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Le droit au blasphème, le Coran et la jurisprudence exégétique

Par Sami Bibi, universitaire et chercheur auprès du réseau international Politique Economique et Pauvreté (PEP) de l'Université Laval (Québec-Canada)



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(photo : DR)
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L’assassinat sauvage du professeur Samuel Paty est un crime d’une cruauté absolue. Ce crime inqualifiable a suscité, à juste titre, beaucoup d’indignations, aussi bien en France qu’à travers le monde, de la part de tous les humanistes, même lorsqu’ils peuvent ne pas être d’accord avec certaines manifestations de la liberté d’expression.

À cet égard, les musulmans rejettent majoritairement le recours à la violence, et encore plus au meurtre, y compris ceux qui ont été profondément blessés par les caricatures du Prophète. Un grand nombre de musulmans trouvent, en effet, profondément choquant les caricatures du Prophète, y compris leur usage comme un outil pédagogique en classe.
Ce qui est par contre plus choquant, c’est que certains musulmans pensent que la victime a, d’une manière ou d’une autre, provoqué ce crime abject qui lui a coûté sa vie. Les plus extrêmes parmi eux, soit les musulmans les plus rigoristes vont jusqu’à la légitimation de cet acte ignoble. Ils y voient une « punition proportionnelle à la gravité du crime » commis par la victime qui ne mérite même pas, à leurs yeux, le titre d’un enseignant!

La question qui se pose légitimement face à ce crime inqualifiable est la suivante : ce crime trouve-t-il une justification islamique?
La réponse à cette question, épineuse, dépend de si l’on se réfère au Coran ou à la jurisprudence exégétique basée sur des Hadiths attribués au Prophète et rédigés deux siècles après sa mort.

Que dit le Coran ?

Aussi surprenant que cela puisse paraître, la question du blasphème est abordée très sereinement et pacifiquement dans le Coran. Comment nous le verrons un peu plus bas, aucune réponse humaine coercitive ou violente n’est associée au blasphème. Les terroristes utilisent évidemment plusieurs versets coraniques pour justifier leur rejet du droit de blasphème et le considérer comme un acte d’apostasie. Le verset le plus utilisé à cet égard est le suivant :
(65) Dis: «Est-ce de Dieu, de Ses versets et de Son messager que vous vous moquiez?» (66) Ne vous excusez pas: vous avez bel et bien rejeté la foi après avoir cru. Si Nous pardonnons à une partie des vôtres, Nous en châtierons une autre pour avoir été des criminels. Coran, S9 -V65:66.

Le verset S 9-V66 blâme clairement celles et ceux qui se moquent de Dieu, de son message et de ses messagers. Par contre, le Dieu du Coran n’exclue pas la possibilité de pardonner une partie de ces railleurs, sauf celles et ceux qui étaient en plus des criminels. Certes, ce même verset considère le blasphème comme un acte d’apostasie. Toutefois, le Coran ne donne aucun droit aux croyants de punir les apostats ou les non-croyants, et cela pour une double raison. La première est que le Dieu du Coran nous a donné la liberté de croire et de ne pas croire. Ce droit est énoncé, de façon non-équivoque, par plusieurs versets dans le Coran, notamment celui-ci : Et dis: «La vérité émane de votre Seigneur». Quiconque le veut, qu’il croie, quiconque le veut qu’il mécroie». Coran. S18 -V29.
La seconde est que la punition des railleurs ou des apostats est le monopole exclusif du Dieu du Coran :
Eh bien rappelle! Tu n’es qu’un rappeleur, et tu n’es pas un dominateur sur eux. Sauf celui qui tourne le dos et ne croit pas, alors Dieu le châtiera du plus grand châtiment. Vers Nous est leur retour. Ensuite, c'est à Nous de leur demander compte. S88 -V21:26.
Celui donc qui se substitue à Dieu pour punir les apostats ou les blasphémateurs se prend pour un Dieu; ce qui constitue le véritable blasphème!

La punition incombe exclusivement à Dieu

Revenons à nouveau au verset S9 -V66 présenté plus haut, soit le verset le plus invoqué par les terroristes pour justifier leurs infamies, force est également de constater qu’il n’indique aucune mesure coercitive à prendre par les croyants à l’encontre des railleurs. Les seules mesures de rétorsions que les fidèles peuvent prendre sont non-coercitives et clairement spécifiées par le verset 140 de la Sourate 4  :
Dans le Livre, Il vous a déjà révélé ceci: lorsque vous entendez qu'on renie les versets de Dieu et qu'on s'en raille, ne vous asseyez point avec ceux-là jusqu'à ce qu'ils entreprennent une autre conversation. Sinon, vous serez comme eux. Dieu rassemblera, certes, les hypocrites et les mécréants, tous, dans l'Enfer. Coran, S4 -V140.

La seule réponse aux propos, écrits ou caricatures blasphématoires que le fidèle doit prendre est de ne pas y prendre part. Quant à la punition de ces actes, elle incombe exclusivement à Dieu.
Assez paradoxalement, le comportement du regretté Samuel Paty était cohérent avec l’esprit du verset S4 -V140. Outre le fait qu’il n’était pas l’auteur des caricatures du Prophète, il avait autorisé les élèves de confession musulmane à ne prendre part à la discussion autour de ces caricatures, jusqu’à ce qu’il entreprenne une autre discussion...

Avec son crime odieux, l’assassin du professeur Samuel Paty, comme tous ceux qui ont commis des crimes odieux au nom de leur religion dévoyé, ont trahi l’esprit du Livre auquel ils prétendent se référer et la mémoire du Prophète qu’ils croient défendre. Plus grave encore, la transgression des injonctions du verset S4 -V140 ne fait qu’encourager la production journalistique et artistique blasphématoire. La raison est que la liberté est une valeur supérieure à la valeur du respect du sacré : la première est le seul garant de la seconde. Les réponses disproportionnées à l’atteinte au sacré ne peuvent donc que produire l’effet inverse recherché par les terroristes, tout en jetant l'opprobre sur toute leur communauté religieuse.

Que dit la jurisprudence exégétique?

La jurisprudence exégétique (le FIQH), basée sur certains propos attribués abusivement au Prophète (Hadiths) et éléments de sa conduite (la SIRA) sont à l'origine de la violence des islamistes radicaux. Cette jurisprudence à été élaborée plusieurs décennies après le décès du Prophète dans un contexte politique dominé par une volonté expansionniste de l’empire musulman; notamment à l’époque des omeyades et abbassides.

Contrairement aux injonctions coraniques qui garantissent la liberté de croyance (comme le verset S18 -V29 cité plus haut et bien d’autres), un Hadith attribué au Prophète stipule qu’il a reçu l’ordre de Dieu de combattre les mécréants jusqu’à ce qu’ils proclament la profession de foi musulmane : «  j’atteste qu’il n’y a pas de divinité en dehors de Dieu et j’atteste que Mahomet est le Messager de Dieu ». Ce Hadith ne peut évidemment être l’œuvre du Prophète, à moins de croire à un Dieu incapable de désigner un Messager qui respecte scrupuleusement son message consigné dans Son Livre! En combinant, d’une part, ce Hadith avec les versets S9 -V65:66 et, d’autre part, en déclarant la caducité du verset S4 -V140 (abrogé par ce même Hadith), la condamnation à mort des apostats et des blasphémateurs acquiert le statut d’une injonction divine!

Le fait de ne pas entreprendre une relecture rationnelle du droit musulman, en rejetant toutes les lois qui ne sont pas compatibles avec l’esprit du verset S18 -V29, qui ne sont ni compatibles avec la déclaration universelle des droits de l’Homme, ni cohérentes avec notre époque, est à l’origine de tous les maux d’un certain Islam dévoyé de ses valeurs humanistes. Le salafisme est le résultat d’une volonté de plaquer les réalités des 8ème et 9ème siècles d’un empire expansionniste et conquérant sur nos réalités contemporaines.

C'est notamment cette schizophrénie, cette lecture du Coran avec les lunettes de la tradition exégétique rigoriste, avec certainement d’autres facteurs économiques, politiques et sociaux, qui entraînent le terrorisme d'aujourd'hui. Certains esprits faibles, souvent marginalisés et incultes, se laissent séduire par ces lectures médiévales présentées comme étant "la vraie religion". Comme l’avait dit le quatrième Calife bien guidé de l’Islam et le gendre du Prophète, ce n'est pas le Coran le problème car celui-ci qui ne "parle pas tout seul". Le problème c'est ce qu'on fait dire au Coran, par l’intermédiaire de Hadiths inventés de toute pièce, ce qu’il ne dit pas. Une révision de la jurisprudence musulmane, appuyée par une relecture, une réinterprétation, du Coran cohérente avec les philosophies de la lumière et du 21ème siècle, est nécessaire pour retrouver le message humaniste de l’Islam, de son Livre et pour honorer la mémoire de son Prophète dont la mission était, et est toujours :
Et Nous ne t’avons envoyé qu’en miséricorde pour les mondes." Coran. S21 -V107.
Ce travail est la responsabilité de chaque musulmane et de chaque musulman au regard du premier mot révélé au Prophète : LIS. Coran, S96 -V1.

Mardi 27 Octobre 2020


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