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"La politique euroméditerranéenne ne se trouve pas à la hauteur des enjeux"


Interrogé à l'occasion de la conférence annuelle du Forum euro-méditerranéen des instituts de sciences économiques (Bruxelles les 13 et 14 juin 2019), Henry Marty-Gauquié, tout récemment nommé au Comité consultatif du Femise, plaide pour une reconstruction de l'Union européenne comme préalable indispensable à un nouveau partenariat avec les pays du Sud et de l'Est de la Méditerranée. Henry Marty-Gauquié est directeur honoraire et ancien représentant du groupe Banque européenne d'investissement à Paris.


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econostrum.info : A quelques jours de l'ouverture du Sommet de la Méditerranée, comment voyez-vous l'avenir de la politique euro-méditerranéenne ?

Henry Marty-Gauquié : Je constate que depuis le printemps arabe, la politique euro-méditerranéenne, incontournable pour assurer la stabilité et le développement de cette région, ne se trouve pas à la hauteur des enjeux. Pas par mauvaise volonté de la part de la Commission européenne, mais à cause des effets de la mondialisation qui ont délité ce qui "faisait société" en Méditerranée. Les opinions publiques se sont repliées sur l'État nation comme étant une structure à la fois identitaire et protectrice. Nous avons vu revenir toute une logique d'ordre dans le gouvernement des États. Le printemps arabe, à l'exception tunisienne, s'est transformé à un retour à des régimes forts, si ce n'est dictatoriaux, et en Europe centrale et orientale, nous avons des démocraties dîtes illibérales, fortes qui elles aussi plaident pour une vision unilatérale et non partenariale des choses.

Une conflictualité s'est généralisée dans la zone, y compris avec le retour des grandes puissances et l'émergence de puissances qui visent au moins un rôle régional si ce n'est hégémonique. Je pense à l'Arabie saoudite, à la Turquie, à l'Iran, au Qatar... Avec des conflits loin d'être mineurs comme le Yémen, la fin de celui en Syrie, la non-stabilisation de l'Irak etc... 

Tout ceci, c'est le constat, mais que préconisez-vous pour sortir de cette impasse ?

H.M-G. : D'abord, la solution ne peut venir que de l'Europe. Les pays riverains du Sud et de l'Est de la Méditerranée se trouvent dans un tel état à la fois de crispation et de division qu'ils ne peuvent pas par eux-mêmes définir un programme général.

"L'UE doit refaire une offre partenariale au Sud et à l'Est"

Mais, c'est le cas aussi de l'Union européenne non ?

H.M-G. : Exactement ! Contrairement au tournant du millénaire, avant le printemps arabe et surtout avant l'élargissement. Face à la montée du populisme, à la conflictualité, comme l'a révélée la crise des migrants, l'Europe se trouve impuissante et divisée en interne sur le projet européen et le traitement des pays du voisinage. Elle a repoussé ces décisions alors que tout le monde se disait, nous avons un protecteur, les États-Unis, et un ancien ennemi, la Russie. Quand la gouvernance du monde s'est affaiblie, l'Onu n'arrivant pas à se réformer, les Américains se sont retirés et deviennent unilatéraux. Ils détruisent ce qui a été fait avant et par conséquent l'Europe a une nécessité d'organiser son voisinage et la zone qu'elle représente comme une zone de stabilité et non pas de protection mais d'indignation des effets de la mondialisation. Il nous faut valoriser les idées qui sont les nôtres en matière de protection du climat, d'investissement dans le capital humain, de respect de la personne humaine, d'état de droit...

Pour cela, il faut d'abord réconcilier les douze pays d'Europe centrale et orientale avec le reste de l'Europe. A mon avis, il faut le faire autour de deux idées. La maîtrise des flux extérieurs de l'Union, migrants et réfugiés en sanctuarisant la notion d'asile,  doit être communautarisée en fonction des besoins démographiques et économiques de l'Union européenne. N'oublions pas que l'UE va avoir un déficit d'une trentaine de millions d'habitants dans une dizaine d'années. Et, deuxième point, la gestion du commerce extérieur, principalement celui venant de pays qui organise un dumping social ou financier.
Tout cela avait commencé dans le cadre du Processus de Barcelone avant de se diluer au cours des dix dernières années.

A partir de ces deux préalables, l'Union européenne pourra développer une politique extérieure en s'appuyant sur les dispositions du traité de Lisbonne qui a tout écrit en la matière. Nous disposons déjà de l'infrastructure juridique mais pas encore de la volonté politique. Il faudra refaire une offre partenariale au Sud et à l'Est dans laquelle, nous pourrons attendre des pays du Sud qu'ils adhèrent à un certain nombre d'objectifs co-décidés, qu'ils s'engagent à les réaliser et sur lesquels nous pourrons avoir une relation exigeante. L'UE doit organiser un partage de la chaîne de valeurs entre elle et les pays périphériques du Sud ou de l'Est.

"D'abord réconcilier l'Union européenne en elle-même"

"La politique euroméditerranéenne ne se trouve pas à la hauteur des enjeux"
La passerelle c'est l'Union pour la Méditerranée, le Sommet des deux rives, ou autre chose à réinventer ?

H.M-G. : Beaucoup de choses sont effectivement à réinventer ! Je ne suis pas certain qu'en réutilisant les passerelles lancées à grand bruit et qui, au fond, se sont un peu échouées sur le sable, nous réussirons.
Si j'attends quelque chose du Sommet des deux rives, je serais étonné qu'il aboutisse à ce qu'il prétend vouloir lancer. Cette conférence se résume à la Méditerranée occidentale et ne couvre donc pas l'ensemble de la région euroméditerranée. De plus, elle ne se déroule pas dans le cadre communautaire, alors que c'est là que se trouvent les hommes, l'argent et l'expérience. Le Sommet des deux rives prétend avoir entendu et relayé les attentes de la société civile. Je ne suis pas sûr du tout que les pays et les institutions ne reprennent pas leurs bonnes habitudes plutôt que de donner le pouvoir à la société civile.

Que suggérez- vous alors ?

H.M-G. : D'abord, il faut commencer par réconcilier l'Union européenne en elle-même et l'amener à s'engager, par un dialogue englobant le nouveau Parlement, la nouvelle Commission, et le Conseil, dans une construction européenne et notamment une politique extérieure, une collectivisation d'un appareil de défense pour lui donner de la crédibilité, et une communautarisation du commerce extérieur. A partir de ce moment là, il existera un sursaut.

Le pont avec le Sud et l'Est n'est que la conséquence de la reconstruction de l'Union européenne, j'en suis absolument convaincu ! Nous avons trop bricolé par le passé et toujours cru, qu'in fine, quelqu'un viendrait nous sauver la mise. Comme les Américains avec les Balkans et comme résultat la promesse d'un élargissement faîte par l'Union européenne aux pays des Balkans. L'élargissement a été jusqu'à présent la seule politique étrangère que l'Union européenne offrait à la Turquie, aux Balkans etc... Ceci n'est plus à la mesure et des défis - climat, démographie, création d'emploi, valorisation du capital humain, mobilités - et des dangers.
Si nous ne sommes pas capable de comprendre cela, alors l'Union européenne se marginalisera dans le futur et ceci d'autant plus que ce monde ne sera pas hégémonique mais un monde de partenariats.

Propos recueillis par Frédéric Dubessy, à BRUXELLES
Jeudi 20 Juin 2019

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