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Perspectives économiques de la Libye : Le pétrole, carburant des futurs investissements

Série spéciale "Vers une nouvelle Libye ?" Partie 5 sur 6


Ses réserves de change et sa manne pétrolière revenue à des niveaux d'avant-révolution permette à la Libye d'investir dans son avenir. Le budget 2021 en cours de discussion révèle les priorités de la nouvelle gouvernance. English version



LIBYE. Difficile d'obtenir des chiffres précis sur l'économie libyenne. L'absence d'outils statistiques, la partition du pays, l'arrêt des investissements, et des années de conflit interne ne facilitent pas la démarche. Selon les derniers chiffres disponibles de la Banque mondiale, le Produit intérieur brut (PIB) se situait à 52,09 mrds$ (43,78 mrds€) et le Revenu net brut (RND) par habitant à 7 640 $ (6 421 €) en 2019. Dans un rapport sur les perspectives économiques en Libye paru début 2021, la Banque africaine de développement (BAD) indique que "le solde budgétaire et celui du compte courant de la Libye se sont considérablement détériorés en 2020, avec des déficits correspondant respectivement à 73,8 % du PIB et 59,8 % du PIB, effaçant les excédents enregistrés en 2019". Dans le même temps, et toujours selon cette source, "les réserves de change ont également diminué, passant de 77 à 63 mrds$ (64,3 à 52,6 mrds€) en juin 2020, le niveau le plus bas enregistré depuis 2016, et équivalent à cinquante-huit mois d’importations".
 
Ceci a conduit la Banque centrale libyenne (CBL), fin décembre 2020 avec effet au 3 janvier 2021, à dévaluer le dinar pour réajuster son cours par rapport au dollar. Ce ratio est ainsi passé de 1,34 dinar pour 1 dollar à 4,48 dinars pour 1 dollar. L'opération a permis d'obtenir un taux sensiblement en phase avec celui pratiqué sur le marché parallèle.
Il fallait bien tenter de juguler l'inflation alors que le prix des produits de première nécessité augmentait de plus de 50% en 2020. Malgré cela et deux guerres civiles, le dinar libyen reste la monnaie la plus forte du continent africain face au dollar. Il précède le dinar tunisien, le cedi ghanéen et le dirham marocain. C'est le résultat de la politique stricte toujours menée par la CBL qui limite la vente de dollars à ses citoyens, mais aussi de la reprise des exportations de pétrole, véritable baromètre de l'économie libyenne.
 
La vente d'or noir "devrait croître de 37,5 % en 2021 et de 54,9 % un an plus tard. Les soldes du budget et du compte courant devraient également s’améliorer respectivement de 8,9 % du PIB et 31,2 % du PIB, grâce à l’augmentation prévue des recettes et des exportations pétrolières en 2021. L’inflation devrait atteindre 10,5 % en 2021 en raison de la dépréciation de la monnaie nationale et des contraintes continues d’approvisionnement", analyse la BAD.

Un budget 2021 en discussion

Sur le bureau du nouveau Premier ministre libyen Abdel Hamid Dbeibah figure un projet de budget 2021. Il se trouvera, très prochainement, sans doute lundi 19 avril 2021 lors d'une session plénière, en discussion au Parlement. Quelques éléments, consultés par econostrum.info, ont fuité. Produits voici un mois, ces documents montrent que le Gouvernement d'union nationale (GNA - ancienne gouvernance) tablait sur un budget de 96,13 milliards de dinars libyens (17,9 mrds€) dont 22,24 milliards dévolus aux investissements. Ils se répartiraient principalement entre le secteur du pétrole pour 7,5 milliards de dinars (1,40 mrd€) et la compagnie d'électricité pour 4,5 milliards de dinars (800 M€).
Une somme énorme, alors que l'année se trouve déjà bien entamée en cette mi-avril. Et qu'avant la révolution, la Libye avait du mal à boucler des budgets d'investissements de 6 à 7 mrds par an.
 
L'enveloppe budgétaire prévue se répartit en cinq grands chapitres : Salaires des fonctionnaires (33,3 milliards de dinars), subventions (23,61 milliards), dépenses de fonctionnement de l'administration (11,98 milliards), investissements (22,24 milliards) et dépenses d'urgence (un vaste fourre-tout de 5 milliards de dinars). En janvier 2021, après une révision, ces chiffres sont tombés à respectivement 32, 11, 17, 17 et 5 milliards de dinars libyens.
 
"Il faudrait une dizaine d'années pour réaliser ces investissements ! Le Comité des Finances du Parlement va rejeter ce projet de budget et demander une baisse des ambitions", nous dévoile un fin connaisseur de l'économie libyenne, qui tient à rester anonyme. Souvent en mission dans le pays, il estime que "le gouvernement n'aura pas le temps d'ici la fin de l'année de dépenser tout cet argent." Selon plusieurs spécialistes de l'économie libyenne, le budget 2021 pourrait finalement descendre à 78,5 milliards de dinars libyens (14,6 mrds€).
Reste que de toute façon, sans véritable État, la mise en œuvre de ce budget, quel qu’en soit le montant définitif, pose question.

Depuis 2015 et son installation, le GNA devait composer avec deux parlements. Le premier basé à Tripoli (ouest du pays) et issu des élections de 2012, le second dissident installé à Tobrouk (est). Ce dernier posait sa légitimité sur les nouvelles législatives de 2014 frappées d'un taux très faible de participation. Ce Parlement n'était reconnu ni par celui de la capitale (qui ne jouait plus qu'un rôle de conseil), ni par le GNA. Face à cette situation, Fayez al-Sarraj, cumulant les postes de Président et de Premier ministre, a donc dû composer avec des ersatz de budget désignés par le terme officiel de "financial arrangements". La traduction française, "arrangements financiers", ne saurait être plus limpide au contraire des pratiques... "En clair, tout était hors la loi", résume un de nos interlocuteurs sur place. L'ONG Transparency International classait d'ailleurs en janvier 2021 la Libye au 173e rang (168e en janvier 2020 et 170e en janvier 2019) sur 180 pays étudiés, dans son Indice de Perception de la Corruption (IPC).

Eau et électricité : deux investissements prioritaires

La Libye - ici une citerne neuve sur le site de Ras Lanuf - dispose de 45 milliards de barils de réserves de pétrole (photo : NOC)
La Libye - ici une citerne neuve sur le site de Ras Lanuf - dispose de 45 milliards de barils de réserves de pétrole (photo : NOC)
Le prochain budget aura au moins le mérite de concerner l'ensemble du pays et de permettre des investissements d'urgence (Covid-19, électricité, pétrole, organisation des élections). Reste qu'il faudra très vite préparer celui de 2022.
 
En 2020, une étude financée par l'Union européenne et réalisée avec la Banque mondiale, l'Onu et USAID (agence des États-Unis pour le développement international) désignait les investissements prioritaires, insistant notamment sur l'eau et l'électricité dont les difficultés d'approvisionnement augmentent à cause de l'obsolescence des infrastructures.
 
Reposant sur ces préconisations, un accord entre la Banque mondiale, la Mission d'appui des Nations unies en Libye (Manul), le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), l'USAID et le Fonds libyen d'investissement et de développement local (Llidf) a, par exemple, été signé en août 2020. Il porte sur plusieurs projets de petites centrales photovoltaïques destinées à alimenter des stations de pompage puisant dans les nappes aquifères non-renouvelables du Bassin de Nubie. Installées le long de la Grande rivière artificielle libyenne (canalisation souterraine de plus de 3 000 km de long), elles permettraient d'améliorer l’approvisionnement en eau potable dans la région tout en limitant le recours à l'électricité traditionnelle fournie par le pétrole. Les coupures régulières peuvent dépasser les 24 heures. En 2020, les Libyens sont même descendus dans la rue pour protester. USAI estime que 70% de la population libyenne consomme de l'eau potable issue de cette Grande rivière artificielle.
 
Si ces travaux prendront du temps, des mesures plus faciles et plus rapides à mettre en œuvre sont également envisagées par l'étude précitée pour éviter les pics de consommation. Comme une coordination, aujourd’hui inexistante, entre les grandes entreprises détenues par l’État (notamment les usines de ciment et de fer) pour se répartir des créneaux horaires de production.

Le renouveau de la Libye repose sur un plan datant de dix ans

La NOC règne sur le secteur pétrolier (photo : NOC)
La NOC règne sur le secteur pétrolier (photo : NOC)
"Talleyrand n'a-t-il pas réussi à devenir ministre des Affaires étrangères de Louis XVIII après avoir servi Napoléon et à représenter la France au Congrès de Vienne chargé de reconstruire le continent après la destruction du système politique qu'il avait puissamment servi ?" Henry Marty-Gauquié convoque l'histoire à la rescousse pour mieux souligner que les cartes peuvent parfois être rebattues de façon étonnante. Le directeur honoraire de la Banque européenne d'investissement évoquait alors la possibilité que l'un des anciens caciques libyen chassé revienne au pouvoir par la grande porte.
 
Et il ne croyait pas si bien dire ! Le nouveau Premier ministre libyen, qui a la lourde tâche de mettre en place les bases de la reconstruction de son pays, dirigeait la Compagnie libyenne d'investissement et de développement (Lidco) sous Mouammar Khadafi. Cette photo du temps passé en sepia prend aujourd’hui de belles couleurs à l'aune d'un fait enfoui depuis et déterré lors de notre enquête. Dans ces fonctions d'antan, Abdel Hamid Dbeibah avait pour charge de servir les ambitions d'un document baptisé "La Libye de demain" ("Libya al-Ghad"). Un texte mitonné en 2007 par un certain Saïf al-Islam, second fils du Guide, et censé devenir son rond de table comme successeur potentiel de son père.
Un pendant au Livre Vert publié en 1977 par son paternel, posant les fondations de la "Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste", le nom officiel alors de la Libye, et faisant office de Constitution du pays.
 
La nouvelle cuisine de la nouvelle Libye pourrait s'appuyer sur ce menu "Libya al-Ghad", vieux de plus de plus de dix ans et prônant une libéralisation du pays sous trois angles : économique (développement s'appuyant sur la Lidco), social (liberté de la presse, droits de l'homme...) et politique (rapprochement avec les Frères musulmans).
 
Si l'histoire repasse les plats, le patron de Lidco devenu Premier ministre, devra adapter sa recette au goût du jour. Et notamment ajouter quelques ingrédients comme une grosse louche de transparence des dépenses publiques et une bonne dose de décentralisation. Le tout nécessitera aussi une bonne sauce à base de contrôle administratif et d'harmonisation pour faire le liant. "Pour les finances publiques, tout est fait manuellement, sans informatique, puis l'argent est réparti dans les ministères. Chacun fait alors son tableau Excel comme il l'entend pour remonter ce qui est investi", affirme un expert de terrain. Bref, il devient urgent d'établir un véritable État, et une administration efficace.

La NOC, un État dans l’État

"Le partage de la rente pétrolière et la lutte contre la corruption, à l'origine de la plupart des affrontements, me semble central dans le devenir de la Libye", souligne Jean-François Coustillière. Reste que "sans pétrole, pas de revenu !", lâche notre expert anonyme. Ainsi, le pétrole et le gaz sont censés apporter 89 milliards de dinars libyens (16,5 mrds€) dans le projet de budget 2021 de 96,1 milliards. Du coup, dès que le pétrole subit un gel de ses exportations, c'est toute l'économie libyenne qui s'enrhume. "La dette intérieure a considérablement augmenté au cours des dernières années, atteignant 155 % du PIB en 2020", confirme la BAD.

Depuis les années 50, date des premières découvertes, la rente pétrolière nourrit le peuple libyen, soit 7 millions de personnes dont il faut exclure les 585 000 migrants et réfugiés. Ce qui valait à la Libye d'afficher le PIB le plus élevé par habitant du continent africain sous Kadhafi. Cette manne permettait au pays de disposer de l'une des plus faibles dettes extérieures au monde (5,8 % du PIB en 2017).
 
Deux guerres civiles sont venues ravager le pays avec comme enjeu principal le contrôle de ces ressources situées à 80% dans le golfe de Syrte, la région natale du Guide. 90% des exportations pétrolières libyennes s'effectuent depuis cette côte.
 
Créée en novembre 1970 et gérant tout le secteur des hydrocarbures, la NOC (National Oil Corporation) regroupe douze compagnies qu'elle détient à 100% et dispose de parts (co-entreprise) dans sept autres. Basée à Tripoli, cette entreprise publique, véritable État dans l’État, a été pendant deux ans (2014-2016) divisée en deux branches, l'une dépendant du GNA, l'autre de l'Est où se situait le Parlement dissident. Mais très vite, elle a été réunifiée. Ceci n'a pas empêché le maréchal Khalifa Haftar de prendre en otage, à de multiples reprises, les terminaux d'exportation à de multiples reprises, de septembre 2016 à août 2020. Jusqu'à ferm er pendant sept mois les robinets pour affaiblir son rival Fayez al Sarraj en lui coupant les vivres. Cette dernière pause forcée dans les exportations d'hydrocarbures aurait coûté 8,32 mrds€ de manque à gagner selon la NOC. Début 2021 dans son rapport précité, la BAD estimait que "la fermeture des champs pétroliers a entraîné une forte baisse des exportations qui, associée aux prix bas du pétrole, s’est traduite par une perte de revenus estimée au moins à 10 mrds$ (8,4 mrds€)".

Une production de pétrole multipliée par dix en quelques mois

En septembre 2019, Mustafa Sanalla, président de la NOC depuis 2016, indiquait "rejeter toute tentative de partition et de politisation du secteur pétrolier libyen pour servir des intérêts étroits et des programmes étrangers." Un avertissement clair, alors qu'un projet de séparation d'une de ses filiales, la Brega Petroleum Marketing Company (BPMC) se trouvait sur la table. Prétexte invoqué : l'insuffisance de l'approvisionnement en carburant de la région orientale. "Le véritable motif de cette tentative est de mettre en place une nouvelle entité illégitime pour l'exportation illégale de pétrole depuis la Libye", lançait le président de la NOC. "Soyons clairs, si la NOC perd son monopole d'exportation de pétrole, l'intégrité future de la Libye est gravement menacée. Il est décevant que les personnes à l'origine de cette tentative de division de la nation fassent passer leurs ambitions personnelles avant l'unité et l'intégrité du pays", martelait-il, montrant ainsi la volonté d'indépendance de son entreprise par rapport aux politiques.
 
Depuis la signature du cessez-le-feu permanent en octobre 2020, la production libyenne revient petit à petit à ses niveaux d'avant la Révolution, quand la Libye était le dix-septième producteur mondial de pétrole. Elle a été multipliée par dix entre le troisième trimestre 2020 et fin décembre 2020, avec 1,224 millions de barils par jour. La progression va se poursuivre, d'autant plus que, jeudi 1er avril 2021, l'Opep (Organisation des pays exportateurs de Pétrole - 23 États membres dont la Libye) a décidé d'augmenter la production de la Libye dès le mois prochain (350 000 barils en plus par jour en mai et juin et 441 000 en juillet). Ses réserves sont estimées à environ 45 milliards de barils, elles sont les plus importantes du continent africain.
 
Selon un de nos experts qui préfère rester discret, la production atteint aujourd’hui 1,3 million de barils par jour. Soit, peu ou prou, le chiffre de décembre 2009 avant la première guerre civile. "C'est déjà bien, car les investissements nécessaires n'ont pas été effectués depuis dix ans dans ce secteur et ceci pose des problèmes sur le fonctionnement des infrastructures", souligne-t-il.


Jeudi 15 Avril 2021

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