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Le Président tunisien Kaïs Saïed s'arroge les pleins pouvoirs


Rédigé par , le Lundi 26 Juillet 2021 - Lu 3216 fois


Kaïs Saïed reprend la main sur la Tunisie (photo: Présidence tunisienne)
Kaïs Saïed reprend la main sur la Tunisie (photo: Présidence tunisienne)
TUNISIE. Une décennie après la révolution de Jasmin, sept ans après le vote d'une nouvelle constitution, le pouvoir tunisien serait-il tenté par un rétrogradage ? Succomberait-il à la tentation du retour à la dictature ? Dimanche 25 juillet 2021 dans la soirée, le président Kaïs Saïed a décrété le gel des activités de l'Assemblée des Représentants du Peuple (ARP - le Parlement tunisien), pour trente jours, démis de ses fonctions le premier ministre Hichem Mechichi en poste depuis moins d'un an, et s'est donc arrogé l'ensemble des fonctions exécutives. Dans le même temps, il a levé l'immunité parlementaire des députés et interdit à soixante-cinq parlementaires de quitter le territoire tunisien.

Kaïs Saïed siffle en fait la fin de la récréation, alors qu'un conflit ouvert l'oppose au parti Ennahdha, principale force politique au Parlement, et entraîne, depuis six mois, une paralysie dans la gouvernance du pays. D'autant plus que le chef du gouvernement, Hichem Mechichi, est soutenu par ce parti islamo-conservateur, même si son équipe est constituée de technocrates. Ce dernier précisait d'ailleurs, lors de sa nomination, ce qui résonne aujourd'hui comme une prédiction ou une magnifique intuition, : "mon gouvernement ne pourra avancer sur les problèmes économiques, du moment qu'il ne se trouve pris dans aucun tiraillement politique."

L'opposition dénonce un "coup d’État"

Sur sa page Facebook, Rached Ghannouchi, président du Parlement depuis novembre 2019, s'est empressé de dénoncer "un coup d'État contre la révolution et contre la Constitution." Il assure que "les partisans d'Ennahdha (NDLR : formation dont il est le chef) ainsi que le peuple tunisien défendront la révolution." Kaïs Saïed se défend tout en nuance: "la Constitution ne permet pas la dissolution du Parlement, mais elle permet le gel de ses activités." Il s'appuie sur l'article 80 du texte qui, néanmoins, offre cette possibilité qu'en cas de "péril imminent". Précisant que la Tunisie "traverse les moments les plus délicats de son histoire", le président ne devrait pas rester longtemps seul à bord de l'exécutif. Il annonce la désignation prochaine d'un nouveau chef de gouvernement qu'il nommera cependant lui-même.

Désormais, depuis lundi 26 juillet 2021 à l'aube, l'armée interdit aux députés de pénétrer au sein du Parlement. Dimanche 25 juillet 2021 au soir, Rached Ghannouchi a demandé au peuple tunisien d'organiser une manifestation pour récupérer le pouvoir. Le lendemain, il observait un sit-in devant l'ARP, dans sa voiture.

Ces décisions interviennent après une réunion d'urgence au Palais de Carthage, siège de la présidence, provoquée par les nombreuses manifestations, notamment à Tunis en plein couvre-feu, réclamant la "dissolution du Parlement". Des mouvements motivés, principalement, par la crise de la Covid-19.

Plus fort taux de mortalité d'Afrique et du monde arabe

Le pays connaît depuis plusieurs jours une flambée de l'épidémie (le variant Delta est responsable de près de la moitié des cas), tandis que les infrastructures n'arrivent plus à suivre. Divisées, les autorités tunisiennes se sont avérées incapables de gérer la situation. Elle est jugée "grave" par Yves Souteyrand, représentant local de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), qui précise que "tous les indicateurs sont au rouge." Le ministère tunisien de la Santé, par la voix de sa porte-parole Nissaf Ben Alaya, la jugeait déjà "catastrophique" le 8 juillet 2021 et avouait, sans appel, "le système sanitaire s'est malheureusement effondré." Avant de reconnaître, "si nous n'unissons pas nos efforts, la catastrophe va empirer."

Face à la saturation de son système de santé, à l'échec du mécanisme international de dons de vaccins Covax (programme destiné aux pays les moins développés) qui n'a envoyé que 1,6 million de doses soit sixième de celles promises, les dons se sont multipliés ces dernières heures. Ils ont évité ainsi une catastrophe sanitaire dans ce pays de 11,9 millions d'habitants. Le centre de ressources de l'Université Johns Hopkins calcule que seules 2,6 millions de doses ont été administrées pour 825 410 vaccinations complétées. Soit seulement 7,06% de la population totale. Selon la même source, 569 289 cas confirmés ont été recensés pour 18 600 décès depuis le début de la pandémie. Sur la seule journée de dimanche 25 juillet 2021, 5 359 nouveaux cas ont été déclarés et 231 décès survenus. La veille, le pays affichait un record de patients morts de la Covid-19 sur une journée avec 317 victimes. Juillet 2021 s'affiche déjà comme un mois record, sur toute les catégories de statistiques concernant la pandémie, alors qu'il reste encore quelques jours avant sa fin. Même Rached Ghannouchi a été atteint. Dans un entretien au journal Arab News, Yves Souteyrand dévoilait que la Tunisie était le pays qui enregistrait le taux de mortalité le plus élevé d'Afrique et du monde arabe.

Répondant à l'appel d'aide de la Tunisie, la France a offert plus d'un million de doses des vaccins AstraZeneca et Janssen permettant de fournir le précieux sésame à 800 000 Tunisiens, se félicitait Jean-Baptiste Lemoyne, secrétaire d'État français à la Santé. Elle a aussi expédié deux millions de masques FFP2 et vingt-cinq concentrateurs d'oxygène. Plusieurs pays européens et du Golfe ainsi que la Chine et l'Algérie ont aussi répondu présents portant à 3,2 millions le nombre de doses reçues. Chiffre qui devrait monter à 5 millions d'ici à la mi-août selon le ministre tunisien de la Santé. Sans compter les dons de la diaspora et ceux des associations et institutions assurant l'arrivée d'équipements indispensables aux hôpitaux.

La Tunisie proche du défaut

Après les crises sanitaire et politique, une autre pointe son nez : celle économique. En 2020, le PIB de la Tunisie a reculé de 8,8% et le déficit budgétaire s'est porté à 11,4% du PIB avec un déficit courant de 6,7% du PIB. Le surendettement public a atteint 89% du PIB et l'endettement public 2,7 fois les exportations.
La Banque centrale de Tunisie (BCT) tire le signal d'alarme alors que les réserves en devises ont baissé de 8% entre fin 2020 et fin mars 2021. Il n'en reste plus que 8,4 mrds$ dont 49% alimentées par les quatre prêts du Fonds monétaire international (FMI) encore actifs.

Les agences de notation Moody's (B2 à B3) et Fitch (B à B-) viennent d'ailleurs successivement de dégrader la note de défaut en devises étrangères à long terme de la Tunisie en assortissant cette baisse de perspectives négatives. La première en février 2021, la seconde le 9 juillet de la même année. La Tunisie ne se trouve plus qu'à une marche de la note C qui signifierait un défaut.

Dans son étude publiée le 19 juillet 2021, Olivier le Cabellec affirmait que "sans choc salutaire, un défaut sur la dette externe est assez probable." Et l'économiste du groupe Crédit Agricole d'enfoncer le clou : "Spirale inflation-salaire sous la pression des partenaires sociaux, dérive du coût de la dette à 25% des dépenses budgétaires, monétisation des déficits publics par la Banque centrale sous la pression du gouvernement : les réponses à la crise ne vont pas dans la bonne direction. Et cela nourrit à la fois l’instabilité gouvernementale et la défiance des créanciers extérieurs." Olivier le Cabellec ajoute qu'"à l’instar du Liban, les créanciers externes habituels (FMI, multilatéraux, pays européens et pays du Golfe) sont de plus en plus réticents à aider les pays émergents où les blocages politiques (et non une crise externe comme celle du Covid) les entraînent dans une spirale de difficultés. Par ailleurs, et comme dans le cas de Beyrouth, seul un accord préalable avec le FMI pourra débloquer les fonds des pays amis disposés à soutenir financièrement Tunis."

Cet accord avec l'institution de Bretton Woods prend du retard et est attendu d'ici à la fin de l'année 2021. A condition de mettre en place les réformes, notamment fiscales, indispensables au redressement du pays. Ceci nécessitant nécessairement, une entente entre le Président et le Parlement pour les faire voter.




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