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« Le Sahara n'est pas un désert, c'est un écosystème qu'il faut respecter »

Par Chems Eddine Chitour, professeur émérite à l'Ecole Polytechnique d'Alger


La majorité des études sur le gaz de schiste montre qu'il constitue une technologie dangereuse avec les techniques actuelles. L'Etat de New York vient d'interdire le 18 décembre 2014 l'exploitation des gaz de schiste du fait de sa nocivité pour la population.


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Les raisons principales sont les suivantes

« Le Sahara n'est pas un désert, c'est un écosystème qu'il faut respecter »
1° - La fracturation hydraulique - 600 kg/cm2 - démolit l'architecture interne des couches. Les conséquences connues sont les tremblements de terre comme en Arkansas et au Royaume-Uni où un moratoire a été décidé pour vérifier cette occurrence. C'est une technologie récente. Nous n'avons pas fait le tour de toutes les mauvaises surprises de cette déstabilisation du forage horizontal que nous ne connaissons pas en Algérie.

2° - D'énormes quantités d'eau douce  (10 à 15 000 m3 d'eau par puits étant entendu qu'un puits peut être facturé plusieurs fois) doivent être injectées pour ramener en surface sur plus de trois mille mètres les molécules de gaz CH4 ainsi que celle de CO2 avec les dangers qu'elles comportent, et même des atomes de radon, élément hautement radioactif, sans compter d'éventuelles bactéries. Les apprentis-sorciers de la géologie tout-terrain pensent que les molécules vont être disciplinées et rentrer sagement dans le tubing 2 000 mètres plus haut sans possibilité de se diffuser à travers différentes couches pour arriver à la nappe albienne.


3° - Le gaz n'est pas concentré dans une roche-réservoir perméable, mais diffus dans la roche-mère rendue artificiellement perméable sur une distance réduite autour du puits. Un puits ne draine donc qu'un faible volume de roches et ramène relativement peu de gaz. Pour produire une importante quantité de gaz, il faut multiplier les puits, ce qui nécessite des investissements importants. La quantité d'eau injectée (volume de plusieurs centaines de fois supérieur à l'extraction de gaz conventionnel) nécessite des installations de retraitement particulièrement importantes et peut créer des conflits avec les autres usagers (agriculteurs…).
 

De plus la courbe de production se caractérise par un pic, prononcé mais court en début de vie, puis une décrue rapide. Cette caractéristique nécessite la multiplication des puits. Le taux de récupération d'un gisement de gaz de schiste est actuellement en moyenne de 20 % contre 75 % pour les gisements de gaz conventionnel.

C’est dire si ces puits, outre leur dangerosité, vont être chers à mettre en œuvre dans un contexte où nous ne maîtrisons aucun segment de cette technique (formation, équipement…).


4° - Avec l'eau, il faut ajouter du sable pour maintenir les pores ouverts afin de libérer les gaz. Autre motif d'inquiétude, il faut utiliser plus de 2 000 produits chimiques de nocivité différente d'après une étude faite pour le Sénat américain en 2012. Une cinquantaine de ces produits sont cancérigènes. De plus, les rapporteurs de cette étude avouent qu'ils n'ont pas pu avoir la liste de tous les produits car les multinationales invoquent le secret professionnel. En clair, l'administration américaine de l'environnement n'a pas la liste de tous les produits et n'arrivent pas à contrôler toutes les dérives des entreprises. Ces dernières perdent les nombreux procès qui leurs sont intentés par des riverains. Ainsi un jury de Dallas a donné raison à une famille vivant à proximité de puits de gaz de schistes, en condamnant la société Aruba Petroleum à une amende de 2 millions de dollars pour des dommages sanitaires.

Les apprentis sorciers ne connaissent pas les doses létales des produits chimiques, ils s’abritent derrière le chiffre de 1%. C’est énorme ! C'est-à-dire que sur chaque puits de forage sont déversés 2 000 litres de produits chimiques alors que la nocivité se mesure en ppm. Il y a là une méconnaissance de la réalité.  Ces dizaines de milliers de litres peuvent naturellement polluer la nappe et plus encore l’eau récupérée en surface. Il est pratiquement impossible de séparer des produits chimiques ayant des propriétés physiques et chimiques aussi différentes. Comment faire ? Les bassins de rétention vont très probablement perdre leur étanchéité et une partie des produits chimiques repartira vers les profondeurs. Une autre partie s’évaporera et contribuera elle aussi à la pollution comme signalé dans les études : pluie d’oiseaux morts, maladies importantes…

Selon  le site France Libertés, « 25% des produits qui s’infiltrent dans les nappes phréatiques sont cancérigènes, 37% sont des perturbateurs endocriniens, 40 à 50% pourraient affecter les systèmes nerveux, immunitaire et cardiovasculaire, et plus de 75% les organes sensoriels et le système respiratoire ».

Au Canada la procédure pour procéder au forage exploratoire est complexe, la dimension environnementale majeure. Ainsi, depuis juin 2011, tous les travaux de forage autorisés en vertu de la Loi et destinés à rechercher ou à exploiter du gaz naturel dans le shale sont assujettis à l’obtention préalable d’un certificat d’autorisation délivré en vertu de l’article 22 de la Loi sur la qualité de l’environnement. Les titulaires de certificats d’autorisation doivent transmettre au MDDELCC, tous les trois mois, certains renseignements liés à l'exécution des travaux de forage et de fracturation de puits gaziers ou pétroliers. 

L’article 3 du règlement mentionne que l’octroi d’un certificat d’autorisation s’inscrit dans une perspective de surveillance continue de l’environnement. Le titulaire d’un permis de recherche qui procède à des travaux exploratoires dans du shale peut mener une période d’essai qui ne doit pas dépasser un an.

Enfin, il ne faut pas croire en un eldorado à portée de main. La densité de forage nécessaire est impossible en Algérie. Nous n’avons pas assez d’appareils pour le conventionnel. Et comme l’écrit l’expert pétrolier  Mohamed Said Beghoul sur le journal El Watan, « la faible porosité de l’argile réservoir, combinée au comportement rhéologique plastique de la roche, pénalisant toute possibilité de fracturation et de création de perméabilité, donnerait un taux de récupération dérisoire de 5 à 8% contre 15 à 22% dans les argiles à minéralogie cassante (cas de certains gisements nord-américains) ».

Il faut raison garder !


Que devons nous faire pour répondre à une demande d’énergie débridée ? Peut-on continuer à gaspiller ainsi pour satisfaire des exigences de citoyens qui pensent que tout leur est dû sans efforts ? Peux-t-on se passer des gaz de schiste ? Dans ce contexte non !

Par contre si nous changeons totalement de paradigme,de modèle de croissance, en allant vers la sobriété et le développement durable il existe une vie après les énergies fossiles.

Même s’il est nécessaire de faire des forages d’exploration pour situer les ressources, il faut attendre que la technologie soit mature. Le gaz de schiste aura toute sa place dans le cadre d’une stratégie énergétique basée avant tout sur la sobriété et la chasse au gaspillage. Environ 25 % de l’énergie est gaspillée. Des élèves de l’Ecole Polytechnique ont calculé que de simples embouteillages à  Alger pour 500 000 voitures avec une heure d’embouteillage  le matin et le soir représentent 250 000 litres de carburant qui partent en fumée avec à la clé 700 tonnes de CO2 dans l’atmosphère.

Il nous faut un Plan  Marshall pour les énergies vertes, pour la mise en place d’un développement durable qui doit concerner tout le monde, tous les départements ministériels, la société civile, l’université…

Enfin et s’agissant du Sahara, certains identifient à tort le Sahara au désert, c’est d’ailleurs le bréviaire des enragés des gaz de schiste. Le Sahara est un écosystème unique, avec une vie, une flore,  des habitants présents depuis la nuit des temps. Forer à trente kilomètres revient à prendre des risques. La plus grande richesse du Sahara, c’est l’eau, source de vie. Songez que nous sommes à la latitude de la Californie qui est un véritable jardin ou, plus près de nous, de Marrakech autre jardin. Le développement du Sud constitue le véritable challenge à lever en mobilisant toutes les énergies. Le patriotisme n’est pas passé de mode. Les jeunes suivront s’ils sont convaincus du parler vrai. Nous verrons alors se développer le Sud comme l’avait commencé à le faire le président Boumedienne avec le barrage vert, la transsaharienne, le développement de l’industrie pétrolière…
 

Lundi 12 Janvier 2015