Econostrum | Toute l'actualité économique en Méditerranée

Non, les réfugiés ne sont pas un fardeau

Par Thomas Lagoarde-Segot, professeur d'économie et de finance à Kedge Business School



            Partager Partager

Non, les réfugiés ne sont pas un fardeau
Les belles âmes qui souhaitent ouvrir la porte aux réfugiés font preuve d’une grande inconscience : l’immigration, comme le déclarait récemment la maire d’Aix en Provence, serait un « fardeau économique » ; et la France, c’est bien connu, ne peut pas accueillir toute la misère du monde. Ce raisonnement fait mouche dans l’opinion publique, invoque le « réalisme économique» et fait appel au sens commun – le sentiment diffus de vivre une époque incertaine – pour présenter l’accueil des migrants comme une prodigalité que notre pays, étant donné ses difficultés actuelles, ne peut plus se permettre.

Face à cette posture, le réflexe naturel d’un humaniste est de déplorer un inquiétant rétrécissement moral : les analyses économiques mesurent, in fine, l’enrichissement matériel d’un pays. Conditionner l’accueil des réfugiés à des critères économiques reviendrait donc à leur dire : « nous sommes déjà très riches, mais avant de vous accueillir, nous devons d’abord vérifier si vous allez nous permettre de continuer à nous enrichir »… Pour autant, à un deuxième niveau, il est frappant de constater que les arguments économiques avancés par les « réalistes », s’ils font souvent mouche dans l’opinion publique, sont paradoxalement contredits par de nombreuses études économiques.

"tourisme aux prestations sociales"

Le premier argument fréquemment avancé est que l’immigration créée du chômage et fait baisser les salaires des travailleurs français. Mais cette vision est celle d’une économie statique, où les travailleurs sont en concurrence pour une quantité fixe d’emplois. En réalité, les migrants sont aussi des consommateurs, qui achètent les biens produits par les entreprises nationales. Ils amènent avec eux des compétences qui contribuent au développement économique ;  et certains créent des entreprises, et donc des emplois, pour les autres. Les moins qualifiés d’entre eux occupent les postes les plus difficiles à pourvoir, ce qui amène au fil du temps les travailleurs nationaux à occuper des emplois plus qualifiés, et donc mieux rémunérés. En fait, contrairement aux idées reçues, la majorité des études empiriques montrent que l’immigration accroît les salaires et contribue à créer des emplois dans le pays d’accueil. Ainsi, une étude du National Bureau of Economic Research américain indique que chaque migrant contribue à créer indirectement 1,2 emploi; plus de la moitié de ces emplois se situant dans des activités non délocalisables !

Un deuxième argument très populaire fait valoir le coût fiscal supposé de l’immigration. Puisqu’ils reçoivent des aides sociales et utilisent les services publics (gratuits ou subventionnés), les migrants creuseraient le déficit de l’Etat, entraînant des hausses d’impôts pour les contribuables français. Mais les économistes ont pourtant établi que les immigrés paient davantage en impôts qu’ils ne reçoivent en prestations sociales. Ceci s’explique notamment par la démographie, les migrants étant souvent des individus en bonne santé et en âge de travailler. Ils amènent également avec eux des diplômes financés par leur Etat d’origine, ce qui représente un gain net en capital humain pour l’économie du pays d’accueil. Des simulations menées sur l’économie britannique ont ainsi montré que réduire de moitié les entrées de migrants dans ce pays contraindrait le gouvernement à augmenter très significativement les impôts pour équilibrer son budget.

Troisièmement, la vision d’une immigration de « tourisme aux prestations sociales» est contredite par les nombreuses études qui indiquent que les immigrés choisissent leur pays d’accueil non pas en fonction de la générosité des aides sociales, mais en fonction des opportunités économiques qu’ils espèrent y trouver. Le taux de création d’entreprises est en effet supérieur chez les migrants que chez les travailleurs nationaux, une tendance qui se vérifie encore davantage chez les réfugiés humanitaires. Pour un chef d’entreprise, difficile d’imaginer une prise de risque supérieure à celle qui consiste à tout quitter et à risquer sa vie et celle de sa famille dans une traversée incertaine, en direction d’un pays inconnu !

Ces analyses économiques demanderaient bien entendu à être approfondies. Mais, en ces temps troublés, gardons en tête que le « réalisme » et le « bon sens » invoqués ne sont pas dénués d’erreurs d’analyse… et qu’ils masquent souvent le choix d’un comportement égoïste nourri par la peur d’autrui.

Mardi 20 Octobre 2015