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La guerre au terrorisme : quand retards et improvisations ne riment pas avec stratégies et actions

Par Dr. Hamouda Ben Slama, ancien ministre tunisien, ancien secrétaire général de la Ligue tunisienne des droits de l'homme



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La guerre au terrorisme : quand retards et improvisations ne riment pas avec stratégies et actions
La déferlante terroriste continue à frapper fort, très fort ; en quelques mois et notamment ces dernières semaines des attentats en série s’enchaînent et se succèdent chez nous en Tunisie et partout dans la Région.
Bien plus, l’hydre terroriste s’est mise à l’heure de la mondialisation et rien ne semble, du moins pour le moment, l’arrêter !
Des analyses sérieuses estiment que ce fléau globalisé est malheureusement parti pour s’installer dans la durée ; dix ans, vingt ans peut-être…

Les attentats qui ciblent et endeuillent tant les sécuritaires que les civils semblent minutieusement commandités, financés et préparés ; les cibles, les modes opératoires et le timing sont choisis de façon à faire des démonstrations de force d’un côté et faire le plus de victimes et de peur de l’autre. Bref c’est de guerre planifiée et déclarée qu’il s’agit.

Les pays concernés et les populations visées semblent avoir pris la mesure de la réalité du danger et de la gravité de la situation qui ont amené et obligé les pouvoirs publics, bien qu’en retard et en déphasage, à déclarer se mettre enfin en guerre contre le terrorisme...

"Il faut faire la guerre"

En Tunisie, tout un chacun, notamment depuis le lâche attentat du 24 novembre à Tunis, adopte un langage et un ton guerriers ; le Chef de l’Etat, le Chef du Gouvernement et les ministres, les députés de tous bords, les médias ; tous parlent de guerre, et c’est une bonne chose, car c’est bien de guerre qu’il s’agit et il est bien temps de s’y engager résolument …
Seulement il ne suffit pas d’en parler pour faire bonne figure; il faut la faire la guerre.

Il faut que des stratégies et des actions prennent la place des improvisations, des retards à la prise et à l’exécution des bonnes décisions. Or, il semble qu’à cet égard nous en sommes encore au temps de l’émotion et du ressentiment. Bien que cette phase soit inéluctable et qu’elle se justifie, essentiellement pour les victimes et leurs familles, elle tarde cependant à laisser le passage au temps de la raison et de la détermination. Il en découle un décalage préjudiciable aux atouts des forces du bien que nous sommes censés défendre. L’ennemi est opérationnel, destructeur, déshumanisé alors que de notre côté nos mains sont toujours tremblantes et nous en sommes encore aux hésitations et à l’inaction.

La machine de guerre tarde à démarrer chez nous comme d’ailleurs, bien qu’à un degré moindre, chez nos voisins du Nord…
Il est vrai, et il faut l’admettre, que les enjeux, les risques et la complexité de pareilles confrontations dépassent largement nos frontières et nos expertises. L’impact, donc l’approche, est planétaire même si des particularités à l’échelle régionale et locale sont propres à un pays concerné plus qu’à un autre. L’énormité de la tâche semble tétaniser les décideurs, bloquer les initiatives et retarder les bonnes décisions.
 
Pourtant la planète entière est déjà à l’épreuve de ce que les militaires qualifient de "guerre de quatrième génération" dont un des paradoxes se caractérise par  «… l'asymétrie : pick-up Toyota contre chasseur Rafale, voitures  piégées contre drones armés, Kalachnikov contre tanks pour qualifier ces conflits où ils ( les forces conventionnelles) affrontent des opposants armés d'une idéologie ou d'une religion… » (Michel Lefebvre, Les leçons d'un siècle de guerre, Le Monde.fr 09.10.2013 ).

Des vérités à rappeler

Le temps de la raison pour traduire la prise de conscience vis-à-vis de ces dangers planétaires devrait assurer la transition vers la mise en place de stratégies qui déboucheraient sur des actions concertées et coordonnées et traduiraient une détermination qui fait encore défaut actuellement. Des vérités sont à cet égard utiles à rappeler :

1- Primauté à accorder à l’international dans la lutte contre le terrorisme puisque la nébuleuse de "‘l’Etat Islamique" EI dépasse les frontières des pays et même des continents et a réussi à former des réseaux actifs à l’échelle internationale. Cette stratégie serait analogue à ce qui se produit en médecine lorsque survient une pandémie, c'est-à-dire une épidémie qui se développe à l'échelle internationale, au-delà des frontières ; des programmes mondiaux sont les seules solutions adaptées et efficaces pour lutter contre ces dangers planétaires que l’on ne peut endiguer qu’en coalition la plus large possible et en parfaite coordination entre les intervenants, notamment en matière d’échange de renseignements et de données collectées par les centrales du renseignement des pays de la coalition.

2- L’heure semble être à l’action pour l’adoption par la communauté internationale de décisions concrètes en matière de lutte contre le financement du terrorisme. La nébuleuse terroriste est riche, très riche ; elle tire en grande partie sa capacité de nuisance des multiples ressources dont elle dispose. Selon plusieurs études, l’EI aurait des actifs dont le montant est estimé à 2 000 milliards de dollars, chiffre qui intègre notamment la valorisation des richesses globales des zones qu’il contrôle dont les ressources gazières et pétrolières, pétrole revendu bradé à moins de 30 dollars le baril. Il peut également revendiquer des revenus annuels de près de 3 milliards de dollars. Sans aller jusqu’à parler de complicité, il y a tout de même lieu de noter et de regretter une forme d’hypocrisie lorsqu’on apprend à ce sujet que des pays "respectables" entretiennent des liens d’affaires d’une manière ou d’une autre avec cette nébuleuse ; que, par exemple, des amateurs et collectionneurs "respectables" d’œuvres d’art achètent des œuvres d’art et des pièces archéologiques d’une valeur historique inestimable sachant pertinemment qu’elles proviennent de pillages et de vols dans les zones "administrées" par les terroristes en Irak et en Syrie. Poutine a affirmé lors du dernier sommet du G20 que ses services de renseignements ont établi que le financement de Daech provient de personnes physiques originaires de 40 pays, y compris des pays membres du G20.  
 
3 - Importance capitale du renseignement et surtout de l’échange au régional et à l’international de renseignements pour empêcher et prévenir les attentats ; la plupart des nombreux projets d’attentats déjoués, y compris dans notre pays, l’ont été à partir des informations et des données collectées et échangées par les sécuritaires. Et les enquêtes sur les attentats qui aboutissent malheureusement révèlent souvent des dysfonctionnements au sein des services antiterroristes et notamment en matière de renseignement. Les services de renseignement français et européens ont par exemple été récemment critiqués pour des failles en relation avec les attentats de Paris du 13 novembre.

4 - Lors des dernières élections législatives et présidentielles de 2014 en Tunisie la plupart des candidats se sont engagés dans leurs programmes électoraux à accorder la priorité à la lutte contre le terrorisme et ont placé en pôle position une Centrale du renseignement en termes de création, d’activation, de coordination voire même d’unification entre les divers intervenants sécuritaires, militaires et civils, en charge de cette activité. Les experts sécuritaires ne cessent d’appeler à faire vite dans cette direction mais force est de constater, une année après ces élections et trois années après le déclenchement et la multiplication des attentats terroristes en Tunisie, que les vainqueurs de ces élections n’ont pas réalisé grand-chose en la matière !...

5 - Déclarer la guerre à Daech ne suffit pas ; et sans vouloir justifier l’injustifiable ou atténuer la responsabilité de ceux qui commettent des actes terroristes, force est de constater que la majorité des personnes qui commettent des attentats sont des jeunes, presque tous les attentats-suicides sont commis par des jeunes ; les taux de suicides chez les jeunes y compris chez les jeunes filles sont en augmentation inquiétante. Ceci ne peut pas ne pas nous interpeller et en tout état de cause il faut protéger les jeunes qui sont le maillon faible dans cette nébuleuse. La question de l’emploi, en termes d’absence ou de précarité, est au centre de cette préoccupation ; les effets pervers et les ratés des modèles de développement économique et social provoquent partout « …l’effondrement de l’emploi qui engendre le désespoir et qui engendre à son tour la violence…» déclare le philosophe Bernard Stiegler qui parle de véritable « guerre économique » et qui plus est soutient que «… l’on ramène le radicalisme à une question de religion, et c’est scandaleux. La plupart des recrues de l’islam  radical n’ont pas de culture  religieuse. Ce n’est pas de religion dont il s’agit, mais de désespoir …».

Eternelles querelles mesquines et intestines

Pour en revenir au dernier attentat commis à Tunis et qui s’ajoute à une série ininterrompue d’autres attentats terroristes depuis 2012, ce qui est frappant et navrant à ce sujet c’est le comportement de la classe dite politisée. Toutes tendances confondues entre dirigeants, députés, partis politiques, médias, et élites de toutes obédiences, elle réagit aux attentats comme un seul corps et selon un mode opératoire mimétique. Les premières heures et les premiers jours, on dénonce en masse, on se drape dans le drapeau, on brandit l’hymne national, on affiche une unité nationale de façade et on jure ses grands dieux que l’on va faire changer la peur de camp. Puis, plus rien ne se produit de concret comme si l’on se contente d’attendre le prochain attentat. Et ainsi de suite.

Bien plus, les éternelles querelles mesquines et intestines reprennent de plus belle et monopolisent les plateaux télévisés au grand bonheur des médias souvent mues par la recherche de l’audimat et du buzz, comme si les véritables problèmes du pays se situent à ces bas niveaux.
Et ce qui est le plus navrant, à propos de ces sempiternelles querelles stériles qui opposent les apprentis politiques, c’est de voir que même les patrons s’en mêlent parfois ! A ce propos j’aurais souhaité que le Chef de l’Etat, le Chef suprême des Forces armées, soit et reste à la hauteur des enjeux et des exigences de sa haute fonction, surtout en ces moments pénibles et en pleine charge émotionnelle. On attendait le Chef de guerre qui rassure et qui exhorte. Il a été mal inspiré, ou mal conseillé, de s’adresser au Peuple le soir du 29 novembre, à peine 5 jours après l’attentat de Tunis, rien en somme que pour remettre à l’ordre du jour le feuilleton Nidaa après une brève interruption pour cause d’attentat terroriste !... Mon ami, le Général Saïd El Kateb, m’a rappelé un jour la citation de Georges Clémenceau qui a dit à propos de guerre :  "La guerre ! C’est une chose trop grave (ou trop sérieuse) pour la confier à des militaires." Que le grand Clémenceau ne m’en veuille pas outre tombe si je reprends sa citation à ma manière et autrement : La guerre ! C’est une chose trop grave (ou trop sérieuse) pour la confier aux seuls politiques.

Mercredi 9 Décembre 2015

Dr. Hamouda Ben Slama, ancien ministre tunisien, ancien secrétaire général de la Ligue tunisienne des droits de l'homme

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