mais difficile pour Tunis,  aujourd'hui, de justifier un tel investissement.

Frein à Medgrid, la reprise du flambeau par la Commission européenne avec la création des trois plates-formes pour la sécurité énergétique euroméditerranéenne dont une concerne le développement de l'énergie renouvelable et l'efficacité énergétique. Jean Kowal estime que "ces plates-formes, où l'on retrouve tous les gestionnaires des réseaux méditerranéenne et les industriels qui peuvent y participer, font doublon avec Medgrid." À tel point que certaines études réalisées par Medgrid l'ont été une nouvelle fois dans le cadre ces plates-formes....

"Nous avons démontré que d'ici 2030, il n'était pas concevable d'envisager des flux du Sud vers le Nord. Ces pays n'arrivent pas à suivre en terme d'investissement, même si l'électricité y est moins chère qu'ailleurs" commente le directeur général de Medgrid.

Reste un constat : Des projets de transferts d'énergie renouvelable entre les rives de la Méditerranée sont possibles et viables mais essentiellement avec le Maghreb. Il s'agirait de renforcer la connexion entre la Maroc et l'Espagne avec un câble supplémentaire et entre la Tunisie et la Sicile. "L'Espagne reste plus réservée pour des raisons de politique intérieure, par peur que le Sud vienne faire du dumping sur les prix" souligne le Jean Kowal. Quant à l'Algérie, "elle aurait intérêt à participer mais ne semble intéresser que par la vente. Alors qu'à certaines heures, un transfert du Nord serait utile" regrette-t-il.

Le Maroc se trouve en pointe avec une estimation de 4 000 MWh en 2020. Bien loin de leurs besoins et donc "la probabilité qu'ils en exportent est nulle. De toute façon, l'Europe n'en a pas franchement besoin" estime Jean Kowal.


Mardi 1 Septembre 2015

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