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"La Méditerranée est une petite région sur la carte du monde où viennent s'entasser les défis les plus lourds"

Entretien exclusif avec l'Ambassadeur Bernard Valéro


Ministre plénipotentiaire de première classe, Bernard Valéro (66 ans) prend sa retraite après une carrière riche comme porte-parole du Quai d'Orsay, consul, ambassadeur et directeur général de l'Avitem (Agence des villes et territoires méditerranéens durables) à Marseille pour son dernier poste. Le diplomate commente, sans fard et en exclusivité pour econostrum.info, les faits marquants de sa vie professionnelle confrontée à tous les soubresauts de la région méditerranéenne à des postes de responsabilité. English version



Bernard Valéro a engagé l'Avitem sur une dizaine de projets européens et des missions de coopération aux quatre coins de la Méditerranée (photo : F.Dubessy)
Bernard Valéro a engagé l'Avitem sur une dizaine de projets européens et des missions de coopération aux quatre coins de la Méditerranée (photo : F.Dubessy)

econostrum.info : Neuf ans après sa fondation, quel bilan faites-vous des activités de l'Agence des villes et territoires méditerranéens durables dont vous étiez le directeur général depuis octobre 2015 ?

Bernard Valéro : Le premier dossier que j'ai eu a régler, très rapidement après ma prise de fonctions, a été celui de la Villa Méditerranée alors que sa gestion venait d'être confiée à l'Avitem par son propriétaire, la région Provence-Alpes-Côte d'Azur. Cette situation a en effet vite pris les allures d'un accident industriel pour l'Avitem. Elle n'avait ni le poids, ni le dimensionnement, ni la vocation à jouer les mères porteuses d'un tel équipement public. Un an d'efforts donc pour désarrimer les deux structures, un travail collectif et responsable exemplaire mené en parfaite intelligence avec la Région et son Président Renaud Muselier.

Dans cette affaire, l'Avitem a perdu des plumes et la phase suivante fut consacrée à la "remontada" de cette agence publique, centrée à nouveau sur son métier et ses missions. Là aussi le travail fut collectif et intelligent entre tous les partenaires publics du GIP Avitem, avec le soutien constant de sa présidente Agnès Rampal.

J'ai consacré la troisième étape de mon mandat au développement de l'Agence. Elle est aujourd'hui engagée sur une dizaine de projets européens, elle mène ses missions de coopération aux quatre coins de la Méditerranée et travaille avec de très nombreux partenaires. J'ai la faiblesse de penser qu'ils ont pris désormais toute la mesure de sa légitimité, de son expérience, de son savoir-faire et de sa capacité d'innovation.

Parallèlement, nous avons mené une action en profondeur pour renforcer la gouvernance de l'Avitem à laquelle la Ville de Marseille vient de se joindre, tandis que d'autres collectivités territoriales se préparent à le faire. Par ailleurs, le 28 janvier 2021, un arrête ministériel a été publié prolongeant pour dix ans le GIP Avitem. C'est là un signal fort de confiance, de reconnaissance et d'engagement pour l'avenir.

Je quitte mes fonctions avec confiance, car l'Avitem possède deux atouts précieux et irremplaçables: l'efficacité et le très haut professionnalisme de ses agents, ainsi que le remarquable sens du jeux collectif de tous les "actionnaires" de cette structure publique. Aujourd'hui, celle-ci est en ordre de marche pour entamer une nouvelle étape.


"Quand la France parle, le monde l'écoute"

Revenons sur la Villa Méditerranée dont l'Avitem avait hérité de la gestion malgré elle. Avez-vous ressenti comme un échec pour la vocation méditerranéenne de Marseille sa transformation en musée ?

B.V. : Curieux destin que celui de cet équipement public à bien des égards hors normes. Je me souviens qu'un esprit embrumé et confus était allé jusqu'à suggérer de manière aussi saugrenue que baroque, la transformation de la Villa Méditerranée en casino !

Le choix, fait par la Région et son Président, est une bonne décision. Souvenons-nous combien était étroite la ligne de crête entre le périmètre budgétaire considérable de cet équipement, sa destination incertaine, ses contraintes architecturales et logistiques. La résultante, la réplique de la grotte Cosquer, permettra à la cité phocéenne d'enrichir et de diversifier son offre culturelle et touristique sur le J4. Elle renouera avec un modèle économique tenant la route, et donnera à chacun matière à connaissance et à réflexion sur nos origines, sur la vie de ceux qui nous ont précédés sur ce territoire voici des milliers d'années. Eux aussi, déjà, avaient affronté, en leur temps, le réchauffement climatique qui constitue, une nouvelle fois aujourd'hui, la principale menace pour l'avenir de la Méditerranée. Vous aurez compris que j'approuve les décisions prises par le Président de la Région dans l'intérêt des deniers publics, au service de l'attractivité de Marseille et au bénéfice d'un avenir qui ne conduise pas dans le mur.

Vous avez été porte-parole du Quai d'Orsay sous quatre ministres à des périodes charnières de la diplomatie française. Que retenez-vous de ces années ?
 

B.V. : Probablement la période la plus stressante de ma carrière: les printemps arabes, la guerre en Libye, l'engrenage dramatique du conflit syrien, le monstrueux tremblement de terre en Haïti, la succession de catastrophes à Fukushima, le terrorisme... Les relations internationales donnaient l'impression de n'être qu'une succession interminable de crises. Mais, derrière tout cela, des mouvements profond se trouvaient à l'oeuvre et il importait de garder sur l'écran radar l'approfondissement de la construction européenne, la montée en puissance de la Chine, le virage des priorités stratégiques américaines vers la zone Pacifique, le chemin pris par l'Iran vers le nucléaire, l'amorce des tensions chiites-sunnites au sein du monde musulman, etc....

Entre le temps court et le temps long de la diplomatie, le porte-parole du Quai d'Orsay ne connait pas de répit. Et ce d'autant plus que le développement de la communication numérique et des réseaux sociaux faisaient s'emballer la fulgurance de l'information. A cette conjugaison des temporalités de l'action et de l'expression publique venait en permanence s'ajouter le poids de la responsabilité de parler au nom de la France. Ce n'est pas anecdotique ! En tout cas, si j'ai retenu une chose, c'est que, bien que la France soit une moyenne puissance dans le monde d'aujourd'hui, il est frappant de constater combien la voix de notre pays est attendue et entendue partout dans le monde. Nos compatriotes ne s'en rendent peut être pas toujours compte mais c'est vrai : quand la France parle, le monde l'écoute.


"L'engagement européen sur son voisinage Sud n'est pas un choix, mais une impérieuse nécessité"

Bernard Valéro incite à "ne pas conduire en regardant constamment dans le rétroviseur de notre histoire méditerranéenne" (photo : F.Dubessy)
Bernard Valéro incite à "ne pas conduire en regardant constamment dans le rétroviseur de notre histoire méditerranéenne" (photo : F.Dubessy)

Après avoir occupé successivement les postes de consul général à Barcelone puis d'ambassadeur à Skopje et à Bruxelles, vous terminez votre carrière à Marseille. Votre fibre méditerranéenne n'est plus à démontrer, mais croyez-vous encore à la politique euroméditerranéenne ?
 

B.V. : Nous n'avons pas de plan B, donc je suis forcé d'y croire. La Méditerranée est une petite région sur la carte du monde où viennent s'entasser les défis les plus lourds: environnementaux, climatiques, migratoires, sécuritaires, politiques, sociaux, économiques, etc... L'engagement européen sur son voisinage Sud n'est dès lors pas un choix, mais une impérieuse nécessité. La France y travaille avec tous ses partenaires. Que ce soit politiquement sur les foyers de tensions et de crises, qui manquent pas en Méditerranée, sur l'engagement de solidarité comme c'est le cas au Liban, sur l'ouverture des grands chantiers stratégiques des économies verte, bleue, sociale et solidaire. Voila aujourd'hui les lignes de force de la coopération euromediterranéenne. A titre personnel et parce que j'en suis convaincu du bien-fondé et de la pertinence, j'ajouterais la nécessité de mettre sur pied un programme ambitieux et cohérent pour un Erasmus méditerranéen afin de préparer et d'accompagner les nouvelles générations qui feront la Méditerranée de demain.


Quels sont les obstacles à ce rapprochement entre les trois rives et comment les affronter, voire les contourner ?


B.V. : Les obstacles sont multiples et nous les connaissons bien. Pour les dépasser, essayons tout d'abord de ne pas conduire en regardant constamment dans le rétroviseur de notre histoire méditerranéenne, car ce serait l'accident assuré. Deuxièmement, ne nous contentons plus de la seule dimension intergouvernementale. La coopération en Méditerranée doit devenir plus innovante, inclusive et collective. Si les État pouvaient régler tous les problèmes, ça se saurait.
Osons donc faire monter en ligne d'autres acteurs comme les sociétés civiles et les collectivités territoriales, travaillons ensemble.

Enfin, je pense qu'il serait grand temps de prendre conscience de la catastrophe environnementale et climatique qui nous guette si nous ne changeons pas rapidement de logiciels pour passer du projet à l'action. La réponse exige d'agir désormais vite et massivement, de mobiliser toutes les échelles des politiques publiques, du plus petit village aux États, de favoriser l'engagement collectif de tous ceux en capacité d'apporter une pièce de la solution.

La Mare Nostrum ne s'est jamais trouvée confrontée à des défis aussi graves que ceux qui la menacent aujourd'hui. Pour y répondre, les Méditerranéens ne pourront déléguer leur responsabilité à quiconque, car leur destin qui se trouve en jeu. C'est donc à eux de le prendre en mains.


"Le rôle des sociétés civiles dans la coopération méditerranéenne reconnu et sollicité"

Quelle instance est la plus à même de redonner vie à l'esprit du processus de Barcelone ? L'Union pour la Méditerranée, l'Union européenne, ont-t-elles joué leur rôle en ce sens ?


B.V. : J'appartenais à la délégation officielle française à Barcelone en novembre 1995 pour le lancement du processus euroméditerranéen. Ce fut un grand moment d'espérance et d'enthousiasme. La création de l'UpM, à l'initiative de la France, est venue ensuite donner un nouveau souffle. Depuis, l'UpM a fait beaucoup de choses, pris de nombreuses initiatives, lancé des projets. Son actuel secrétaire général, l'ambassadeur égyptien Nasser Kamel, tout comme son prédécesseur, l'ambassadeur Fathallah Sijilmassi, est remarquablement actif et s'engage.

Mais nous parlons d'un cadre et d'une structure de coopération située au niveau intergouvernemental. C'est évidemment indispensable, mais aujourd'hui plus suffisant. Il faut aller plus loin, avec d'autres acteurs issus des horizons de la société civile, des citoyens, des territoires, qui portent en eux de formidables capacités d'énergie et qui ne demandent qu'à donner un sens collectif a leurs actions. La France est mobilisée pour faire bouger les lignes et je m'en réjouis.

 

Le Sommet des deux rives organisé à Marseille en juin 2019 n'a-t-il pas montré les limites des capacités d'action de société civile ?


Le Sommet des deux Rives a constitué une innovation majeure. Pour la première fois, et encore à l'initiative de la France je tiens a le souligner, le rôle des sociétés civiles dans la coopération méditerranéenne se trouvait posé, reconnu et sollicité.

Rien n'est plus confortable pour un pays que de ne pas bouger ou de ne pas prendre d'initiative. C'est en général l'assurance de ne pas être critiqué, de ne pas prendre de coups. La France n'a jamais fait le choix de la frilosité, de la tiédeur. Le Président de la République a eu raison de prendre cette initiative. Bien sûr, tout n'a pas été parfait, mais les sociétés civiles ont répondu à l'appel. Elles étaient là. Elles ont montré leur capacité à agir, et surtout elles ont fait la preuve que partout en Méditerranée, les Méditerranéens sont prêts a s'engager ensemble.

Il faudra bien entendu en tirer tous les enseignements, voir ce qui a marché et n'a pas fonctionné et, surtout, répliquer cette initiative afin de soutenir cette dynamique, en l'élargissant peut être, en y consacrant davantage de moyens sans doute et, assurément, en lui assignant un haut niveau d'ambition collective.


"Marseille avait besoin d'un Airbus pour se projeter et rayonner en Méditerranée, elle a failli terminer en deltaplane"

Quel peut-être le positionnement de Marseille dans ce débat euroméditerranéen alors que la ville s'est dépouillée petit à petit de la plupart de ses structures à vocation méditerranéenne ?


B.V. : Marseille est une capitale méditerranéenne. Elle est riche de son histoire, de sa géographie, de l'écosystème de ses acteurs engagés sur la coopération en Méditerranée, de ses multiples pôles d'excellence universitaires, scientifiques, industriels, économiques, culturels. Marseille a tout pour jouer dans la cour des grandes métropoles méditerranéennes et y tenir son rang parmi Alexandrie, Tanger, Istanbul, Barcelone ou Gênes.

Comme vous le faites justement remarquer, il y a eu un coup de mou au cours des dernières années. Marseille avait besoin d'un Airbus pour se projeter et rayonner en Méditerranée, elle a failli terminer en deltaplane. Les choses changent et c'est heureux. L'important réside désormais dans la capacité de tous à travailler ensemble autour d'une ambition forte et partagée. Marseille a en effet vocation à jouer le rôle de creuset de la politique méditerranéenne de la France. Nous parlions à l'instant du Sommet des 2 Rives. Je souhaite souligner également ce grand rendez vous méditerranéen, "Méditerranée du Futur ", brillante et opportune initiative lancée avec succès par Renaud Muselier, Président de la Région Sud. Faisons dès lors en sorte de conjuguer les initiatives, de marier les énergies, de fédérer les moyens. Alors Marseille renouera avec son destin.

 
Une question plus personnelle pour terminer cet entretien : Quels sont les projets du nouveau retraité ?


B.V. : Je suis issu d'une famille de militaires, donc le mot retraite ne fait pas trop partie du vocabulaire familial.
Mon premier projet sera de faire, dès que possible, le chemin de Saint Jacques de Compostelle, le temps de remettre choses et idées en ordre. Au-delà, il existe un mot de la langue arabe que j'affectionne : el kantara. J'aimerais bien aider à en construire quelques uns....mais je vous laisse d'abord regarder dans le dictionnaire !

Une carrière très méditerranéenne
Après des études au lycée Lyautey de Casablanca, Bernard Valéro est diplômé de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris en 1975 et entre au ministère français des Affaires étrangères. Son premier poste sera à la direction des Affaires économiques et financières (1977-1978) avant de se trouver sous les drapeaux (1978-1979). A son retour, il exerce successivement les postes de Troisième secrétaire de l'ambassade de France de Dublin, Deuxième secrétaire à La Havane puis rejoint la Direction de l'information et de la presse (1985-1987).

En 1988, pendant deux ans, il est Consul adjoint à Québec avant de revenir à Paris à la Direction des Affaires économiques et financières. De 1992 à 1995, il est en poste comme Premier secrétaire à l'ambassade de Madrid puis de 1995 à 1998 devient conseiller à Washington.

De 1998 à 2003, Bernard Valéro est à Paris successivement directeur de la presse et directeur adjoint, porte-parole adjoint de la communication et de l'information avant de s'installer à Barcelone comme consul général (2003-2006).

Il sera ensuite Ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire à Skopje (2006-2009) puis directeur de la communication et porte-parole du Quai d'Orsay (2009-2012) et enfin Ambassadeur de France auprès du Royaume de Belgique (2012-2015).

Bernard Valéro termine sa carrière à Marseille (octobre 2015-fin février 2021) comme directeur général de l'Agence des Villes et Territoires Méditerranéens durables (Avitem).


Propos recueillis par Frédéric Dubessy
Jeudi 4 Mars 2021

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