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"Les questions économiques et sociales n'ont pas reçu de réponses en Tunisie"


En marge de son intervention sur l'élection présidentielle tunisienne à l'invitation de l'association Euromed-IHEDN (Marseille lundi 14 octobre 2019), la politologue spécialiste du Maghreb et du monde arabe Khadija Mohsen-Finan analyse l'échec de la gouvernance tant du point de vue politique qu'économique depuis la révolution de 2011. Enseignante et chercheure à l'Université de Paris 1 - Panthéon Sorbonne (laboratoire SIRICE) et enseignante à l'Université Ca'Foscari de Venise, elle livre, en exclusivité pour econostrum.info, ses impressions sur la Tunisie de demain.


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Pour Khadija Mohsen-Finan, l'après-révolution a échoué sur le plan politique et économique (photo : F.Dubessy)
Pour Khadija Mohsen-Finan, l'après-révolution a échoué sur le plan politique et économique (photo : F.Dubessy)
econostrum.info : Quelles sont les raisons de l'échec de la gouvernance politique comme économique en Tunisie depuis la révolution de 2011 ?

Khadija Mohsen-Finan : La transition n'a pas réussi, car elle a été mal gouvernée. Et ce pour plusieurs raisons. Les formations politiques ont eu des difficultés à passer de parti d'opposition à parti de gouvernement. C'était une première difficulté. Par la suite, il y a eu un échec aussi avec une bipolarité, constituée par les partis Ennahdha et Nida Tounes, venue s'approprier tout l'espace politique et qui a rétabli la vie politique de l'ancien régime.

La Tunisie s'est perdue durant ces huit années dans des problèmes d'ordre idéologiques avec des périodes de détente et de crispation qui se succédaient. La question était comment dépasser finalement cette fracture ? Et comment arriver à co-exister ? Sur ce plan là, je pense que tout s'est plutôt bien déroulé. Aujourd'hui, nous le voyons bien, les fractures se sont déplacées. Elles ne sont plus idéologiques, elles sont politiques.

Aucun parti n'a réussi à dépasser cette bipolarité, mais nous avons assisté à un effritement de l'intérieur au sein des deux formations. Ennahdah subit une baisse de son électorat, passé de 37% de voix en 2011 à 12% aux dernières législatives. Nidaa Tounes, un parti à usage unique mis en place pour contrer Ennahdah et recaser les anciens cadres politiques, a implosé. Aujourd'hui, le pays se retrouve avec une multitude de partis et un problème de gouvernabilité.

"La démocratie et la citoyenneté ont progressé"

La démocratie et la citoyenneté ont progressé en Tunisie (photo : F.Dubessy)
La démocratie et la citoyenneté ont progressé en Tunisie (photo : F.Dubessy)
Il s'est quand même passé des choses durant ces huit ans ?

K.M-F. : Un travail a été effectué. Les Tunisiens sont arrivés à s'accepter, à dépasser ses fractures et, aussi, a en créer d'autres. Ceci est normal dans un pays en mouvement, avec des projets différents qui émanent de diverses formations plus ou moins importantes. Donc oui, il s'est passé des choses durant ces huit ans après la révolution. Même si l'essentiel, c'est à dire les questions économiques et sociales, n'ont pas reçu de réponses. L'économie a été la grande oubliée de la transition avec des disparités régionales et un chômage qui demeurent importants. La promesse de développement économique n'a pas été au rendez-vous.

La démocratie et la citoyenneté ont par contre progressé. Nous disposons aujourd'hui d'une constitution, d'élections libres et transparentes dont personne ne conteste le résultat. Nous avons aussi un projet et une envie de changement. Les politiques essaient de satisfaire, avec peu de moyens. Il existe une avancée politique comme une avancée sociétale avec des problèmes restants sur la table, comme sur l'héritage des femmes ou autres, et qui se sont posés et ont même connu, pour certains, des réponses. La société civile reste extrêmement puissante et se trouve également en mouvement. Malgré les difficultés économiques et sociales, elle ne se détourne pas de ces questions sociétales.

"Il faut commencer par l'économie"

"La société tunisienne a besoin de confiance" (photo F.Dubessy)
"La société tunisienne a besoin de confiance" (photo F.Dubessy)
Que manque-t-il à la société tunisienne pour se redresser économiquement ?

K.M-F. : Il lui manque de la confiance, de l'investissement, un climat apaisé, une réforme du secteur bancaire... Tout ceci reste à faire pour pouvoir initier les réformes nécessaires. Mais les réformes sont identifiées. Tout le monde sait, par exemple, qu'il faut penser à l'investissement national plutôt que de se contenter de ces prêts.
Ainsi que le disent certains, comme si cela était facile à faire, il faut repenser le système économique et l'adapter aux attentes des Tunisiens.

Pour mettre tout cela en place, il faudra un Premier ministre. Son choix ne va pas être aisé avec la fragmentation du nouveau Parlement et un président sans parti et donc sans homme proche de lui à nommer ?

K.M-F. : Le Premier ministre peut venir de la formation la plus importante aujourd'hui : Ennahdha. Mais, il faut que ce soit une personnalité consensuelle. Des noms circulent. Ou alors une personne indépendante, acceptée, non pas par tous car c'est difficile, mais par le plus grand nombre. Et il faut que cette personnalité entretienne de très bonnes relations avec le président. Mais les difficultés seront là. Nous l'avons vu ailleurs en période de cohabitation. Tant que le code électoral, conçu pour établir une Constitution, n'aura pas été réformé, les difficultés demeureront.

Il faut faire des concessions. Reste à savoir sur quel plan. Mais, pour une fois, les choses vont s'inverser en commençant d'abord par l'économie, où il existe, à peu près, un consensus. Tous sont libéraux et conscients des difficultés identifiées. Les problèmes politiques et idéologiques viendront dans un second temps.

"Il faut aller au-delà de l'espoir"

Kaïs Saïed, nouveau président élu dimanche 13 octobre 2019, ne dispose ni de parti, ni de programme. Quelles peuvent être ses relations avec le futur Premier ministre ?

K.M-F : Il n'a pas de programme, mais il met ça sur le compte de l'originalité de son offre politique. A mon avis, il a surtout voulu ratisser large. Kaïs Saïed a mis en avant les manquements de cette période transitoire. Maintenant, il va devoir, qu'il le veuille ou non, dessiner des grandes lignes politiques. Elles ne constitueront peut être pas un programme, mais il s'agira d'axes devant être validés. L'attente demeure large.

Le nouveau président va commencer par les choses les plus simples. Il faut instaurer la confiance avant d'aborder des questions beaucoup plus importantes. Il dit vouloir mettre en place un Conseil supérieur de l'éducation nationale, ce n'est absolument pas une priorité. S'il se concentre là-dessus, je pense qu'il sera rappelé à l'ordre par la société, et d'abord par les jeunes de dix-huit à trente-cinq ans qui ont voté pour lui à 90%. 35% de la population a moins de trente-cinq ans et un jeune sur trois cherche du travail. Le chômage reste élevé dans cette tranche d'âge, même chez les diplômés. Ces jeunes, il les connaît pour les avoir eu à l'Université comme professeur. Ils sont en attente de changements, de travail. Aujourd'hui, il a suscité de l'espoir. Désormais, il faut aller au-delà de l'espoir et investir dans les régions oubliées. J'espère qu'il va commencer par cela.

De toute façon, il va devoir redistribuer lui aussi, avec comme souci principal, de trouver les ressources à redistribuer.

Propos recueillis par Frédéric Dubessy
Mercredi 16 Octobre 2019

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