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"Les réfugiés doivent bénéficier d'un accès légitime et légal au marché de l'emploi"


Dans l'entretien exclusif accordé à econostrum.info, à l'occasion de la conférence EIBMed 2018 organisée par la Banque européenne d'investissement le 2 juillet 2018 à Amman, Michael Köhler évoque la problématique des réfugiés en Jordanie et dans la région. Directeur pour le voisinage à la Direction générale "Coopération et Développement" de la Commission européenne (EuropAid), il indique que l'Union européenne prend désormais en considération que ces communautés de réfugiés vont devoir commencer à avoir accès au marché de l'emploi.



Michael Köehler entend mieux aider les gouvernements à aider les réfugiés syriens (photo : F.Dubessy)
Michael Köehler entend mieux aider les gouvernements à aider les réfugiés syriens (photo : F.Dubessy)
econostrum.info : Vous venez de rencontrer le nouveau gouvernement jordanien quelle a été la teneur des discussions ?

Michael Köhler : L'Union Européenne et la Jordanie partagent de très bonnes relations, en particulier depuis le début de la crise syrienne mais ceci ne signifie pas qu'elles sont limitées à cela. Notre première réunion avec les membres du nouveau gouvernement nous a permis de dresser les priorités. J'ai été très intéressé d'entendre parler de l'agenda d'inclusion sociale et très impressionné par le fait que le nouveau gouvernement veuille faire des efforts supplémentaires pour comprendre les attentes de la population. Des décisions importantes doivent être prises avec plus de transparence et dans un vrai dialogue avec la société. Parfois des gouvernements doivent prendre des décisions difficiles mais il existe une différence entre les décréter et les expliquer, en discuter, avec les acteurs sociaux.

Nous avons un large portefeuille d'actions à financer cette année pour aider la Jordanie à mieux contrôler ses frontières et rendre les points d''accès aux frontières plus efficaces. Nous avons également une grande activité pour la promotion du secteur privé et au-dessus de tout cela, nous développons un programme spécifique d'aide aux réfugiés syriens mais aussi aux réfugiés palestiniens. La Jordanie est un pays d'accueil important avec un forte population de réfugiés sur son sol. Le challenge demeure d'organiser des programmes, éducation, création d'emploi, fourniture de l'eau, d'une façon que le bénéfice soit pour chacun : les réfugiés et la communauté d'accueil.  
Il serait bien que le nouveau premier ministre puisse venir en Europe et discuter avec les gouvernements de nos pays et les institutions de l'Union européenne pour évoquer en détail tout ces points.

Il ne serait pas juste de dire que parce que la Jordanie a un nouveau gouvernement nous venons avec un paquet d'aides supplémentaires. Nous avons déjà pris de nombreuses décisions financières au bénéfice du pays d'un montant compris entre 200 et 270 M€ de subventions d'ici la fin de l'année.

"Personne n'envisageait une présence pérenne des réfugiés à l'étranger"

"Il y aura toujours une proportion de réfugiés qui restera en Jordanie, au Liban, en Turquie, en Irak mais aussi en Europe" (photo F.Dubessy)r"
"Il y aura toujours une proportion de réfugiés qui restera en Jordanie, au Liban, en Turquie, en Irak mais aussi en Europe" (photo F.Dubessy)r"
econostrum.info : L'Union européenne semble avoir du mal à apporter une réponse à la problématique des réfugiés dans l'ensemble de la région, Jordanie, Liban, Turquie... ?

M.K. : Il faut distinguer d'abord entre réfugiés et migrants. Si vous me posez la question concernant les réfugiés, je pense qu'elle concerne effectivement les trois pays que vous venez de citer. Mais pas la Libye où 90% des étrangers présents sont de véritables migrants et seulement 10% des réfugiés qui fuient une situation de guerre civile ou d'oppression politique. 
Ici au Proche-Orient, concernant les réfugiés provenant du conflit libyen, nous avons vu depuis 2011 et le déclenchement de ce conflit une sorte d'évolution des besoins et de la réponse internationale. Et quand je dis internationale, il ne s'agit pas seulement de la communauté internationale mais ceci inclut également les gouvernements de la région.

Bien entendu, au début, personne n'envisageait une présence pérenne, voire très longue, des réfugiés à l'étranger. Puis nous nous sommes rendus compte que probablement ils n'allaient pas rentrer chez eux dans une période courte. La première réaction s'est traduite en 2013 par l'ajout d'autres sources de financement, en plus des sources traditionnelles, autour de l'aide humanitaire. Ceci permettait de nourrir les réfugiés, de fournir des possibilités d'habitat mais pas au-delà de cela. La seconde vague a donc concerné la résilience donc la satisfaction de tous les besoins allant au-delà de la survie des réfugiés comme l'éducation - avec aussi la formation professionnelle et la possibilité d'accès aux études universitaires -, l'accès au système de santé, la sécurité dans les camps, l'eau potable, l'épuration et l'assainissement des eaux.

Pour cela l'Union européenne a créé un véhicule financier spécial, un fonds fiduciaire, le fonds Madad auquel participent, à côté de l'UE, vingt-trois pays. Jusqu'à présent, il a rassemblé 1,5 mrd€ sous forme de subventions non remboursables utilisées dans des pays comme la Jordanie, le Liban, la Turquie mais aussi l'Irak et quelques autres.
Nous arrivons désormais dans la troisième phase de la réponse internationale. Celle-ci prend en considération, pour la première fois, que ces communautés de réfugiés vont devoir commencer à avoir accès au marché de l'emploi. C'est un thème extrêmement sensible. La réponse des différents pays hôtes diverge.

"Nous pouvons aider les pays d'accueil"

Ceci veut donc dire que vous estimez que ces réfugiés ne vont pas revenir dans leur pays ?

M.K. : Même s'il faut toujours regarder la situation individuelle, l'expérience internationale montre que dans toutes les crises de réfugiés dans le monde depuis la seconde guerre mondiale, l'Onu, la Banque mondiale et tout ceux qui observent et analysent cela, constatent qu'en général un réfugié passe entre treize et dix-huit ans à l'étranger. Cette période s'avère donc plus longue que ce qu'ils envisageaient au début.

Second phénomène, si retour il y a, il ne s'agit jamais du retour de tout le monde. Certains pour des raisons politiques ne peuvent pas rentrer chez eux car ils craignent la répression, d'autres ont leur maison détruite. De plus, des réfugiés entre temps se sont installés, se sont mariés à quelqu'un du pays hôte, des enfants sont nés et ainsi de suite...
C'est la raison pour laquelle en France, par exemple, vous avez toute une population libanaise venue s'installer pendant la guerre civile des années 70 et 80. Si nous voulons être réalistes, et même si le développement en Syrie devient positif en créant des possibilités de retour pour la population réfugiée, il faut donc compter sur le fait qu'une proportion restera en Jordanie, au Liban, en Turquie, en Irak, mais aussi en Europe

Comment réagit l'Union européenne face à ce constat ?

M.K. : Dans cette nouvelle situation, il s'agit d'une question de dignité humaine et de rationalité économique de donner aux réfugiés un accès légitime et légal au marché de l'emploi.
Deux scénarios : ceux qui ne peuvent pas travailler, par exemple la jeune veuve qui a trois enfants et doit s'en occuper, et ceux qui travaillent déjà mais ... dans l'économie informelle. Donc ils ne contribuent pas au système de fiscalité, au système de sécurité sociale. La réponse logique du gouvernement jordanien, et aussi de plus en plus du gouvernement libanais, est de réserver au moins certains secteurs de l'économie là où existe un besoin en terme de main d'oeuvre qualifiée et de leur ouvrir ces secteurs.

Nous pouvons aider les pays d'accueil en tant que bailleurs de fonds internationaux en régularisant les réfugiés, en fournissant de l'aide sous forme de formation professionnelle, en créant des programmes du type "Food for work" (NDLR : "nourriture contre travail"), toutes sortes d'approches que certains membres de l'Union européenne financent déjà mais aussi l'Union européenne.
Dans le cadre du fonds Madad, nous avons des projets de près de 300 M€ déjà qui offrent des possibilités d'emploi pour les réfugiés.


Propos recueillis par Frédéric Dubessy, à AMMAN


Mercredi 11 Juillet 2018



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