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Relance de l’investissement en Méditerranée : comment le Golfe peut-il intervenir ?

Par Emmanuel Noutary, délégué général d’Anima Investment Network, Directeur du projet Invest in Med



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Relance de l’investissement en Méditerranée : comment le Golfe peut-il intervenir ?
Les printemps arabes ont changé la donne au sud de la Méditerranée. La chute du tourisme vient s’ajouter à la baisse des exportations et des investissements étrangers, et pèse sur la balance des paiements. Les transitions politiques et les mouvements sociaux ralentissent une demande intérieure qui continuait d’afficher une bonne croissance jusqu’à l’an dernier.

Économiquement affaiblies, les entreprises du sud sont relativement impuissantes face à des revendications sociales légitimes, et le patronat, souvent accusé de connivence avec les anciens régimes, peine à mettre en place une négociation sereine avec des syndicats qui souhaiteraient voir arriver le Grand Soir. Face à cette situation d’urgence qui pose autant de problèmes économiques que sécuritaires dans les pays du sud comme en Europe, ce sont de nouvelles mobilisations pour un « plan Marshall méditerranéen » et pour que les engagements du G8 soient mis en œuvre efficacement, dont on espère qu’elles seront entendues, et que les bailleurs et États concernés par ailleurs sollicités au secours des économies européennes seront en capacité d’intervenir.

Du côté des acteurs financiers et des investisseurs, les deux rives de la Méditerranée semblent se tourner à nouveau vers la péninsule arabe, comme planche présumée du salut de la région.

Le souvenir des années fastes (1) lors desquelles les pétrodollars étaient venus en masse s’investir dans la région est encore frais, et le théorique triangle vertueux –technologie européenne + fonds du Golfe + dynamisme des marchés sud-méditerranéens - refait son apparition. Le scénario est séduisant à l’heure où l’argent public se raréfie et où les capacités d’investissement des entreprises européennes sont réduites.


De moins en moins de projets à la mesure des attentes

En 2006, les pays du Golfe étaient effectivement devenus les premiers investisseurs au sud de la Méditerranée (20Md€ en 2006), devant l’Europe. Mais depuis, leur engagement est allé decrescendo, pour totaliser 5Md€ en 2010, à l’inverse de celui des pays BRIC2 qui ont pris la deuxième place au palmarès des investisseurs étrangers dans la région. Certes les pays du Golfe ont été largement chahutés par les crises, ce qui fait peser un doute sur leurs capacités réelles d’investissement actuelles, mais les raisons de ce désintérêt apparent, qui semble de surcroît devoir s’accentuer en 2011, sont aussi à rechercher ailleurs.

En premier lieu, les investisseurs de la péninsule arabe sont des financiers plus que des industriels. Ils sont les premiers acteurs du capital investissement dans la région (18Md$ de fonds levés pour un volume total de 60Md$ dans l’ensemble des fonds ciblant le sud de la Méditerranée), et se positionnent principalement sur des investissements lourds, dans des secteurs sur lesquels ils disposent d’une compétence : banque, BTP-tourisme, énergie, infrastructures. Les grandes vagues de privatisations dans ces domaines étant passées au sud de la Méditerranée, les pays du Golfe y trouvent de moins en moins de projets, et abordent jusqu’à aujourd’hui les nouveaux métiers (logistique, santé, télécoms, alimentaire et agriculture)3 avec prudence, souhaitant d’abord se construire une expertise sur leurs propres marchés.

Par ailleurs, les investisseurs du Golfe trouvent moins facilement des projets à leur dimension dans la région. Si la moyenne des projets d’investissements étrangers au sud de la Méditerranée est de 41M€ depuis 2003, celle des projets venant du Golfe est proche de 500M€ ! Il en est de même pour la taille des fonds d’investissements. 80% des fonds du Golfe sont supérieurs à 100M$, et un tiers de ces fonds est au dessus de 500M$, quand les fonds d’investissement domiciliés en méditerranée sont à 80% en dessous de 100M$, et que le ticket moyen d’investissement, qui illustre le besoin des entreprises, oscille entre 12 et 43M$.


Diriger ces investissements vers les PME créatrices d’emploi

Certes, le Golfe pourra toujours s’impliquer, seul ou en association avec d’autres entreprises européennes notamment, et le fameux triangle vertueux s’appliquer, dans les projets d’infrastructures dont le sud a encore besoin, en particulier dans les régions plus reculées dont les printemps arabes ont révélé le retard.

Mais l’enjeu est aujourd’hui la création d’emplois, qui se fera principalement dans les PME. Compte tenu des freins mentionnés plus haut, comment y impliquer aujourd’hui ces investisseurs du Golfe ? L’équation qui vaut également pour l’ensemble des autres fonds opérant dans la région, a deux inconnues.

D’un côté, trouver les mécanismes pour que ces fonds puissent s’investir en relativement petits montants. Cela passe notamment par la réduction des coûts de sourcing et de due diligence des dossiers, qui sont quasiment les mêmes pour un investissement de 10M$ ou de 200M$. Un travail en réseau faisant appel aux acteurs de la chaîne de l’accompagnement de l’entreprise pour identifier et effectuer une première évaluation des projets permettrait de diminuer les coûts qui pèsent sur les équipes de gestion des fonds. Le développement de systèmes experts partagés entre les acteurs du financement par la mise en commun de l’intelligence économique développée par l’ensemble des acteurs publics et privés est également source d’économie dans l’instruction des dossiers.

De l’autre, attirer les investisseurs vers de nouveaux secteurs dans lesquels ils ne disposent pas forcément d’expérience ou de recul pour en évaluer le risque. Donc, les convaincre que ce risque est maîtrisé, et vaut la peine d’être pris. Cela passe par la mobilisation de co-investisseurs privés qui disposent, eux, de l’expertise nécessaire dans ces domaines. Là encore, la mise en réseau des investisseurs est essentielle pour développer ces synergies, et espérer que les fonds du Golfe apportent un effet de levier aux projets des Européens et des sud méditerranéens.

Selon J.P. Morgan4, entre 400 M$ et 1 trillion$ s’investiront dans le monde d’ici 2020 dans des fonds dits « à impact », qui investissent dans des projets générant des retombées sociales et environnementales fortes et mesurables, en plus d’un retour financier. C’est exactement ce dont le sud de la Méditerranée a besoin. Espérons qu’Europe, Golfe et sud Méditerranée sauront saisir ensemble l’opportunité du décollage de ce nouveau marché.
 

1 2006 et 2007, années records pour les IDE en Méditerranée qui avaient totalisé jusqu’à 65Md€

2 Brésil, Russie, Inde, Chine

3 Dubai Investment Group qui a acquis 51% de Tunisie Télécom en 2006 et 2007 considère d’ailleurs aujourd’hui une sortie de cet investissement qui requiert une forte expertise technologique.

4 J.P. Morgan and Rockefeller Foundation (2010), Impact investing, an emerging asset class


Anima Investment Network est une plate-forme multi pays pour le développement économique de la Méditerranée. Le réseau réunit plus de 80 agences d’investissement et réseaux internationaux d’appui aux entreprises du pourtour méditerranéen. Anima a pour vocation de favoriser un développement économique partagé et durable en Méditerranée, en lien avec l’Europe et les pays voisins (Mer Noire, Pays du Golfe, etc.).

Le programme Invest in Med vise à développer durablement les relations d'affaires, les investissements et les partenariats d'entreprises entre les 2 rives de la Méditerranée. Financé aux trois quarts par l'Union européenne sur la période 2008-2011, il est piloté par le consortium MedAlliance, qui réunit des agences de développement économique (Anima, leader du programme), des CCI (Ascame, Eurochambres) et des fédérations d'entreprises (Businessmed).


Mardi 18 Octobre 2011