Econostrum | Toute l'actualité économique en Méditerranée
Econostrum.info


         Partager Partager

La Turquie interdit les détroits du Bosphore et des Dardanelles aux navires de guerre


Rédigé par , le Mardi 1 Mars 2022 - Lu 1144 fois


La fermeture des détroits turques s'appuie sur la Convention de Montreux (photo: C.Garcia)
La fermeture des détroits turques s'appuie sur la Convention de Montreux (photo: C.Garcia)
TURQUIE. "On ne passe plus!" La Turquie ferme ses détroits du Bosphore et des Dardanelles à tous les bâtiments militaires.
En prenant cette décision, lundi 28 février 2022 au soir, Mevlüt Cavusoglu précise "qu"ils soient riverains ou non de la mer Noire."

Le ministre turc des Affaires étrangères se justifie en se référant à l'application de la Convention de Montreux. Pour "empêcher l'escalade de la crise", soulignait son président, Recep Tayyip Erdogan. Signée en juillet 1936 et entrée en vigueur en novembre de la même année, elle désigne la Turquie pour gérer ces deux voies maritimes et en assurer la libre-circulation. Russie et Ukraine, comme successeurs de l'URSS, en sont signataires entre autres. L'article 19 de ce texte donne cependant le droit à la Turquie de bloquer les navires de guerre dans les détroits en temps de conflit. De fait, le pouvoir turc reconnaît donc l'état de guerre.

"Il n'y a eu aucune demande de passage de l'un ou de l'autre des pays (NDLR: Russie et Ukraine) jusqu'à présent", indique Mevlüt Cavusoglu alors que quatre bâtiments russes se trouveraient en attente de traverser depuis la Méditerranée. Ministre turc de la Défense nationale, Hulusi Akar déclarait, mardi 1er mars 2022, "nous disons à toutes les parties qu'il serait bénéfique de respecter Montreux. C'est fermé à tout le trafic maritime, pas seulement aux navires russes." Tout en ajoutant, "si un navire de guerre retourne à sa base en mer Noire, son passage n'est pas bloqué. Nous appliquons les dispositions de Montreux." Le "on ne passe plus !" doit donc être nuancé.

Ankara refuse de se conformer aux sanctions occidentales

Ankara se trouve en fait tiraillé dans le récent conflit et préfère ne pas trop se mouiller. Kiev lui avait demandé, dès le déclenchement des hostilités, de ne pas laisser passer les navires militaires russes. "N'abandonner ni la Russie, ni l'Ukraine", "nous ne ferons certainement pas de compromis sur nos intérêts nationaux, mais nous ne feront pas non plus fi des équilibres régionaux et mondiaux", affirmait, lundi 28 février 2022 Recep Tayyip Erdogan pour expliquer cette attitude.

Même si la Turquie dépend du gaz (40% de ses besoins fournis par la Russie), des touristes (2 millions accueillis en 2021) russes - sans parler des céréales ukrainiens comme russes - et que l'interdiction d'accès aux bâtiments militaires va surtout limiter les déplacements de la Marine russe entre la Méditerranée et la mer Noire, cette neutralité étonne sur au moins deux points.

Premièrement, la Turquie, au titre de membre de l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN) devrait, théoriquement, se ranger sans ambigüité, du côté des Ukrainiens car, par définition, contre la Russie. Comme elle l'avait fait en 2014 lors de l'annexion de la Crimée. Les dirigeants turcs ont bien condamné l'invasion de l'Ukraine par la Russie en la qualifiant d'"inacceptable" avant de "saluer la lutte du gouvernement et du peuple ukrainiens." Mais, Ankara n'a pas suivie les décisions de l'Union européenne de fournir en armes l'Ukraine et de fermer son espace aérien aux avions russes. Et refuse de se conformer aux sanctions occidentales, tout en préférant s'abstenir lors du vote du Conseil de l'Europe menant à la suspension des droits de représentation de la Russie.

La Turquie semble mettre quelque peu entre parenthèse son "amitié" avec ce pays dont elle est pourtant l'alliée objective depuis 2014. Elle lui a fourni une vingtaine de drones de combats et a paraphé un accord pour qu'elle puisse produire sur son sol ses Bayraktar TB2.

Turquie et Russie opposées en Syrie et en Libye

Deuxièmement, dans les deux plus récents conflits en Méditerranée, la Turquie a toujours montré de sérieuses divergences de vues géostratégiques avec la Russie. En jeu, la volonté de faire grandir leurs influences respectives dans cette partie du monde. Mais aussi, les deux sont liés, se positionner au mieux pour récolter les mannes économiques de la reconstruction et de la redistribution des rôles après-guerre sur ces théâtres.

En Syrie, la Russie s'affirmait comme l'"allié indéfectible" de Bachar al-Assad, alors que la Turquie le combattait en soutenant tous ses opposants (à l'exception notable des Kurdes) et même certains djihadistes (avant de rejoindre la coalition internationale contre l'Etat islamique en 2014). Les troupes turques ont d'ailleurs été bombardées par l'armée syrienne (33 morts).
Les deux pays se gardaient cependant bien d'éviter tout affrontement frontal. A une exception près fin novembre 2015, quand l'armée turque abat un Soukhoï Su-24 près de Lattaquié. Le mois précédent un avion russe avait fait incursion dans l'espace aérien turc.

Durant la seconde guerre civile libyenne, Recep Tayyip Erdogan se rangeait du côté du Gouvernement de l'Accord national (GNA) basé à l'Ouest. Il signait même avec son chef Fayez el-Sarraj plusieurs accords (dont un sur la délimitation des frontières maritimes très controversé). Alors que Vladimir Poutine soutenait le maréchal Khalifa Haftar, l'homme fort de l'Est parti à la conquête de la capitale Tripoli.

Tout cela doit cependant être tempéré par les nouvelles relations que tissent Russie et Turquie depuis 2017 et le choix d'Ankara d'acheter le système de défense aérienne et antimissile russe S-400 (alors qu'elle est membre de l'Otan). Autre étape dans le rapprochement, 2018 et les accords de Sotchi permettant de créer une zone de désescalade dans la région d'Idlib en Syrie. Et surtout 2020 avec la signature entre les deux nations d'un document conduisant à un cessez-le-feu dans ce pays et la mise en place de patrouilles communes dans une zone tampon. Recep Tayyip Erdogan marché désormais sur des oeufs. Il ne veut pas froisser Vladimir Poutine tout en tentant de ne pas se trouver isolé dans le concert international condamnant l'invasion de la Russie.




Lire aussi :
< >

Mardi 5 Juillet 2022 - 16:10 Nouveau record d'inflation en Turquie

Lundi 4 Juillet 2022 - 14:20 L'Iremmo crée une antenne à Marseille €


   Nos partenaires






À propos d'Econostrum.info


Econostrum.info est un média indépendant qui traite au quotidien l'actualité économique des pays riverains de la Méditerranée. Coopération économique, actualité des entreprises par secteur (Industrie, Services, Transport, Environnement, Société/Institutions), dossiers thématiques, actualité des aéroports, compagnies aériennes et maritimes (nouvelles destinations)... sont traités et analysés par une équipe de journalistes présents dans le bassin méditerranéen.


S'abonner à Econostrum.info