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"Les gains d’efficacité économique associés aux réformes commerciales dépendront en grande partie de la mobilité"


Entretien avec Blanca Moreno-Dodson, directrice du Centre pour l'intégration en Méditerranée (CMI), et auteure du nouveau rapport de la structure basée à Marseille : "Enhancing mediterranean integration" ("Renforcer l'intégration méditerranéenne").
CMI



Blanca Moreno-Dodson lors des dix ans du CMI en octobre 2019 (photo : CMI)
Blanca Moreno-Dodson lors des dix ans du CMI en octobre 2019 (photo : CMI)
Dans votre rapport, vous évoquez la nécessité d'une approche renouvelée de l'intégration en Méditerranée. Que mettez-vous derrière ce terme ?  
Blanca Moreno-Dodson : Derrière cette vision se cache l’idée que la libéralisation du commerce ne peut être dissociée des réformes sectorielles. La réduction des droits de douane et d’autres obstacles au commerce n’entraîneront la croissance économique que dans un scenario où d’autres restrictions dans des domaines critiques, tels que les transports, les infrastructures, la réglementation, la logistique, la numérisation et l’intermédiation financière, seront aussi supprimées.
 
Ces restrictions n’augmentent pas seulement les coûts commerciaux, mais rendent également la diversification et la montée en gamme plus difficiles, retardant ainsi la transformation structurelle, ce qui, à son tour, réduit les possibilités d’échanges commerciaux.
 
En outre, la libéralisation des échanges ne doit pas être mise en œuvre seule, mais plutôt dans le cadre d’un ensemble de politiques économiques visant à atteindre les objectifs sociaux et distributifs, en plus des gains d’efficacité.
 
Que peut apporter concrètement l’intégration?
 
B. M-D. : Les effets d’échelle permettront d’opérer sur un marché plus vaste et favoriseront les externalités positives associées aux transferts de technologie, tout en offrant un meilleur positionnement de la région dans les chaînes de valeur mondiales. À long terme, l'intégration devrait contribuer à une convergence progressive des salaires moyens entre les pays des deux rives, élément essentiel de la cohésion sociale. 
 

"Capital humain et environnement : Les solutions aux crises futures"

Quel rôle peuvent jouer les biens publics régionaux dans cette intégration ?
 
B. M-D. : Deux domaines me semblent cruciaux pour la consolidation de l’intégration régionale: le capital humain et l’environnement.
 
Le capital humain est impliqué dans la production de connaissances. C’est-à-dire la recherche, la diffusion d’idées par l’éducation et l’employabilité acquises grâce à l’acquisition de savoir-faire, directement utile aux entreprises par la formation technique et professionnelle. Le développement régional du capital humain sera l’un des principaux facteurs déterminant le succès du processus d’intégration en Méditerranée. Il contribuera à la croissance par le développement d’une économie du « savoir » et d’innovation, facilitant la mobilité humaine entre les pays et les secteurs, permettant l’interaction culturelle.
 
Concernant l’employabilité, puisque la Méditerranée est la seule région au monde où la probabilité de chômage augmente avec le niveau d'éducation, la mobilité internationale des universitaires et des étudiants devrait rapporter des avantages importants. Elle améliorera les flux de connaissances en stimulant de nouvelles idées, en développant la coopération pour la recherche commune et en favorisant l’innovation pour mieux répondre aux besoins du marché du travail.
 
Une participation plus étroite des grandes institutions européennes de formation à l’enseignement aux étudiants des pays de l’Est et du Sud pourrait également inciter les grandes entreprises européennes à investir davantage dans ces pays. Ces évolutions demeurent essentielles pour instiller une soif d’acquisition de connaissances chez les jeunes dans « les secteurs de l’avenir ». En plus d’améliorer la qualité de l’offre éducative et de mieux s’adapter aux demandes des employeurs.
 
La problématique de l'environnement, en particulier le renforcement de la résilience au changement climatique, est particulièrement préoccupante dans la région. Il existe de nombreux avantages comparatifs naturels à exploiter dans la région, en utilisant des ressources abondantes et des énergies renouvelables.
 
Comme le soulignent plusieurs travaux de recherche, les questions liées à l’eau, à l’énergie et à la sécurité alimentaire ne peuvent être examinées séparément dans la région en raison des nombreuses interactions entre elles. Ensemble, elles constituent la solution aux crises futures.

Quel est l'impact de votre approche sur la question de la mobilité des populations ?
 
B. M-D. : Les gains d’efficacité économique associés aux réformes commerciales dépendront en grande partie de la mobilité (physique et à travers les connaissances) des populations de la région. Elle est souhaitable pour permettre l’amélioration des compétences, le transfert de techniques et des découvertes scientifiques.
La mobilité des étudiants est également absolument indispensable pour soutenir la formation du capital humain. L'Europe a mis en place plusieurs programmes de coopération très efficaces. Il faut en concevoir pour les étudiants de tous les pays méditerranéens.
 
En l'absence de politiques migratoires visant à gérer les flux migratoires légaux et d’un meilleur dialogue sur la migration entre les pays de la région, le potentiel de mobilité des travailleurs restera sous-exploité. Il apparaît pourtant essentiel pour la croissance et l'inclusion sociale.

"Ne pas se recentrer sur les questions nationales en temps de crise"

Qui peut aider à mettre en place cette nouvelle stratégie ?
 
B. M-D. : Tout d'abord, ce sont les pays mêmes qui doivent agir et s'approprier des réformes, toujours dans le cadre régional. En plus, un soutien accru de partenaires internationaux comme l'Union européenne, des institutions financières internationales comme la Banque européenne d’investissement (BEI), la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) et la Banque mondiale (BM) reste nécessaire. À condition de l'inscrire dans le cadre d’une approche proactive, fondée sur des partenariats et de co-développement.
 
II faut promouvoir des réformes réglementaires et des mesures visant à améliorer le climat des affaires, ainsi que d’autres incitations financières, par opposition à des exonérations fiscales arbitraires, pour favoriser les investissements privés, notamment étrangers. Dans ce contexte, des programmes de coproduction impliquant des petites et moyennes entreprises de la région, et non pas uniquement des grandes sociétés, seraient essentiels au transfert de technologie et de savoir-faire, tout en contribuant à la création d’emplois.
 
 
La crise sanitaire conforte-t-elle votre analyse ?
 
B. M-D. : Face à ce choc sans précédent, les notions de collaboration et de coopération entre les pays semblent plus pertinentes que jamais. Le virus ne connaît pas de frontières et ses effets se propagent à l’échelle régionale et mondiale.
À moyen terme, la crise pourrait offrir l’occasion de promouvoir des activités économiques s'appuyant sur le capital humain de la région tout en respectant l’environnement. Ce n’est pas le moment de se recentrer sur les questions nationales sans examiner le contexte régional. Au contraire, les solutions régionales à la crise post-Covid devraient contribuer à consolider le noble objectif de l’intégration méditerranéenne.


Lire le rapport complet du CMI "Enhacing mediterranean integration" (en anglais)

Mardi 2 Mars 2021


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