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La nouvelle gouvernance libyenne : Une équation à plusieurs inconnus

Série spéciale : "Vers une nouvelle Libye ?" Partie 1 sur 6


Après la chaos de deux guerres civiles, la première pour destituer Mouammar Kadhafi, la seconde pour la suprématie sur le pays engagée par l'homme fort de l'Est Khalifa Haftar contre le légitime président et Premier ministre Fayez al-Sarraj soutenu par l'Onu, la Libye dispose désormais d'une nouvelle gouvernance provisoire chargée d'organiser de futures élections nationales dès décembre 2021. English version



Le Forum de dialogue politique libyen planche sur l'avenir de la Libye (photo : ONU/Violaine Martin)
Le Forum de dialogue politique libyen planche sur l'avenir de la Libye (photo : ONU/Violaine Martin)
LIBYE. La Libye est entrée dans une nouvelle ère depuis que Fayez Al-Sarraj, président du Conseil présidentiel et Premier ministre depuis décembre 2015, et son opposant Khalifa Haftar ont finalement décidé de jeter l'éponge. Le 23 octobre 2020, ils signaient un cessez-le-feu marquant la fin de la seconde guerre civile libyenne. Leurs échecs patents à diriger le pays - le premier l'a tenté en se drapant d'une légitimité onusienne et le second en faisant le choix d'une conquête armée -, et leurs retraits (provisoires ?), ont permis l'émergence du Forum de dialogue politique libyen (LPDF).
 
Instaurée fin 2020 sous l'égide de l'Onu (via la Mission d'appui des Nations unies en Libye - UNSMIL), cette instance rassemble les différentes parties au conflit. Ce qui constitue déjà une prouesse en soi. Ses soixante-quinze membres - tous se sont déclarés inéligibles aux postes politiques durant toute la période de transition - ont désigné, le 5 février 2021 à Genève, un gouvernement de transition, dans l'attente des futures élections nationales. Mohamed Menfin devient chef du Conseil présidentiel libyen (composé de trois membres) et Abdel Hamid Dbeibah, Premier ministre. Un vote de confiance de la Chambre des représentants, le 10 mars 2021 à Syrte (après trois jours de discussions), a entériné cette décision, permettant au deux hommes de prendre officiellement les commandes le 13 mars 2021.

Le président Mohamed Menfin représente la Cyrénaïque et ses deux vice-présidents, Moussa al-Koni et Abdullah Hussein Al-Hafi, respectivement le Fezzan et la Tripolitaine. Le Premier ministre Abdel Hamid Dbeibah (61 ans) est né à Misrata (Tripolitaine). Passer de deux gouvernances rivales (une à l'Ouest et l'autre à l'Est) à un seul exécutif reflétant les diversités du pays, apparaît déjà comme une première victoire. Les ingrédients de la réunification de la Libye sont désormais là. Reste à savoir si la mayonnaise va monter.

Petit à petit, aidés de vingt-six ministres et six ministres d’État - dont deux régaliens attribués à des femmes : Affaires étrangères et Justice (une première) -, tous vont devoir essayer de panser et de refermer les plaies encore purulentes qui minent ce pays de 1,7 million de km².

"Depuis que j'ai pris mes responsabilités au début du mois de février, une succession de réalisations des parties prenantes libyennes a montré que des divisions autrefois apparemment insurmontables peuvent être surmontées avec une volonté politique déterminée et une réceptivité aux demandes et aux aspirations du peuple libyen", se félicitait, fin mars 2021, Ján Kubiš, nouveau c hef de la Mission de soutien des Nations unies en Libye (Manul) qui compte 112 permanents répartis entre Tripoli et à Benghazi.

L'UE soutient le nouveau Premier ministre

Le nouveau Premier ministre Abdel Hamid Dbeibah a pour lourde tâche de préparer les futures élections nationales (photo : DR)
Le nouveau Premier ministre Abdel Hamid Dbeibah a pour lourde tâche de préparer les futures élections nationales (photo : DR)
Cet équilibre reste fragile, comme le constate Christian Graeff, , ambassadeur de France en Libye de 1982 à 1985, dans l'entretien exclusif accordé à econostrum.info : "La désignation de M. Dbeibah est déjà torpillée par les rumeurs concernant des 'arrangements' qui seraient intervenus entre lui et les deux grands parrains de la Libye : la Russie et la Turquie." Des experts de l'Onu accusent également le tout nouveau Premier ministre d'avoir corrompu des délégués du LPDF via son cousin (Ali al-Dbeibeh). Ce riche homme d'affaires, membre du Forum, aurait poussé la fibre familiale jusqu’à verser des subsides à ces coreligionnaires pour favoriser la nomination d'Abdel Hamid Dbeibah.
Alain Chouet, ancien officier des renseignements français (1972 à 2007 à la DGSE où il occupa le poste de chef de service du renseignement de sécurité), se montre plus sévère : "ce n'est pas une vraie gouvernance, juste une fausse représentativité avec des personnes toutes du même avis."

Ancien proche de Kadhafi  - il dirigeait notamment la Compagnie libyenne d'investissement et de développement - Lidco - et de la Turquie, l'ingénieur-homme d'affaires Abdel Hamid Dbeibah dispose pour l'instant de la confiance des Européens, du Royaume-Uni et des États-Unis. Leurs ministres des Affaires étrangères respectifs ont ainsi salué le 11 mars 2021, dans un communiqué commun, "le vote de confiance accordé, à l’écrasante majorité des membres de la Chambre des représentants réunie à Syrte du 8 au 10 mars, au gouvernement formé par le Premier ministre désigné, Abdel Hamid Dbeibah, qui fera office de gouvernement d’unité nationale provisoire. Nous rendons hommage au peuple libyen pour sa détermination à rétablir l’unité de son pays. Nous félicitons tous les acteurs libyens d’avoir facilité le vote de cette institution qui représente la voix du peuple libyen et d’y avoir pris part de manière constructive".

Mieux, Jean-Yves le Drian, ministre français des Affaires étrangères et ses homologues allemand (Heiko Maas) et italien (Luigi di Maio) se sont rendus à Tripoli, le 25 mars 2021, pour le rencontrer. "La Libye constitue notre voisinage immédiat et nous ne pouvons détourner les regards sur les conséquences que peut avoir la crise libyenne en Europe, en matière de sécurité, en matière de terrorisme, et en matière de migrations. Et de la même manière, la stabilité de la Libye est une des clés de la sécurité du Sahel, de l’Afrique du Nord et de la Méditerranée", déclaraient-ils d'une même voix.

La chimère d'élections nationales fin décembre

"Les événements de ces cinq dernières années ont montré combien étaient fragiles les accords", souligne Jean-François Coustillière (photo : F.Dubessy),
"Les événements de ces cinq dernières années ont montré combien étaient fragiles les accords", souligne Jean-François Coustillière (photo : F.Dubessy),
Titulaire d'un Master en planification et techniques du bâtiment de l'université de Toronto au Canada, Abdel Hamid Dbeibah va devoir poser les fondations de la réunification de son pays, et de ses institutions en dix mois. Le temps de son intérim. Architecte de la nouvelle Libye, il entend notamment créer un ministère pour la Réconciliation nationale. Un chantier semé d'embûches avec une unique perspective : organiser simultanément une élection présidentielle et des législatives programmées fin décembre 2021.

Mercredi 7 avril 2021 à Tunis, Ján Kubiš insistait dans son discours d'ouverture d'une réunion du Comité juridique du LPDF composé de dix-sept membres, sur l'engagement de l'USMIL à "soutenir pleinement la tenue d'élections nationales le 24 décembre 2021, conformément à la feuille de route de la LPDF et à la demande écrasante du peuple libyen. Il est grand temps que les institutions constitutionnelles concernées établissent un cadre constitutionnel et électoral dès que possible pour permettre la tenue des élections."  Pas dupe, quelques jours avant, fin mars 2021, le chef de la Manul affirmait toutefois, "alors que nous réfléchissons à la meilleure manière d’aider la nouvelle autorité exécutive intérimaire à faire progresser ses priorités, nous devons garder à l’esprit les écueils qui nous attendent, en particulier ceux qui visent à retarder ou à entraver la voie vers les élections de décembre."

Parmi tous les experts interrogés par econostrum.info, aucun ne croit cependant au Père-Noël. "Optimiste de tempérament, je ne le suis pas en ce qui concerne la réussite du Forum de dialogue libyen et la tenue d’élections nationales libres avant la fin de l'année", confie Christian Graeff. "Même si les élections se tenaient, cela ne préjuge pas que leur résultat sera durablement accepté par tous", note, peu confiant, Henry Marty-Gauquié, directeur honoraire de la Banque européenne d'investissement (BEI) et membre du groupe d'analyse JFC Conseil.
"Quelle organisation ? Et sous contrôle de qui ?", soulève Alain Chouet mettant en avant son "expérience de quarante-six ans de pays arabes" et ne croyant pas en une démocratie soudaine. "Les Occidentaux abordent la Libye comme s'il s'agissait de l’Écosse ou de l'Irlande. Non ! Ça ne marche pas comme ça", lance-t-il.

"Tout semble réuni pour le succès attendu de la démarche. Reste à savoir quelles seront les relations entre ces diverses personnalités quand il conviendra de résoudre les questions sensibles et surtout de lutter contre la corruption. Les événements de ces cinq dernières années ont montré combien étaient fragiles les accords, institutions et autres engagements souvent victimes de la reprise des violences", modère le contre-amiral (2S) Jean-François Coustillière, membre du groupe d'analyse JFC sur les questions de relations internationales en Méditerranée. Avant de conclure toutefois, "alors, affirmer que l’échéance d’élections nationales libres avant la fin de l'année sera respectée me paraît particulièrement incertain. Il n’est pourtant pas interdit d’espérer …"

Durant dix ans de guerre civile, les protagonistes n’ont cessé de jeter du sel sur les plaies, élargissant les divisions jusqu’à faire craindre une partition du pays. La cicatrisation prendra donc du temps. "Pour prétendre à l'unification, il faudrait mettre les tribus d'accord sur un partage de la richesse (inégalement répartie: le pétrole à l'est, le commerce à l'ouest, et des réserves à exploiter au sud) et construire une identité nationale commune", souligne Henry Marty-Gauquié. Il suggère de "créer un pacte tribal pour fédérer les populations des trois régions."

Le pays qui n'existait pas

Pour Alain Chouet, la Libye est "une invention des temps modernes, une création de Kadhafi." (photo : archives personnelles Alain Chouet)DR)
Pour Alain Chouet, la Libye est "une invention des temps modernes, une création de Kadhafi." (photo : archives personnelles Alain Chouet)DR)
Historiquement, les frontières intérieures de la Libye n'ont jamais été vraiment stables. "La Libye est un pays complexe situé au croisement entre Maghreb, Machrek et Afrique. Elle est constituée de trois sous-ensembles la Cyrénaïque, la Tripolitaine, et le Fezzan. Mouammar Khadafi a entretenu l’équilibre de ce pays en jouant entre les diverses forces politiques, claniques et féodales, au premier rang desquelles les tribus. Usant pour cela de la redistribution des profits de la rente pétrolière, de la violence et du clientélisme, le 'Guide' a néanmoins vu son pouvoir s’affaiblir jusqu’à sa disparition", souligne Jean-François Coustillière.
 
"La Libye, ça n'existe pas ! Il s'agit seulement de trois provinces, chacune peuplée de clans et tribus rivaux. C'est une invention des temps modernes, une création de Kadhafi qui ne lui a pas survécu", résume Alain Chouet. Les quarante-deux ans de pouvoir sans partage du "Guide" n'auraient ainsi que donné l'illusion que la Libye n'était qu'une.
"La Libye ne fut un territoire unifié que pendant l'antiquité grecque (conquête phénicienne) et romaine (Septime Sévère)", rappelle Henry Marty-Gauquié. Pour le directeur honoraire de la BEI, elle constitue donc "une création artificielle, conséquence de l'aventure coloniale de Mussolini et des séquelles des combats de la seconde guerre mondiale. Cette dimension géographique n'a pas d'écho dans l'opinion populaire, ni auprès des chefs de tribu des trois provinces."
 
Le Conseil national de transition (CNT), destiné à préparer l'après Kadhafi (lynché le 20 octobre 2011 à Syrte) a pris le relai en pleine guerre civile, avec la bénédiction, et la reconnaissance, de la France. Il aurait pu poser les bases d'une nation, mais n'aura vécu qu'un an et demi (fin février 2011 à début août 2012). "La chute de Kadhafi aurait pu fournir l'occasion de construire cette unité, mais elle a été ratée par un processus de transition tronqué pour afficher des résultats rapides, et trop politisé. Ceci a rendu impossible la sédimentation des volontés d'unité. Bref, rien de durable n'a été fait...", regrette Henry Marty-Gauquié.


Mercredi 7 Avril 2021

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