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"La minimisation des risques et des coûts sociaux doit devenir partie intégrante de toute stratégie énergétique."


Dans un entretien accordé à Econostrum.info, Abdelatif Rebah, économiste spécialiste des questions énergétiques, passe en revue les principaux aspects de la politique énergétique algérienne, de la révision de la loi sur les hydrocarbures aux énergies renouvelables en passant par la démarche du grand groupe pétrolier public, Sonatrach, et l’exploitation du très controversé gaz de schiste.


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Pour Abdelatif Rebah, le programme de développement des énergies renouvelables est marqué par de nombreuses incertitudes (photo : DR)
Pour Abdelatif Rebah, le programme de développement des énergies renouvelables est marqué par de nombreuses incertitudes (photo : DR)
econostrum.info : Quelle est la motivation première de la décision du gouvernement de revoir la loi sur les hydrocarbures ?
  Abdelatif Rebah : Selon le ministre de l'énergie, Mustapha Guitouni, il s'agit «d'améliorer l'attractivité du pays en direction des partenaires étrangers, notamment dans la prospection et  l'exploitation des hydrocarbures ». En 2016, son prédécesseur à ce poste, Noureddine Bouterfa, avait déjà évoqué l'idée d'une « modification réglementaire, avant une révision pure et simple de la loi si les résultats escomptés ne sont pas au rendez-vous ».
 
Ainsi donc, la Loi n° 13-01 du 20 Février 2013 n'est pas suffisamment attractive. Elle apportait une novation d'envergure exceptionnelle puisqu'elle définit le cadre pour le développement des gaz de schiste. En outre, elle supprime la TPE (la taxe sur les profits exceptionnels), contestée par des groupes pétroliers étrangers et à l'origine de contentieux entre SH (NDLR : Sonatrach) et ses partenaires internationaux. Autres apports, le taux de la taxe sur le revenu pétrolier (TRP) est désormais basée sur la rentabilité du projet au lieu du chiffre d'affaires.
 
Ce texte introduit également des mesures fiscales incitatives pour encourager les activités relatives aux hydrocarbures non conventionnels, aux petits gisements, aux gisements situés dans les zones très faiblement explorées, notamment l'offshore, aux gisements à géologie complexe et/ou manquant d'infrastructures.
 
De  fait, cette loi de 2013 n'a pas convaincu les multinationales. La plupart des appels d'offres post-révision de la loi, lancés par l'Algérie pour la recherche et l'exploration pétrolières se sont avérés infructueux. Sur trente-et-un périmètres mis aux enchères, seules cinq  offres ont été soumises.  Et aucun des cinq soumissionnaires n'a proposé d'aller sur le gaz de schiste.

Un problème de rendement des gisements

Le caractère infructueux des appels d’offres en direction des sociétés pétrolières étrangères découle-t-il principalement de la faiblesse de l’attractivité fiscale ?

A.R. : Selon les dirigeants du secteur, les compagnies étrangères pointent du doigt le régime fiscal. Mais, dans la conjoncture actuelle où les prix sont assez bas, la fiscalité ne constitue pas le seul obstacle. La rentabilité des investissements se pose aussi. Les experts de Sonatrach font observer que les coûts de production ont énormément augmenté au cours de la dernière décennie. Un gisement qui avait un taux de rendement de 30% voici dix ans ne donne que 15% aujourd’hui, la moitié pratiquement. Un gisement qui avait un taux de rendement de 15% est aujourd’hui inférieur à 10%. Or, un taux de rendement en-dessous de 10%, compte tenu des frais de recherche qui sont considérables, n’est pas rentable.

Il ne s'agit pas d'une question d’attractivité proprement algérienne, mais d'une tendance internationale. Les investissements ont reculé de 18%, depuis 2014, selon l’Agence internationale de l'énergie (AIE). En 2016, ils atteignaient 1 700 milliards de dollars, soit 12% de moins qu’en 2015. C’est le secteur pétrole et gaz qui en pâtit le plus (-25%), suivi de la production électrique (-5%). En réalité, les profits boursiers constituent aujourd’hui l’aiguillon principal des multinationales pétrolières. Leur logique est résumée de manière éloquente par l’ancien président d’Exxon Mobil, l’actuel ministre des affaires étrangères de Donald Trump, Rex Tillerson. Lors d’une entrevue donnée, en 2006, au magazine The Economist, il déclarait : "La stratégie de la société Exxon est fort simple et c’est la même depuis douze ans : investir le moins possible, dépenser le moins possible et opérer comme si le prix du brut  allait baisser demain."

Sonatrach : la machine à fabriquer de l'argent

La La Sonatrach a privilégier la rentabilité à la construction d'un pôle industriel national. (photo Sonatrach)
La La Sonatrach a privilégier la rentabilité à la construction d'un pôle industriel national. (photo Sonatrach)
Comment expliquer, plus d’un demi-siècle après l’indépendance nationale, que l’Algérie soit encore dépendante des grands groupes internationaux pour ses activités de prospection et d’exploitation des hydrocarbures ?

A.R. : Très tôt, Sonatrach avait affiché son ambition de participer à toutes les phases de l’industrie des hydrocarbures. Dès le départ, s’était affirmée la volonté de mettre en place un ensemble d’entreprises de travaux et services pétroliers sous la forme de sociétés mixtes à capitaux publics majoritaires. Au lendemain des nationalisations pétrolières du 24 février 1971, l'Etat désirait impliquer les jeunes entreprises algériennes dans la construction des projets industriels de Sonatrach. Ainsi, la SNS (Société Nationale de Sidérurgie), devait devenir le métallurgiste spécialisé du Sahara, la SNMC (la Société Nationale des Matériaux de construction), le fabricant attitré des ciments pour le forage, pendant que SN. Métal se voyait investie de la mission de réaliser une unité de fabrication d’appareils de forage.

Dans les faits, cependant, les impératifs de « la machine à fabriquer de l’argent », à savoir maximiser volumes et recettes d’exportation, vont prendre le pas sur les préoccupations liées à la promotion de l’engineering national. En dépit de son rôle de pionnier de l’industrie mondiale du GNL, Sonatrach n’a pas su concrétiser un pôle d’expertise scientifique et technique, une école algérienne du GNL.

On peut en dire autant de la géologie pétrolière. L’IAP pas plus que l’INH n’ont réussi à s’ériger en véritables foyers de la recherche fondamentale et appliquée, en laboratoires scientifiques de l’entreprise.  L’industrie manufacturière a été quasiment ignorée à l'exception de la tuberie sans soudure d’El Hadjar, des tuberies spirales d’El Hadjar, Reghaia et Ghardaia et de l’industrie de service.
La fonction financière impartie à Sonatrach, depuis sa naissance, a marqué de son empreinte le mode de fonctionnement et de gestion, la culture managériale de l’entreprise.

Depuis l’indépendance, combien d’entreprises d’engineering du secteur des hydrocarbures ont été créées, puis marginalisées, avant d’être tout simplement dissoutes ? Combien de fois les usines de pipelines d’El-Hadjar et de Ghardaïa se sont retrouvées avec des stocks considérables alors que des tubes sont importés de l’étranger !  Pendant combien de temps des entreprises algériennes de services, de travaux et même de forage sont restées sans plan de charge au moment où il était fait appel aux moyens étrangers ?

Le secteur de l’énergie en Algérie fonctionne toujours sous le sceau de l’urgence alors que l’intégration industrielle s'inscrit dans le temps long. La chute du du prix du baril en 1986 a conduite à la remise en cause de la stratégie de développement national. Quelle position dans la société les diplômes réservent-ils aujourd’hui à leurs détenteurs ? Ce sont les spéculateurs et les trabendistes, importateurs revendeurs qui sont les principaux acteurs de cette économie et non les scientifiques.

Les estimations sur le gaz de schiste s'avèrent fausses

Beaucoup d’informations contradictoires circulent à propos du gaz de schiste  : sur l’importance des réserves, la dangerosité du recours aux techniques de fracturation hydraulique en matière d’environnement, l’existence de techniques alternatives à cette dernière, les délais nécessaires au lancement de cette production… Qu’en est-il exactement ?
 
A.R. : Avec la déplétion des principaux gisements, la chute de la production globale des hydrocarbures d’environ 17 à 20% durant la dernière décennie, la stagnation ou la diminution du niveau des réserves et les faibles volumes découverts annuellement, les officiels algériens ont décidé de braquer leurs projecteurs vers le gaz de schiste. Les réserves sont estimées, exagérément, à plus de 20 000 milliards (vingt mille milliards) de mètres cubes par l’Advanced resources international (ARI). Un rapport de l’Energy Information Administration des Etats-Unis, publié en  juin 2013, affirme que l'Algérie détiendrait la troisième réserve mondiale de gaz de schiste (707 trillions m3). Dans d'autres régions du monde, ces estimations se sont souvent avérées fausses.
 
Pour atteindre le gaz contenu dans les schistes, il faut un forage vertical allant jusqu’à 1500 mètres puis mettre un drain horizontal d’un à deux kilomètres de long parallèle à la couche de schiste. Pour permettre au gaz d'être drainé vers le puits horizontal, il faut rendre la roche-mère plus perméable. C'est le rôle des micro-fractures (quelques millimètres de large) créées par la technique dite de « fracturation hydraulique » qui ouvrent la roche-mère latéralement sur des distances de l’ordre de la centaine de mètres.

La fracturation hydraulique nécessite d’injecter dans le puits, à très haute pression et via un tubage adapté, un mélange d'eau, de sable et d'additifs. L'eau sous pression ouvre des fissures par lesquelles le gaz pourra s'écouler, le sable, en s'infiltrant dans ces fissures, empêche qu’elles ne se referment ultérieurement, les additifs (environ 0,5 % de l'ensemble) sont essentiellement des substances chimiques.

Les coûts environnementaux, économiques et sociaux associés à cette ressource posent problème. Peut-on faire de la fracturation hydraulique dans des conditions sûres et contrôlées, de façon à ne pas polluer l'environnement ? Les technologies alternatives à la fracturation hydraulique (l’électro-fissuration, la fracturation thermique ou l’injection de propane…) ne sont pas utilisables en pratique. Le principe de précaution énonce que, si le développement d’une technologie présente un risque, il faut l’arrêter, même si ce risque n’est pas scientifiquement prouvé.
Présenté par les gouvernements comme une alternative incontournable aux hydrocarbures conventionnels en déclin, sans conséquences négatives, sinon gérables, le gaz de schiste est rejeté par la communauté scientifique, les écologistes et la population des régions concernées. En 2015, des manifestations d’opposants à l’exploration et l’exploitation du gaz de schiste s’étaient multipliées à In Salah (1 500 kms au sud d’Alger), où la Sonatrach avait effectué avec succès son premier forage d’exploration, fin décembre 2014.
 
Le forage d’un puits  nécessite 10 à 15 000 m3 d’eau. Les appareils de forage devront également être équipés de lourdes installations de traitement du fluide de forage contaminé lors de la fracturation de la roche réservoir. Il existe des craintes s’agissant des risques de contamination des aquifères de surface, la cimentation qui est supposée les protéger n’étant pas toujours parfaite. D’autre part, les caractéristiques spécifiques de l’exploitation des gaz de schiste en font un choix coûteux et non rentable, notamment en raison du déclin extrêmement rapide de la production de chaque puits, de l’ordre de 40% dès la première année. Pour maintenir des extractions élevées, il faut creuser des puits.
 
La question de l’effet d’entraînement des gaz de schiste sur la croissance apparait donc fort hypothétique, c’est le moins qu’on puisse dire.
 
Mais le gaz de schiste est redevenu « un choix incontournable » pour l’actuel gouvernement. Sa production pourrait même intervenir dans moins d’une décennie, selon des experts du secteur des hydrocarbures.

Le gaz de schiste toujours controversé

L'Etat algérien tente d'imposer le gaz de schiste. Photo Sonatrach.
L'Etat algérien tente d'imposer le gaz de schiste. Photo Sonatrach.
Qu’est-ce qui empêche la tenue d’un débat de fond, transparent et contradictoire permettant à la population de se faire une idée exacte des risques encourus en matières d’environnement et de santé publique ?
 
A.R. : L’irruption citoyenne de la population d’In Salah et de franges importantes des élites et de la société civile ainsi que des réseaux sociaux, dans le «débat énergétique» autour de l’option controversée des gaz de schiste, a projeté les questions de l’énergie dans l’espace public. Les arguments officiels pour l’exploitation du gaz de schiste dans le Sahara n’ont pas convaincu les manifestants qui réclament un moratoire concernant le gaz de schiste et un débat public.
 
L’opposition manifestée aux gaz de schiste met en lumière la confrontation de visions différentes sinon divergentes du rôle de l’énergie dans l’économie et la société. La question de la minimisation des risques et des coûts sociaux qui leur sont associés doit devenir partie intégrante de toute stratégie énergétique à long terme. La thématique de la nécessité d’œuvrer à la relève des énergies fossiles et à la promotion d’un nouveau mix énergétique centré sur les énergies renouvelables et sur l’efficacité énergétique a acquis droit de cité. L’énergie est devenue l’objet de contestations sociales et politiques.
 
Oui, le débat de fond, transparent et contradictoire est absolument nécessaire car ce qui est à tort considéré comme une affaire d’experts engage en réalité la société entière et son avenir. Mais, pour l’instant, nous en sommes loin, le débat est resté confiné aux cercles d’initiés ou médiatiques. Pourquoi ? Parce que le pouvoir continue de fonctionner sur les postulats du bien fondé de principe de la politique des dirigeants et de l’incontestabilité des décisions des chefs.

Jusqu'à 3 600 heures d'ensoleillement par an

Quelles sont les potentialités réelles de l’Algérie en matière d’énergies renouvelables ? Le recours à ces énergies a-t-il progressé ?

A.R. : L'Algérie dispose d'un des gisements solaires les plus élevés au monde. La durée d’ensoleillement en moyenne sur le territoire national dépasse les 2 500 heures annuellement et peut atteindre les 3 600 heures dans les Hauts Plateaux et au Sahara. Ce gisement solaire dépasse les 5 milliards de GWh. L’énergie éolienne représente le deuxième axe de production du programme national de développement des énergies renouvelables. L'Algérie a  un régime de vent modéré (2 à 6 m/s). Ce potentiel énergétique convient pour le pompage de l'eau particulièrement sur les Hauts Plateaux.
 
En février 2011, le gouvernement avait fait connaître le programme visant, à l’horizon 2030, à installer des capacités de production d’électricité à partir des énergies renouvelables, de 12 000 mégawatts pour la consommation intérieure (un investissement de 60 milliards de dollars) et, si certaines conditions sont réunies, 10 000 MW pour l’exportation (même montant de l’investissement), ce qui, au total, donnait 22 000 MW. L’ambition initiale de l’Algérie était de produire 40% de son électricité à partir des énergies renouvelables, en 2040.
 
Son actualisation pour la période 2015-2030 l’a ramené à des dimensions plus réalistes. Dans cette nouvelle mouture, l’énergie solaire photovoltaïque se taille la plus grande part avec 13 750 MW comparés aux 5 000 MW d’éolien et aux 2 000 MW en CSP (NDLR : centrale à énergie solaire concentrée), sans oublier les 1 000 MW en énergie de la biomasse, 15 MW en géothermie et 400 MW en cogénération.  A l’horizon 2030 la part de renouvelables dans le bilan national de production d’électricité  ne serait plus que de 27%.
 
Force est de constater que ce programme est marqué par de nombreuses incertitudes. Lancé voici plus de six ans, 0,5% seulement du projet a pu être réalisé. Le bilan actuel ne révèle qu’une part de 0,17% en énergies renouvelables dans la production électrique globale.

Acia Kaci, à ALGER

Lundi 20 Novembre 2017

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