Econostrum | Toute l'actualité économique en Méditerranée

Maroc : le vrai prix de l’émergence

Par Guillaume Almeras, consultant international sur les questions de développement économique et financier. Associé au groupe d’analyse de JFC Conseil



            Partager Partager

Maroc : le vrai prix de l’émergence
On n’a certainement pas assez souligné l’originalité et l’envergure du Plan Émergence que le Maroc a défini pour conduire son développement industriel. Mais le développement a un prix, qui n’a pas été davantage pleinement considéré et qui est en train de rattraper le pays.

L’originalité et l’envergure du Plan Émergence apparaissent à au moins deux niveaux : un fort pari stratégique, inscrit sous une dimension totalement internationale.

En termes de stratégie de développement, le Plan Émergence repose sur un pari très ambitieux.

Avec des productions industrielles peu sophistiquées, des exportations soumises à une vive concurrence (textile) ou exposées à de fortes variations des prix (agriculture, phosphates, tourisme), le Maroc a d’importants problèmes de création d’emplois et de richesse. Voilà le constat de départ. Or, avec un salaire minimum qui est le plus élevé d’Afrique (OIT, 2010-2011), le Maroc ne peut guère faire face à la compétition internationale sur des productions industrielles nécessitant beaucoup de main-d'œuvre. Il doit se développer au contraire sur des produits plus sophistiqués, subissant une moindre concurrence. Il ne doit pas viser seulement la création de plus d’emplois, mais de meilleurs emplois. Et avec une taille de marché intérieur limitée, les exportations doivent tirer le développement du Maroc.

Voilà le pari stratégique. Il est ambitieux. Aujourd’hui, les biens manufacturés représentent 65% des exportations marocaines, contre 75,3% des exportations tunisiennes. Les exportations marocaines représentent 35% de son PIB, contre 57% en Tunisie et 49,5% en moyenne pour les pays MENA.

Mi-parcours

Avec beaucoup de lucidité, ce pari est inscrit sous une dimension totalement internationale. Le Plan Émergence s’affranchit du simple cadre national. Il désigne des Métiers Mondiaux Marocains et parie sur les investissements directs étrangers pour favoriser leur essor. Sous cette perspective, aucune difficultés n’est ignorée : des IDE encore trop concentrés (telecoms, services), des infrastructures insuffisantes, une pénurie de travailleurs qualifiés (11,8% des Marocains ont achevé des études supérieures, contre 32,4% des Tunisiens). Mais justement, une orientation résolue vers les marchés internationaux doit fournir une impulsion décisive pour corriger ces difficultés (ainsi à travers la formule de pôles industriels). C’est tout le pari du Plan : aller de l’avant avant tout, plutôt qu’essayer de colmater sans qu’une vraie dynamique ne soit créée.

À mi-parcours, aujourd’hui, il semble que les objectifs du Plan Émergence ne seront pas atteints. Mais peu importe !
En fait, les réalisations à ce stade sont même décevantes. Les filières automobile et aéronautique ne sont tirées que par deux entreprises étrangères (Renault et Bombardier). Les équipementiers de rang 1 n’ont pas suivi. L’électronique et l’agroalimentaire stagnent par rapport à leurs objectifs. Les exportations textiles reculent. L’offshoring a enregistré une croissance de 18% par an ces dernières années, mais sur les 20 milliards DH attendus, seulement 8 ont été réalisés. En revanche, à mi-parcours, 55 000 emplois ont été créés dans ce secteur, sur les 100 000 attendus en 2015.

Au total, le Plan vise 50 milliards DH de PIB industriel supplémentaires en 2015. 28,4 milliards ont déjà été réalisés (56,8%). Mais par rapport au supplément d’exportations de 95 milliards également attendus, seuls 24,3 ont pu être trouvés à ce stade (25,5%). Sur les 220 000 emplois planifiés, 78 000 seulement ont été créés.

Les freins restent nombreux (accès au foncier pour les entreprises, formations, accès au financement…) et les objectifs ne seront sans doute pas pleinement atteints. Tans pis ! Sans doute étaient-ils un peu élevés, surtout dans un temps si court et en période de crise internationale. L’important est qu’une stratégie ambitieuse ait commencé à être conduite et qu’une dynamique ait été créée.

Renforcement du contrat social

Seulement, il y a aussi un côté sombre du Plan Émergence. C’est que si celui-ci se fonde sur un diagnostic sans concessions du manque de productivité de l’économie marocaine, il parie sur des développements nouveaux, mais ne résout pas ce manque de productivité pour les autres secteurs, sinon à long terme, une fois le Plan réalisé, par effet d’entrainement.

Mais le présent n’attend pas ! Et, pour le présent, à 197 milliards DH, le déficit commercial à atteint la cote d’alerte en 2012. Les réserves de change s’épuisent rapidement. Alors que ses principaux marchés d’exportations sont en récession, il faut le reconnaitre lucidement : l’économie marocaine s’effondre ! L’industrie a perdu 24 000 emplois nets en 2012. Or les Métiers Mondiaux du Plan ont créé 21 000 emplois l’année dernière. Il faut donc admettre que 45 000 emplois industriels ont été perdus hors secteurs du Plan.

Rien que de très normal au fond, car, tout en suivant l’exemple des tigres asiatiques, le Maroc n’a pas usé de l’arme principale de ces derniers : la dévaluation massive, qui seule pouvait compenser le coût du travail relativement élevé du pays.
Certes, le coût social d’une telle dévaluation aurait été lourd, dès lors que beaucoup d’importations sont peu compressibles. Mais c’était là le vrai prix de l’émergence, que le Maroc paiera de toute manière, compte tenu de son manque de productivité. Bien pilotée, une dévaluation aurait au moins permis que le sacrifice soit productif.

Si l’on considère l’exemple des pays asiatiques, on se rend compte que l’émergence économique représente un inévitable prix à payer par une génération : des salaires faibles ou un pouvoir d’achat grevé par la sous-évaluation de la monnaie. Difficile aussi bien, pour soutenir l’émergence, d’éviter que les banques n’accumulent les créances douteuses, l’important étant que les vannes du crédit soient suffisamment ouvertes, à bon escient. Et puis, il faut des véhicules pour drainer l’épargne nationale et la diriger vers les industries porteuses, de manière volontariste – comme le Maroc vient de le faire avec ses contrats de croissance à l’export. Il faut mobiliser une CDG, plutôt que des fonds publics-privés, comme ceux créés dans le cadre d’Émergence et dont les résultats sont décevants. Enfin, les efforts économiques demandés peuvent être accompagnés politiquement, à travers un renforcement du contrat social – tout à fait dans la veine des actions constitutionnelles et régionalistes récemment conduites au Maroc d’ailleurs…
Pour le pays, beaucoup d’éléments sont à portée ainsi et il est à souhaiter que le prix de son émergence soit acquitté de son propre fait plutôt qu’imposé par le FMI…

Lundi 18 Mars 2013






1.Posté par Saâd Belghazi le 03/04/2013 13:43
Le bilan du plan Emergence effectué par Mr Alméras me semble précise et très pertinente dans le contexte actuel. Les progrès trop lents des plans sectoriels au Maroc, dont le plan Emergence, rendent-ils inéluctable la douche froide d'une dévaluation forcée par une crise financière? Mr Alméras a raison de dire qu'un nouveau pacte social sera nécessaire pour assurer un coût salarial suffisant pour rendre attractif l'investissement dans le secteur exportateur marocain. Les opportunités existantes à la fin des années 1990 pour adapter le cours du dirhams n'ont pas été saisies. La baisse des tarifs douaniers tirée par la mise en oeuvre des ALE avec l'UE et les USA n'a pas été compensée ni par une dépréciation du DH, ni par des gains de productivité suffisants. Néanmoins, l'ouverture commerciale du pays a forcé les entreprises à se restructurer. Les pressions sur le coût salarial exprimant des exigences sociales, autant que la montée des standards de vie associé aux mouvements migratoires concentrés sur l'Europe et au tourisme se sont traduites par un renforcement de l'allocationces des capitaux sur les secteurs protégés: bâtiments, infrastructures et services. Parallèlement, l'Etat marocain a continué à subventionner les prix des hydrocarbures (diesel et butane principalement),et marginalement la farine de blé tendre et le sucre. Ce faisant, il a limité sa marge de maneuvre financière, sans pour autant réduire significativement le coût salarial, ni booster la compétitivité des entreprises, le plus gros des subventions étant capté par les catégories supérieures et intermédiaires de consommateurs. Des mesures plus vigoureuses sur le plan du coût du logement social et en faveur du transport collectif lui permettraient de se passer de ce très onéreux outil de stabilisation sociale que sont les subventions aux hydrocarbures. Un tel geste contribuerait à réduire la facture du déficit commercial. Mais, le défi d'attirer les investisseurs vers le secteur manufacturier restera entier. L'Etat devra trouver le moyen d'ajuster les prix relatifs du secteur exposé par rapport à ceux du secteur abrité. Cela peut être obtenu par le biais de mesures de fiscalité intérieure, notamment à travers des réduction de l'impôt sur les salaires dans le secteur exportateur. Cette mesure serait une mesure de substitution à une dévaluation dont les effets sur les prix et l'équilibre des revenus seraient difficiles à maîtriser. La dévaluation du dirham aurait, dans les conditions actuelles de la politique sociale, casserait la fragile paix sociale actuelle au Maroc.

Pour signaler un abus, écrire à redaction@econostrum.info

2.Posté par Guillaume Alméras le 06/04/2013 17:33
Excellent complément d'analyse ! Merci.






RÉFLEXION

Europe : contradictions internes et politique de voisinage en Méditerranée

Henry Marty-Gauquié, directeur honoraire de la BEI, membre du groupe de réflexion et d'analyse JFC Conseil.
Grand angle


LE GUIDE DE LA COOPÉRATION ET DES PROGRAMMES DE FINANCEMENT EN MÉDITERRANÉE 2018


Actus par zones

Algérie Bosnie-Herzégovine Égypte Espagne France Grèce Israël Italie Jordanie Liban Libye Maroc Portugal Syrie Tunisie Turquie Europe MENA

Suivez-nous
Facebook
Twitter
Rss