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Les IDE en Algérie ou l’arlésienne

Par Abdelatif Rebah, économiste algérien, expert en énergie*.



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Photo A. Belkessam
Photo A. Belkessam
La dégringolade des prix du pétrole est lourde d’incertitudes. Jusqu’à quand va-t-elle durer ? Comment va-t-elle impacter les économies pétrolières ? À quel niveau va se situer la remontée des cours, etc ? La conjoncture du baril représente, on le sait, la donne-clé fondamentale dans l’élaboration des politiques économiques dans notre pays. Comment va évoluer cette relation ? Trop d’inconnues pèsent, cependant, sur les perspectives des marchés pétroliers et gaziers dans une planète en pleine convulsion géopolitique, pour espérer dépasser le stade des simples spéculations. Pratiquer des levées topographiques par temps de sismicité intense ininterrompue, s’avère être, en effet, un exercice aussi vain que stérile.

S'agissant de l'IDE, dans un schéma, disons idéal, de division régionale du travail, l’Algérie et plus généralement la région euro-méditerranéenne représente, pour les économies européennes, dans le contexte de crise structurelle qu’elles traversent depuis plusieurs années, un espace de choix privilégié pour recomposer leur tissu industriel et redéployer leurs chaînes de valeur. Ouvrant, en même temps, à notre pays l’opportunité historique de répondre aux défis du développement d’un tissu productif diversifié et générateur d’emplois valorisants et gratifiants pour notre jeunesse. Un peu sur le modèle de celui qu’a impulsé le Japon, en Asie du Sud Est, dans les années 1980 ou l’Allemagne en Europe centrale, dans les années 1990 ; modèle, il est vrai, où les considérations géostratégiques et géopolitiques ont pesé autant sinon plus que les considérations économiques.

La question est : est-ce que nos partenaires occidentaux, qui dominent nos échanges commerciaux depuis près de quatre décennies, sont vraiment intéressés par l’investissement productif hors hydrocarbures en Algérie ? Force est de constater que l’Algérie est, pour ces pays, une destination commerciale fructueuse et très prisée mais pas une terre d’IDE sinon au compte-goutte et à puissant effet de levier, dans un rapport de un à cinq en moyenne.

"Nos partenaires préfèrent le commerce aux IDE"

Ces dix dernières années, l’Algérie a importé pour près de 200 milliards de dollars de l’Union européenne, en contre partie, durant la même période, les investissements de cette région en Algérie ont représenté moins de 4% de ce montant et encore essentiellement dans les hydrocarbures.

L’Algérie est le premier marché africain des produits agricoles français, un statut objectif de client stratégique de premier plan mais qui ne s’est traduit par aucune construction d’usine, aucun investissement productif.

Même constat à propos du marché du médicament qui atteint à présent des montants annuels de 3 milliards de dollars environ où les officines fleurissent mais pas les usines. L’Algérie est le 10ème pays importateur de médicaments de la France.
Sans parler du  secteur énergétique où l’Algérie a investi entre 2000 et 2013, une enveloppe globale de près de 100 milliards de dollars. Des investissements appelés à croître encore. Le seul marché de la pièce de rechange industrielle de Sonatrach représente en moyenne 3 à 4 milliards de dollars d’importation par an.

Nos partenaires préfèrent le commerce aux IDE, pourquoi ? Parce que c’est un marché acquis ! En trente-cinq ans, de 1978 à 2013, les parts de marché de nos fournisseurs traditionnels se sont remarquablement maintenues. En moyenne : entre 19% et 15% pour la France, entre 12% et 10% pour l’Italie, entre 5% et 9% pour l’Espagne, entre 6% et 4% pour les États-Unis.

On nous dit, l’attirail algérien, si on ose s’exprimer ainsi, ne serait pas convaincant. La faible attractivité pour les IDE serait dû à l’inefficacité des dispositifs d’encouragement. La thèse du manque d’incitations internationales comme explication de la faible attractivité du pays ne tient pas la route. L’Algérie a ratifié quatre-vingt trois accords internationaux incitatifs à l’IDE dont quarante-six accords bilatéraux et six accords internationaux d’investissements. L’Algérie a signé quarante-deux conventions de protection réciproque et des investissements, vingt-sept conventions fiscales de non double imposition. Les experts internationaux reconnaissent qu’il n’existe aucune grande entreprise qui ait investi en Algérie et qui ait échoué, qui n’ait pas rentabilisé son investissement.
Le Président de la section algérienne du Comité national des Conseillers du commerce extérieur de France Michel Bissac lui-même reconnait qu’« aucune entreprise française ne fait face à des blocages en termes d’investissement en Algérie. »

En réalité, le point aveugle de ces approches demeure l’ordre économique mondial, considéré de fait comme un donné auquel il faut s’adapter « au mieux de nos avantages et de nos intérêts ». Comme s’il suffisait d’ouvrir la porte pour que le capital étranger entre.

"La rationalité du sauve-qui-peut"

La question des motivations réelles des investisseurs étrangers reste curieusement absente des élaborations de nos experts. Ces motivations sont-elles réellement fonction de la qualité de l’attirail, du moins pour ce qui est de l’Algérie. La rationalité qui guide les arbitrages des investisseurs entre tel ou tel placement tel ou tel investissement, tel ou tel pays n’est pas fonction de nos « efforts d’adaptation ». À fortiori dans le contexte de crise mondiale actuelle où c’est la rationalité du sauve-qui-peut qui domine chez les investisseurs internationaux.

Les firmes multinationales peuvent toujours trouver d’autres espaces dans lesquels les salaires sont plus bas, les incitations fiscales et financières plus excitantes, le marché plus grand, le droit de l’environnement moins contraignant, etc, etc, etc. Quand les firmes multinationales sont tout simplement à la recherche de la liberté totale, celle d’investir là où elles veulent, le temps qu’elles veulent, pour produire ce qu’elles veulent, en s’approvisionnant là où elles veulent, et en ayant à supporter le moins de contraintes possible en matière de droit du travail et de conventions sociales. Comment peut-on réussir dans ce benchmark effréné du plus attractif qui finit par laminer les marges de manœuvre de la politique nationale en la réduisant à des mesures d’amélioration du climat des affaires.
Dans le contexte de crise internationale actuelle, la question de l’autonomie de décision nation revêt une importance vitale.

"L'horizon de profit s'est raccourci"

Depuis bientôt huit ans, le monde assiste, apparemment impuissant, aux métamorphoses brusques, violentes et imprévisibles de la crise qui a frappé, en 2007-2008, le système financier des États-Unis, clé de voute de l’ordre capitaliste mondial, le fracturant de l’intérieur même de son intime mécanisme. Cette crise qui a d’abord évolué en crise de dimension économique et sociale, puis en crise politique, dégénère, à présent, le verbe n’est pas fort, en crise géopolitique. Une crise de nature systémique et de proportion globale sans issue visible qui fait rappeler aux analystes qu’il a fallu au système capitaliste, quinze ans et une guerre mondiale pour sortir de celle de 1929.

L’horizon de profit s’est raccourci de manière drastique, n’offrant plus que la spéculation financière et boursière et les guerres comme débouché rentable au capital. C’est l’immédiat qui tient lieu et place d’avenir. Incapables d’agir sur les déterminants structurels d’une évolution du rapport de force mondial qui leur est défavorable à plus ou moins longue échéance, ils tentent, par tous les moyens, coûte que coûte, d’en infléchir les tendances à court terme. Leur vision stratégique s’est totalement diluée dans un foisonnement chaotique de manœuvres de diversion et de coups de poker aussi spectaculaires que dramatiques, navigation à vue qui s’apparente davantage à la démarche du parieur désespéré qu’à celle du tacticien maître de la boussole stratégique. C’est la rationalité du sauve-qui-peut.

Dans la très grande reconfiguration géopolitique guerrière et chaotique en cours, il est une construction qui est tout particulièrement menacée, c’est l’État-national et singulièrement l’État périphérique. En reprenant la métaphore d’un ancien ministre au fait des réalités de l’ordre du monde, on peut dire que le bateau Algérie vogue sur un océan mondial en furie, situation d’autant lourde de périls que la richesse économique du pays le fait précisément dépendre du marché international le plus ultra-conflictuel, celui de l’énergie. Dans la hiérarchie des enjeux de tous ordres, notamment celui d’attirer l’IDE, l’enjeu de la préservation de notre marge d’autonomie de décision nationale occupe naturellement et incontestablement la place stratégique de premier plan .

*Auteur de plusieurs ouvrages dont "Économie algérienne, Le développement national contrarié". INAS éditions, Algérie. 2012

Lundi 25 Janvier 2016




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