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Le Maroc veut sauver sa production de sucre


Depuis 2008, la production marocaine de sucre s'est effondrée. Le gouvernement tente de sauver la filière à coups de subventions et d'accords pour la recherche et le financement entre les acteurs du secteur, mais la solution se trouve peut-être ailleurs.



La culture des betteraves à sucre a beaucoup souffert de la désaffection des agriculteurs. (photo : Cosumar)
La culture des betteraves à sucre a beaucoup souffert de la désaffection des agriculteurs. (photo : Cosumar)
MAROC. Aziz Akhnnouch, ministre marocain de l'Agriculture, a fait abstraction de la filière sucrière lorsqu'il a dressé son fier bilan de l'agriculture marocaine en ouverture du SIAM, le 23 avril 2014. Entre 2008 et 2013, la production nationale est, contre tout espoir, tombée de 25% au point qu'en 2012, le royaume produisait seulement 30% de ses besoins en sucre. Dans le cadre d'un nouveau programme pour la filière, trois accords ont été signés début avril 2014. Tous les acteurs du secteur sont sensés unir leurs forces pour relancer la filière

Un accord entre la Fédération interprofessionnelle marocaine du sucre (Fimasucre) et la Fédération nationale interprofessionnelle des semences et plants (FNIS) et un autre entre la Sucrerie raffinerie de cannes (Surac), la Sucrerie nationale de betterave du Loukkos (Sunabel), l’Office régional de mise en valeur agricole du Gharb (ORMVAG) et l’Association des producteurs des plantes sucrières du Gharb (APPSG). Ces deux accords devraient renforcer la recherche dans le secteur. Dans un troisième accord, le Crédit Agricole du Maroc s'engage avec la société Cosumar et l’Union nationale des associations des producteurs des plantes sucrières du Maroc (UNAPPSM), à financer les agriculteurs qui disposent d'un contrat d’agrégation avec Cosumar et ses filiales.

"L’objectif est d’augmenter la part de la contribution de la production du sucre issue des plantes sucrières locales pour atteindre à l’horizon 2020 un niveau de couverture de 62% des besoins du pays en sucre", indique Mohamed Fikrat, président de Fimasucre et PDG de Cosumar. Après l'acquisition, en 2005, de quatre sociétés sucrières publiques (Surac, Sunabel, Suta et Sucrafor), son groupe (2 000 salariés et 6,19 milliards de dirhams - 550 M€ - de chiffre d'affaires prévus en 2014) est devenu l'acteur unique du marché du sucre marocain. En avril 2013, le Singapourien Wilmar a racheté 27,5% du capital de Cosumar à la Société Nationale d'Investissement (SNI). En janvier 2014, la SNI cède encore 24% de Cosumar à des investisseurs institutionnels.La SNI ne détient plus que 9,2% du capital désormais aux côtés des autres actionnaires que sont CIMR (12,9%), Wilmar (27,5%) ainsi que divers institutionnels (36%) et 14,4% en bourse.

Un monopole privé remplace un monopole d’État

Mohammed Fikrat est à la fois le pdg de Cosumar, unique industriel du sucre, et président de la  Fédération Interprofessionnelle Marocaine du Sucre (photo:Cosumar)
Mohammed Fikrat est à la fois le pdg de Cosumar, unique industriel du sucre, et président de la Fédération Interprofessionnelle Marocaine du Sucre (photo:Cosumar)
La société, qui a réussi à augmenter ses capacités de traitement de sucre, s'alarme aujourd’hui de l'augmentation des prix du fuel industriel depuis leur réindexation sur les cours internationaux. "En aval, la filière de l'industrie sucrière subit des contraintes majeures en raison de l’augmentation de plus de 50 % du prix du fuel en moins de deux ans. [...] des mesures urgentes d’accompagnement s’imposent pour la sauvegarde de l’équilibre économique global de la filière", affirme Mohammed Fikrat. La réindexation a été décidée en septembre 2013 et ne peut cependant pas justifier les difficultés antérieures de la filière.

Pour les expliquer, Mohammed Fikrat et le gouvernement se contentent de pointer du doigt les aléas climatiques, mais pour Najib Akesbi, enseignant chercheur à l'Institut agronomique et vétérinaire (IAV) de Rabat, la position de monopole de Cosumar n'est pas étrangère à la désaffection des agriculteurs pour la filière. « Avec Cosumar, le système n’est pas transparent. Je pense que bon nombre d’agriculteurs préfèrent changer de culture pour vendre directement leurs produits sur le marché plutôt que de batailler sur le taux de sucre de leur production avec la Cosumar », estime-t-il.

« La filière a toujours été en situation de monopole. Elle est simplement passée d’un monopole d’État à celui par une société privée. Je ne vois pas en quoi cela peut poser problème puisque les agriculteurs sont libres de choisir leur culture », estime au contraire Rachid Doukkali, également enseignants chercheurs à l'IAV et spécialiste de la filière sucrière.

Productivité et prix : deux leviers attractifs

La consommation de sucre raffiné au Maroc augmente de 1,8% par an en moyenne. (photo Cosumar)
La consommation de sucre raffiné au Maroc augmente de 1,8% par an en moyenne. (photo Cosumar)
Pour les deux chercheurs, le cœur du problème remonte à 1996. Quand le gouvernement a libéralisé les assolements - chaque agriculteur a pu cultiver ce qu'il voulait - il a conservé un prix de vente fixe en choisissant de compenser le manque à gagner pour les agriculteurs par des subventions restées fixes pendant des années. Il a donc rendu la filière difficilement rentable pour les agriculteurs, tout en leur donnant la possibilité de la quitter. "Certains agriculteurs estiment qu’il reste intéressant de produire de la betterave ou de la canne à sucre parce qu’ils connaissent le prix qu’ils en tireront. Ça leur permet une bonne gestion du risque. D’autres préfèrent se tourner vers d’autres cultures a priori plus rentables même si le risque est plus élevé. »

Pour Rachid Doukkali, l’État dispose de deux leviers pour agir sur l'attractivité de la filière : la productivité et les prix. Najib Akesbi pense que la première est encore trop faible, mais Rachid Doukkali estime lui que les rendements à l'hectare se rapprochent des niveaux atteints dans les pays développés et égraine comme raisons : "le développement à 94% de la semence monogerme contre 4% en 2006, la mécanisation des semis à hauteur de 87% (contre 44% en 2006) et la mécanisation de la récolte ayant atteint 13% pour la betterave et 37% pour la canne. Le taux de sucre à l’hectare est ainsi passé à 10,4 en 2013 contre 7 en 2006.", estime Mohammed Fikrat.

Trois nouvelles mesures d'incitation

Le Maroc subventionne la consommation de sucre à hauteur de 242€ la tonne de sucre. (photo : Cosumar)
Le Maroc subventionne la consommation de sucre à hauteur de 242€ la tonne de sucre. (photo : Cosumar)
Reste le levier prix et les subventions publiques. Trois nouvelles mesures ont été récemment prises par le gouvernement pour lutter contre la désaffection des agriculteurs : la compensation habituelle est passée de 181,8€/tonne de sucre produite à 241,9€/tonne. Une subvention de 545,5€ pour chaque hectare de cannes à sucre planté en 2013 est également accordée et une fixation des prix à la production à 44,5€/tonne de racines de betterave et à 33,1€/tonne de tiges de canne à 10,5% de sucre récupérable.

La subvention de 545,5€ n'a cependant pas encore été distribuée, car elle "connait certaines difficultés pour sa mise en œuvre", reconnaît Mohammed Fikrat. Du moins, les nouveaux prix d'achat aux petits producteurs ont pu jouer un rôle dans le choix dans leur décision de cultiver plus de betteraves que l'an dernier. "Au titre de la présente campagne 2013-2014, nous avons enregistré un important engouement des agriculteurs pour la betterave, ce qui a permis de réaliser une superficie de 53 000 ha contre 37 000 ha en 2013", annonce fièrement Mohammed Fikrat.

Libéraliser le secteur du sucre

Avec l'augmentation des cours internationaux du sucre et une très fiable production nationale, les coûts de la compensation aux industriels, pour conserver un prix fixe pour les consommateurs, ont explosé. (photo ministère marocaine de l'Economie et des Finances)
Avec l'augmentation des cours internationaux du sucre et une très fiable production nationale, les coûts de la compensation aux industriels, pour conserver un prix fixe pour les consommateurs, ont explosé. (photo ministère marocaine de l'Economie et des Finances)
Il y aurait une autre solution pour relancer la production - la plus logique pour les deux chercheurs : libéraliser totalement le secteur du sucre. "Aujourd’hui, on veut aller vers une logique de vérité des prix c’est ce qui justifie notre sollicitation d’une révision à la hausse du prix du sucre administré par l’État. Le modèle actuel est voué à l’échec. Le secteur sucrier étant très capitalistique, en l’absence d’une telle mesure, le Maroc risque d’hypothéquer l’avenir de cette filière stratégique", explique Mohammed Fikrat dans une interview à Aujourd'hui le Maroc

Une telle mesure a peu de chance d'être adoptée. « Historiquement, le sucre est un produit sensible subventionné dans tous les pays du monde. Au Maroc, aucun gouvernement n’osera toucher à son prix avec les printemps arabes… La paix sociale ça se paie ! Pourtant, avec environ 20 kg de sucre consommés par an par habitant, à 0,5€ le kilo, je ne pense pas qu’une augmentation du prix bouleverse l’ensemble du pouvoir d’achat d’un ménage, mais ce produit est symbolique et aucun gouvernement n'y touchera », regrette Rachid Doukkali.




Lundi 12 Mai 2014



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