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La Tunisie, le jour d’après !

Par Hédi Ben Abbes, ancien Secrétaire d’Etat tunisien aux Affaires Etrangères, ancien Premier Conseiller Diplomatique du Président de la République tunisienne



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La Tunisie, le jour d’après !
Tout observateur si peu averti soit-il débarquant en Tunisie ne peut que s’exclamer de voir ce drôle de pays, cette Tunisie éternelle, drôle de peuple aux multiples civilisations inscrites dans ses gênes, drôles de contrastes tant dans la géographie physique qu’humaine, drôle de chaos organisé, drôle d’élite politique et médiatique qui ne sait choisir entre la raison et l’affect, drôle, drôle, drôle, tout est drôle et triste à la fois, tout est motif d’espoir et de pessimisme, tout est jubilation et angoisse.

La Tunisie ne fait pas vraiment une expérience politico-démocratique, la Tunisie fait l’expérience du doute dans toutes ses acceptions. Doute politique, identitaire, existentiel, mystique, doute sur les valeurs, doute des autres et de soi, doute sur les institutions, doute sur les intentions, doute du présent, doute de l’avenir, doute du doute lui-même ! Tout est sur une corde raide et tout le monde retient son souffle craignant le pire, conscient de la proximité du précipice, tout le monde est immobile, arrêt sur image d’un pays tétanisé par le doute.

Rares sont les moments de l’histoire où tout un peuple, un système, une civilisation plusieurs fois millénaire se retrouvent ainsi en suspension. Un peuple conscient que le retour en arrière est impossible tout en étant incapable de franchir le pas de peur des lendemains qui pleurent, telle est la photographie de la Tunisie aujourd’hui prise dans l’objectif du photographe.

Les Anglais appellent cela « a staggering moment », un moment de stupeur, les mystiques un moment de contemplation, de l’indéterminisme dans la physique quantique, pour les yogis une suspension, à l’échelle du temps c’est le désir d’otium, ni nostalgie du passé, ni illusion du futur, pour les romanciers la suspension de l’incrédulité, entre croire et pas croire, entre réalité et magie, pour les footballeurs « behta !», pour les politiques, de l’immobilisme. Tous ont peur de franchir le pas, de faire l’indispensable saut dans le vide, l’inévitable pari où les chances sont égales aux risques, un jeu de dés où l'espoir n’est séparé de l'affliction que, justement, par un coup de « dé ». Telle est l’état de la Tunisie et du peuple tunisien tel qu’il apparaît aujourd’hui dans l’objectif du photographe.

La dictature du présent

Seulement quand il s’agit de politique gouverner c’est prévoir comme le dit Emile de Girardin, faire en sorte que le saut dans le vide soit accompagné d’un parachute, un filet de sauvetage, rompre avec le désir d’otium pour que le présent soit le matériau du futur. Les cyclistes qui ont la tête dans le guidon ne peuvent voir le mur devant eux et c’est bien cette cécité qui frappe une bonne partie de l’élite politique et médiatique, ou disons pour être plus juste cette achromatisme qui les empêche de voir les nuances et les couleurs. Tout se décline en noir et blanc, en criminel et innocent, en obscurantiste et progressiste, en révolutionnaire et réactionnaire en libertaire et liberticide. Si seulement les choses étaient aussi simples !

Le problème aujourd’hui c’est celui de l’idiot dans la métaphore chinoise « quand le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt ». Et c’est bien cette courte vue, ce bout du nez comme unique horizon, cette incapacité à se projeter dans le temps et à fixer le regard bien au-delà du présent, qui maintient tout un peuple dans cette zone de transit, ni intérieur, ni extérieur, ni chez soi ni ailleurs, un peuple en transit, une économie figée, un système hybride, même le policier au bord de la route ne sait plus quoi faire quand il arrête un contrevenant, il oscille entre le billet et le pardon, le respect de la loi est en suspens.

L’élite politique et médiatique est prise dans la dictature du présent, elle ne peut que réagir, répliquer ou provoquer, personne ne semble se soucier du lendemain, du jour après, l’horizon le plus lointain semblant être les prochaines élections. Cela implique une exploitation tous azimuts du présent, s’embourber dans le quotidien, dans la petite phrase, la petite histoire, la dernière vexation. Et pourtant demain se prépare aujourd’hui, et demain sera le jour du réveil, le jour où tout le monde devra faire face à la dure réalité d’un pays dévasté psychologiquement, économiquement, institutionnellement, moralement et culturellement. Je pense à ce « demain », au jour après les élections, à la gueule de bois, aux maux de tête qui accompagnent le sentiment de responsabilité et la prise de conscience de la difficulté de la tâche.

Un besoin de consensus

Soyons moins prosaïque et disons les choses comme elles sont, la Tunisie de demain sera un chantier ouvert, un pays où tout est à refaire de fond en comble, le système éducatif, la santé, l’économie et les finances du pays, la sécurité, le développement régional, etc... partout où on regarde on se rend compte qu’il n’y a plus moyen de rafistoler, de replâtrer ou de bricoler, tout est vraiment à refaire. La Tunisie va donc au-devant de réformes douloureuses qui vont nécessiter un consensus, le plus large possible, l’implication de tous dans un projet national de développement intégral, donc faire véritablement notre révolution. De fait, la révolution est pour demain, elle est à faire et elle ne peut se faire que si on la prépare aujourd’hui en créant les conditions nécessaires à son avènement. Comment ?

Les réformes que n’importe quel gouvernement responsable doit faire sont des réformes qui vont exiger davantage de sacrifices d’une population qui est déjà épuisée moralement et financièrement. Dire aux Tunisiens « vous allez faire encore plus de sacrifice » relève pour certains (les opportunistes) du suicide politique mais pour d’autres de la responsabilité et de l’honnêteté intellectuelle et politique. Réformer la fonction publique, revoir le système de compensation, réformer le système éducatif, le système bancaire, la fiscalité, la douane, le secteur privé et j’en passe et des pires ne peut se faire que si l’écrasante majorité de la classe politique prend conscience du caractère inéluctable de ses réformes et donc commence dès aujourd’hui à préparer les conditions politiques pour leur accomplissement. Toute réforme exige une paix sociale, une prise de conscience, une pédagogie et une volonté politique.

Pour être gouvernée, la Tunisie a besoin de consensus pendant au moins les dix années à venir. La logique de la majorité à 51% ne peut s’appliquer à un pays qui va au-devant d’un tel défi économique et social. Quand Singapour a fait sa révolution économique et sociale, elle avait déjà une des conditions sine qua non à son avènement, à savoir un peuple discipliné, imprégné par la valeur du travail, bref une culture du sacrifice et du bien général.

Un maître mot : le développement durable

En Tunisie, il suffit de voir comment se comportent certains avec l’environnement, dans la circulation, dans les lieux publics, comment ils traitent l’immobilier urbain, quelle est leur conception de l’Etat qu’ils appellent symboliquement « El Hakim » ou encore « rizk el bilik » pour comprendre qu’il n’y a pas que les kilomètres qui nous séparent de Singapour. Avec un tel handicap on ne peut que déplorer l’attitude de certains politiques qui ne s’inscrivent pas dans la logique de la responsabilité en recherchant à construire les conditions nécessaires pour que la Tunisie de demain soit non seulement gouvernable mais réformable. On ne réforme pas avec une petite majorité, tout au plus on saupoudre, on rafistole et on insulte l’avenir en hypothéquant l’avenir de nos enfants et nos petits-enfants.

Tout le monde répète que le peuple tunisien est égoïste et ne pense qu’à maintenant, je répondrai que c’est au nom de cet égoïsme qu’il faut réformer le pays pour mieux servir cet ego et lui donner toutes les conditions pour s’épanouir et améliorer sa qualité de vie et même lui prolonger cette vie quantitativement et qualitativement. C'est au nom de ce même égoïsme que j’appelle mes compatriotes à améliorer leur quotidien par le travail, la discipline, la recherche de la perfection, du beau, de l’agréable, du confortable mais cette fois-ci de manière DURABLE.

Le maître mot c’est le développement durable et pas uniquement au sens écologique du terme mais dans toutes les acceptions. Un développement qui ne peut se concevoir que dans un projet collectif, révolutionnaire qui nous fait passer de l’autre côté de la ligne Maginot du développement. C’est là où le politique joue son rôle pleinement, en recherchant le consensus sans lequel on ne peut espérer réformer notre pays et créer les conditions nécessaires au bien-être collectif. La révolution américaine s’est faite à partir d’une phrase mise en évidence dans la déclaration d’indépendance de 1776 et qui résume le but ultime de cette révolution « life, liberty and the pursuite of happiness » (la vie, la liberté et la recherche du bonheur) tel était le crédo de Jefferson, et au-delà de ce personnage historique, le crédo de l’humanité tout entière quelles que soient les confessions, les croyances et les idéologies.

Réussir la dernière étape de la transition

Il est du devoir de toute la classe politique et médiatique d’œuvrer à créer les conditions nécessaires à la vie, la liberté et le bonheur, conditions qui ne peuvent se réaliser qu’une fois traduit par une volonté collective à atteindre ce but dans une synergie collective passant par le consensus politique, le rapprochement des familles politiques et leur convergence vers ce but ultime. Le consensus n’est pas un slogan c’est un mode de gouvernance.

Les divisions sur fond idéologique, religieux ou sociétal ne font que nous éloigner de cet idéal collectif de vie que seuls les nihilistes récusent. Mon rêve est de nous voir nous les Tunisiens unis dans notre recherche du bien-être collectif, unis dans notre volonté d’élever notre pays au plus haut rang des pays développés, unis dans notre défense de la culture de la vie au détriment de celle de la mort. Cela se traduit par un gouvernement au lendemain des élections jouissant d’une très large majorité qui le soutiendrait pour mener à bien toutes les réformes nécessaires à ce bonheur collectif.

Ce gouvernement se prépare aujourd’hui dans cette dernière phase de transition qui n’est finalement pas si inutile que ça, elle nous permettra comme c’est presque le cas, de voir la classe politique dans son ensemble arriver à un accord créé dans la matrice du dialogue. Ce qui m’intéresse le plus c’est davantage la méthode et la pédagogie de la méthode que ce qu’elle va engendrer car qu’importe les noms des personnes qui vont assurer cette dernière étape de la transition. Ce qui importe c’est la pédagogie du consensus qui une fois mise en place peut être reproduite et ainsi le rêve d’un parlement élu avec une large majorité gouvernementale pourra devenir réalité et notre pays pourra alors espérer des lendemains qui chantent. Si tel est notre projet collectif alors Dieu nous aidera et la chance nous sourira, car comme dit Sénèque « point de vent favorable à celui qui ne connait son port de destination

Jeudi 26 Septembre 2013









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Henry Marty-Gauquié, directeur honoraire de la BEI, membre du groupe de réflexion et d'analyse JFC Conseil.
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