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La transition démocratique en Méditerranée : l’exigence d’une croissance plus équitable et de plus de dignité

Par Philippe de Fontaine Vive, Vice Président de la BEI, en charge de la Femip [1]



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Philippe de Fontaine Vive (photo F.Dubessy)
Philippe de Fontaine Vive (photo F.Dubessy)
Les moments historiques que nous offrent les peuples de la Méditerranée depuis janvier 2011 sont un véritable message d'espoir pour la région, tant du point de vue politique qu’économique. Par leur appel à une société plus juste, à une croissance plus équitable et à l'état de droit, ces peuples ouvrent enfin l’ère de la démocratie dans le monde arabe.
 
Observons tout d’abord que ce mouvement est assis sur des références universelles : l’aspiration au « droit d’exister », économiquement (emploi, état de droit) et, plus encore, politiquement (dignité, liberté, équité). Notons ensuite la volonté de ces peuples de reconquérir leur fierté nationale et de restaurer l’impartialité de l’État. Considérons en outre que cet élan a, sans conteste, été déclenché par la crise économique mondiale de 2009-2010. Relevons, enfin, que cette reconquête de leur dignité est vécue par les opinions arabes comme le moyen d’effacer des décennies de frustrations sociales et politiques qu’une mise à l’écart de la mondialisation et les suites du 11 Septembre 2001 avaient accumulées en Méditerranée.
 
L'accomplissement de ces aspirations sera sans doute plus complexe et plus chaotique qu'espéré, mais ce printemps arabe est, dores et déjà, irréversible. Certes, il appartient aux peuples de conduire eux-mêmes la transition qu’ils ont déclenché avec tant de courage et de détermination. Mais l’Europe ne peut faillir à assumer les responsabilités que ses liens historiques et multiples avec ses voisins du Sud ont forgées : sans accompagnement politique et économique, il n’y aura pas de retour à la prospérité et la démocratie ne pourra être consolidée.
 
Au plan économique, en effet, les conséquences de la transition viennent s’ajouter à celles de la crise mondiale. De fait, là où il n’y a pas eu de destructions massives comme en Libye, l’arrêt brutal de pans entiers de l’activité et la prise urgente de mesures sociales affectent la compétitivité de l’économie : ce sont les subventions aux prix alimentaires, la hausse des salaires publics, l’embauche massive de chômeurs. En Tunisie, cela s’est concrétisé par une récession de -3,3% au premier trimestre 2011 ; -7% en Égypte[2].
 
Ainsi, tout comme après la chute du rideau de fer en Europe, la transition démocratique en Méditerranée appellera-t-elle une aide échelonnée en trois étapes. Dans un premier temps, une aide d’urgence destinée au rétablissement de l’équilibre des comptes publics et à des dons à finalité sociale. Rapidement après, un soutien renforcé à l’économie privée, seule créatrice d’emplois, notamment par les TPE et PME. Enfin, sur le moyen terme, une augmentation substantielle de l’aide remboursable, orientée prioritairement vers des projets porteurs d’une croissance plus inclusive, l’équilibre des territoires, l’augmentation des services aux populations. Durant cette phase, l’appui à la modernisation des politiques publiques sera aussi nécessaire ; la BEI est déjà fort active dans ce domaine, ainsi que l’illustrent son initiative en faveur des partenariats public-privés au sud de la Méditerranée et son action, aux côtés de la Banque mondiale et de l’AfD, au sein du Centre de Marseille pour l’Intégration en Méditerranée[3] qu’elle a fondé en octobre 2009.
 
Pour autant, l’aide économique ne peut se passer d’une vision de long terme. Le G8 de Deauville (26-27 mai) impulse cette vision par un partenariat visant à établir une convergence économique, sociale et politique en Méditerranée ; les rôles sont distribués entre l’Union européenne, les autres nations du G8 (au premier plan desquelles les États-Unis et la Russie qui accompagnent l’entrée de la BERD en Méditerranée) et les pays arabes en transition. Sans se vouloir une conférence des donateurs, le G8 mobilise les institutions financières du développement à hauteur de 20 milliards de $, dont la BEI qui accordera, d’ici à la fin 2013, 3,5 milliards d’€ à l’Égypte et à la Tunisie.
 
Dès le 3 mars, en effet, lors de mon voyage à Tunis, j’avais engagé la BEI à doubler ses financements en Tunisie dès 2011 ; et la FEMIP sera bientôt en mesure, sur la base des orientations tracées par le G8 et des décisions en cours d’approbation à Bruxelles, d’apporter quelque 6 milliards d’€ d’investissements à nos partenaires du Sud d’ici à la fin 2013.
 
En Tunisie, où nos contacts avec le gouvernement de transition sont très avancés, 600 millions d’€ de nouveaux prêts sont déjà identifiés pour des projets à mise en œuvre rapide comme la fourniture d’énergie, les transports urbains et le désenclavement de territoires paupérisés ; dès le 24 juin, j’ai signé à Tunis le premier de ces prêts qui concerne, pour 163 millions d’€ la modernisation du réseau routier dans les zones les plus défavorisées du pays. En Égypte, je compte développer un programme de logements sociaux comprenant tous les services qui leurs sont associés : infrastructures et réseaux, microcrédit et capital-risque aux entreprises, etc.
 
Les peuples qui se sont si courageusement levés au sud de la Méditerranée expriment des attentes légitimes : nous avons le devoir d’y répondre rapidement !
 
[1]La Banque européenne d’investissement (BEI) est l’institution financière de l’Union européenne. À travers son instrument dédié à la région, la Facilité euro-méditerranéenne d’investissement et de partenariat (FEMIP), la BEI est, de loin, le premier financeur du développement socio-économique des pays partenaires méditerranéens, où elle a investi plus de 12,6 milliards d’euros ces dernières années.
 
[2]A comparer à des taux de croissance de +4,5 et +6% à la fin 2010.
 

Vendredi 24 Juin 2011