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Les feux de forêt réduisent en cendres les relations incandescentes entre l'Algérie et le Maroc


Si les relations entre Alger et Rabat n'ont jamais été au beau fixe depuis l'indépendance du Royaume chérifien, l'orage, qui couvait depuis le début de l'été, alimenté par plusieurs coups de tonnerre, a fini par causer une coupure de courant diplomatique. English version



La frontière entre le Maroc et l'Algérie est déjà fermée depuis août 1994 (photo : DR)
La frontière entre le Maroc et l'Algérie est déjà fermée depuis août 1994 (photo : DR)
ALGÉRIE / MAROC. L'affaire couvait depuis plusieurs jours et à force de se tendre, les maigres liens ont fini par se briser. En annonçant, mardi 24 août 2021 à Alger, que l'Algérie rompait ses relations diplomatiques avec le Maroc, Ramtane Lamamra a franchit un nouveau cap dans les rapports conflictuel entre la République et le Royaume.
Cette décision ultime se trouve justifiée dans un longue déclaration, lue par le ministre algérien des Affaires étrangères, mais attribuée au président Abdelmadjid Tebboune, et publiée sur twitter :  "Il est historiquement et objectivement établi que le Royaume du Maroc n'a jamais cessé de mener des actions hostiles, inamicales et malveillantes à l'encontre de notre pays et ce, depuis l'indépendance de l'Algérie." Plus loin, le texte met en cause "les appareils sécuritaires et de propagande du Royaume du Maroc (qui) mènent une guerre médiatique de bas niveau et de grande envergure contre l'Algérie, son peuple et ses dirigeants, n'hésitant pas à forger des scénarios fantaisistes, à inventer des rumeurs et à propager des propos diffamatoires".

Surtout, Ramtane Lamamra lance l'anathème sur le Maroc accusé de soutenir des groupes à l'origine des incendies catastrophiques survenus à partir du 9 août 2021 en Kabylie, dans le Nord de l'Algérie. Ces nombreux brasiers, quatre-vingt douze enregistrés par la Protection civile dans seize wilayas, ont causé quelque quatre-vingt-dix morts dont trente-trois militaires. Selon les autorités algériennes, la plupart des départs de feu sont d'origine humaine et volontaires. Vingt-deux suspects ont d'ailleurs été arrêtés mi-août 2021. "Seules des mains criminelles peuvent se trouver à l'origine du déclenchement de plus de cinquante incendies dans toutes les municipalités de l'État en même temps", affirmait Kamal Beljoud, ministre algérien de l'Intérieur dès le 10 août 2021.

Algérie, Espagne, Italie, Grèce, Albanie, Turquie, Liban, Syrie, et encore dernièrement la France, et même le Nord du Maroc voici dix jours, tout le pourtour méditerranéen a été victime d'incendies ravageurs et meurtriers lors de cet épisode de fortes chaleurs (45° enregistré en début de mois en Algérie). Les flammes ont trouvé un terrain favorable pour se propager, bénéficiant d'un stress hydrique en cette période estivale et de vents très violents.

La question du Sahara occidental, cœur du cyclone

Le ministère marocain des Affaires étrangères a regretté tout de suite dans un communiqué cette décision "complètement injustifiée, mais attendue au regard de la logique d'escalade constatée ces dernières semaines". La diplomatie marocaine pointe du doigt "les prétextes fallacieux, voire absurdes, qui la sous-tendent". Elle refuse cependant de mettre du sel sur la plaie, affirmant vouloir "rester un partenaire crédible et loyal pour le peuple algérien et continuer d'agir, avec sagesse et responsabilité, pour le développement de relations intermaghrébines saines et fructueuses".

Rien ne va plus entre les deux frères ennemis depuis des décennies. En fait, depuis le départ des Espagnols en 1975 du Maroc sans règlement de la question du Sahara occidental. Classé par les Nations unies sur la liste des "territoires non autonomes" depuis 1963, mais revendiqué à part entière par le Maroc (qui le contrôle à 80%), le Sahara occidental est le théâtre des affrontements indirects entre les deux pays. Le cœur du cyclone de l'orage qui gronde entre les deux voisins. L'Algérie soutient le Front Polisario (20% du territoire). Ce parti indépendantiste a unilatéralement proclamé la République arabe sahraouie démocratique en 1976. la même année, Maroc et Algérie rompaient une première fois leurs relations diplomatiques. Elles ne seront "normalisées" qu'en mai 1988 sur la base de quatre principes : Une volonté de promouvoir entre les deux peuples des relations permanentes de paix, de bon voisinage et de coopération; Une contribution à l'accélération de l'édification du Grand Maghreb arabe; Une contribution au resserrement des rangs arabes autour de la cause du peuple palestinien; le soutien à une solution juste et définitive au conflit du Sahara occidental à travers un référendum d'autodétermination.
Autant de points qui auraient été "reniés en totalité ou en partie, de manière grave et répétée" par le Maroc selon Ramtane Lamamra  les rappelant fort opportunément aujourd'hui.

Le dernier reste le fil rouge. Si l'Onu - qui dispose d'une force sur place, la Minurso depuis 1991, pour la mener - prône l'organisation d'une consultation sur le Sahara occidental, les décennies se succèdent sans qu'aucune solution ne soit trouvée pour mettre fin à ce caillou dans la chaussure diplomatique des deux pays. Quelques semaines avant les feux de forêt, cette question embrasait les relations entre Rabat et Alger. Elles se trouvaient, sur ce sujet, déjà bien attisées par la normalisation des relations diplomatiques entre le Maroc et Israël en contre-partie d'une reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental par les États-Unis de Donald Trump. Alors que l'Algérie soutient la cause palestinienne. Mais aussi, et surtout, par trois autres événements notables intervenus durant l'été.

Mélodrame diplomatique en trois actes

Mi-juillet 2021, à New-York lors d'une réunion du mouvement des non-alignés, le Maroc vient semer la zizanie sur les plate-bandes algériennes. Omar Hilale, ambassadeur du Royaume chérifien à l'Onu, indique que "le vaillant peuple kabyle mérite, plus que tout autre, de jouir pleinement de son droit à l'autodétermination". Tu soutiens les Sahraouis, je soutiens les Kabyles. Une pierre dans chaque jardin...
Alger n'apprécie pas, d'autant plus que le Mouvement pour l'autodétermination de la Kabylie (MAK) se trouve dans sa liste rouge des organisations terroristes. Elle rappelle donc son ambassadeur à Rabat pour "consultations avec effet immédiat". C'est le premier acte de ce mélodrame qui va mener à la rupture des relations diplomatiques.

Le second sera l'affaire Pegasus, le même mois. Les remous des révélations sur l'utilisation de ce logiciel espion israélien vont arriver en raz-de-marée en Algérie. Plusieurs hauts responsables algériens sont en effet ciblés par lui. Alger y voit tout de suite la main de Rabat, confiant sa "profonde préoccupation à la suite des révélations (...) faisant état de l'utilisation à grande échelle par les autorités de certains pays, et tout particulièrement par le royaume du Maroc" de Pegasus.
Le 8 août 2021, la proposition, en signe d'apaisement, du roi Mohammed VI de rouvrir les frontières (fermées depuis le 16 août 1994 par décision algérienne) entre "les deux pays jumeaux qui se complètent", n'aura aucun impact.

Surviennent alors les incendies de forêt et ce message sans équivoque du 18 août en provenance d'Alger : "les actes hostiles incessants perpétrés par le Maroc contre l'Algérie, ont nécessité la révision des relations entre les deux pays et l'intensification des contrôles sécuritaires aux frontières Ouest". Déclaration qui préparait le terrain à la rupture des relations diplomatiques décrétée donc mardi 24 août 2021. "Les services de sécurité et la propagande marocains mènent une guerre ignoble contre l'Algérie, son peuple et ses dirigeants", commente Ramtane Lamamra.

L'UMA en panne sèche

Une bonne relation entre l'Algérie et le Maroc reste le chaînon manquant de l'intégration régionale du Maghreb. Le coût du non-Maghreb ferait perdre entre un et trois points (selon les différentes études) de croissance annuellement à chaque pays maghrébin. Soit environ 10 mrds$ par an et des centaines de milliers d'emplois disparus. Une étude sur l'intégration régionale du Maghreb du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES) et du Forum des alternatives Maroc (FMAS), parue en novembre 2017 et cofinancée par l'Union européenne, soulignait que les échanges de marchandises entre les pays maghrébins ne représentaient que 3,6% de leurs échanges avec le reste de le monde. Elle évaluait la contribution du commerce intra-maghrébin dans le PIB de la région à seulement 2,05% en 2015 pour un potentiel estimé à 27,4%. "Le Maroc, de son côté, a dépassé son potentiel d’exportation vers tous les pays du Maghreb, sauf vers l’Algérie. Les estimations du modèle montrent que les exportations marocaines vers l’Algérie n’ont atteint que 4,05% de leur potentiel en 2015", regrettaient les rédacteurs de cette enquête.

"Durant les trois dernières décennies, le cumul des flux des IDE intra-maghrébins (stock des IDE) entre 1985 et 2014 n’a atteint que 476,7 millions de dollars américains, ce qui est dérisoire en comparaison avec la part de la région dans les flux mondiaux d’IDE (111,8 milliards de dollars durant la même période)", révélait aussi l'étude.

L'absence d'entente cordiale entre le Royaume du Maroc et la République d'Algérie rejaillit sur l'Union du Maghreb Arabe (UMA). Réunissant l'Algérie, la Libye, le Maroc, la Tunisie et la Mauritanie, l'organisation voit toute son ambition freinée par les quatre fers constitués par les facteurs politiques, économiques, sociaux et institutionnels. Elle avait pourtant été créée en février 1989 (Traité de Marrakech) justement pour favoriser cette intégration au lendemain des réconciliations entre Alger et Rabat mais aussi entre Tunis et Tripoli. L'institution se trouve en panne sèche. Principales raisons de cet immobilisme : le blocage du conflit du Sahara occidental, la fermeture des frontières entre l'Algérie et le Maroc, et il convient désormais d'ajouter la rupture des relations diplomatiques en Alger et Rabat.

Mercredi 25 Août 2021

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