Econostrum | Toute l'actualité économique en Méditerranée


«Le système financier marocain reste un exemple pour la région»


Comparé à celui de son cousin marocain, le marché financier tunisien demeure à la traîne. À défaut de système de finance intégré au Maghreb, il doit se tourner vers le Sud et conquérir les marchés africains, estime Jalloul Ayed. Ce banquier tunisien a été administrateur général de la BMCE (Banque marocaine du commerce extérieur) de 1998 à 2011, puis ministre des Finances des second et troisième gouvernements post-révolution.


            Partager Partager

"Malheureusement les flux financiers entre pays maghrébins restent très modestes" (photo F.Dubessy)
"Malheureusement les flux financiers entre pays maghrébins restent très modestes" (photo F.Dubessy)

econostrum.info : Quel état des lieux faites-vous du système financier tunisien aujourd'hui ?
 

Jalloul Ayed : Il n'est pas en phase avec le niveau économique du pays, il devrait être en bien meilleure position. Il compte trois blocs : les banques publiques qui exigent des restructurations très importantes ; les banques privées, et les banques étrangères. Il est difficile d'y créer des champions nationaux.
Nous avons plusieurs priorités. Il faut restructurer les banques publiques, mais aussi augmenter les fonds propres des banques pour les aligner aux exigences de Bâle II et III car la Tunisie a pris du retard. Il faut donner aux banques tunisiennes une base financière plus forte pour leur permettre d'accomoder les exigences en matière de ratio réglementaire (division des risques, transformation) et pourquoi pas ambitionner de développer un réseau à l'étranger à l'image de ce que le Maroc a fait. Je crois que l'avenir de la Tunisie et de la région se trouve au Sud. Sans négliger nos relations avec l'Europe, il faut préparer les plateformes d'accès aux entreprises tunisiennes dans les régions subsahariennes.  


Qu'est-ce qui fait la force du système financier marocain ?

J.A. : Il a fait énormément de progrès depuis 1995, aujourd'hui c'est l'un des systèmes financiers les plus avancés en Afrique. Ceci est dû au changement de configuration de la dette dans les années 1990 qui a permis de mettre l'accent sur la dette locale et de diminuer le pourcentage de la dette étrangère. La configuration de la dette publique marocaine a donc complètement changé. Aujourd'hui la part du lion de cette dette est une dette locale par le biais de bons du trésor. Le marché primaire de valeurs du trésor est devenu très fort.

Une courbe de taux (référence de prix pour les valeurs du trésor) a pu être établie, ce qui a permis le lancement d'un marché obligataire pour les entreprises et les institutions. Il existe donc un vrai marché financier, un marché de taux, dans lequel les investisseurs institutionnels, comme les compagnies d'assurances et fonds de pension sont aussi actifs que les banques. Ceci rend ce marché très dynamique.


Est-ce un exemple à suivre pour ses voisins ?

J.A.
: Oui ! Le marché marocain a pris de l'avance par rapport aux marchés du Maghreb et de l'Afrique. En Tunisie, par exemple, le marché de taux domestiques reste très faible, sa création serait importante car elle permettrait de financer des grands projets à moyen et long terme, les banques commerciales n'accordant que peu de crédits à long terme.  
 

Comment expliquer le rayonnement régional du marché marocain ?

J.A.
: Quand je dirigeais la BMCE (ndlr : Banque marocaine du commerce extérieur), j'ai convaincu les instances de la banque de se placer assez tôt sur le marché africain. Nous avons ouvert des filiales au Sénégal et au Cameroun dès 2002, et nous avons découvert que l'Afrique offrait un fort potentiel. Nous avons ainsi commencé avec une banque d'investissement puis racheté Bank of Africa, aujourd'hui présente dans vingt-deux pays !

La contribution des affaires de la BMCE en Afrique représente désormais 35% de ses résultats ! Notre stratégie a été rapidement suivie par d'autres grandes banques comme Atijari et un réseau bancaire assez étoffé s'est créé entre Afrique de l'ouest, Afrique centrale et Afrique de l'Est. Les grands groupes marocains ont pu utiliser cette plateforme créée par les banques marocaines pour aller explorer les opportunités d'affaires dans ces pays. L'impact a été très positif sur la balance des paiements du Maroc.


Le système financier suit nécessairement l'économie réelle

Quelles sont les limites du système financier marocain ?

J.A.
: Les Marocains travaillent à l'amélioration de leur système. La banque centrale appuie les changements et développements du marché. Ces encouragements ont eu un impact très positif. Il se prépare aujourd'hui à introduire d'autres innovations comme les swaps de devises à long terme, les options de change, les options sur le marché des actions etc...Ce n'est qu'un début car, il existe énormément de potentiel pour développer davantage ces marchés. Je pense que la prochaine étape est l'ouverture du marché financier marocain sur le reste du monde car, le royaume espère faire de Casablanca une vraie plateforme financière.  

Comment envisager l'avenir des échanges financiers entre pays du Maghreb ?

J.A.
: Il y a eu plusieurs tentatives de développement. On a voulu permettre les paiements entre pays maghrébins en utilisant la devise du pays d'origine mais ceci n'a pas fonctionné. L'idée de créer une monnaie unique maghrébine s'est, elle, heurtée dès le début aux réalités du terrain. Le système financier suit nécessairement l'économie réelle.

Malheureusement les flux financiers entre pays maghrébins restent très modestes, ils ne dépassent pas 2% de leurs flux avec le reste du monde. Tant qu'il n'existera pas une nette intensification des flux commerciaux et économiques entre ces pays, un marché financier inter- maghrébin, à l'image de ce qui a été fait dans d'autres régions en Afrique, demeure difficilement envisageable. C'est en tout cas toujours un rêve commun.  


Propos recueillis par Camille Lafrance, à TUNIS
Lundi 9 Mars 2015

Lu 3021 fois




Droits d'auteur et/ou Droits sur les Dessins et Modèles
Le présent site constitue une œuvre dont Econostrum.info est l'auteur au sens des articles L. 111.1 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. La conception et le développement dudit site ont été assurés par la société Econostrum.info. Les photographies, textes, slogans, dessins, images, vidéos, séquences animées sonores ou non ainsi que toutes œuvres intégrées dans le site sont la propriété d'Econostrum.info. Les reproductions, sur un support papier ou informatique, du dit site et des œuvres qui y sont reproduits sont interdites sauf autorisation expresse d'Econostrum.info.





RÉFLEXION

Après la pandémie : vers des villes et territoires résilients en Méditerranée, ou le refus de l'aveuglement

L'Ambassadeur Bernard Valero, directeur général de l'Agence des villes et territoires méditerranéens durables (Avitem)
Grand angle

Covid-19 : L'Europe et l'après-crise économique déclenchée par la pandémie

Henry Marty-Gauquié, membre du groupe d'analyse JFC Conseil




Suivez-nous
Facebook
Twitter
Rss
YouTube


Actus par zones

Algérie Bosnie-Herzégovine Égypte Espagne France Grèce Israël Italie Jordanie Liban Libye Maroc Portugal Syrie Tunisie Turquie Europe MENA








À propos d'Econostrum.info


Econostrum.info est un média indépendant qui traite au quotidien l'actualité économique des pays riverains de la Méditerranée. Coopération économique, actualité des entreprises par secteur (Industrie, Services, Transport, Environnement, Finances), dossiers thématiques, actualité des aéroports, compagnies aériennes et maritimes (nouvelles destinations)... sont traités et analysés par une équipe de journalistes présents dans le bassin méditerranéen.