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"La Méditerranée doit devenir une périphérie pacifique du monde"


Jean-François Daguzan, directeur adjoint de la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS), et spécialiste des questions stratégiques en Méditerranée et au Moyen-Orient, revient sur la situation économique des pays du sud après le Printemps arabe. En marge des 8e Rencontres de Cybèle (9 juin 2017 - Marseille), il détaille aussi les relations entre l’Europe et le Maghreb pour econostrum.info.



Jean-François Daguzan, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique, s'exprimait en marge des 8e Rencontres internationales de Cybèle à Marseille. (Photo LT)
Jean-François Daguzan, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique, s'exprimait en marge des 8e Rencontres internationales de Cybèle à Marseille. (Photo LT)
econostrum.info Vous évoquez un cycle de destruction après les Printemps arabes, que voulez-vous dire ? 
 
Jean-François Daguzan : Un changement plus important pourrait intervenir. Pendant longtemps, le modèle de l’Etat Nation, comme en France par exemple, appliqué aux pays décolonisés, était considéré comme inamovible. Les Constitutions maliennes, tunisiennes, algériennes, ou marocaines reproduisaient le modèle français. Aujourd’hui, une partie de ces États ont le plus grand mal à survivre. En Libye et en Syrie, la guerre civile a pris de telles proportions que nous ne sommes pas sûrs de retrouver ces pays en un seul morceau. D'autres types d'institutions, d'autres formes de gouvernements vont-ils les remplacer ? Comme par exemple les villes-Etat qui existaient dans le passé ?  La question se pose pour Tripoli ou Benghazi. Les occidentaux s'y refusent car le faire enclencherait un processus inquiétant. Est-ce que la tribu, comme le démontre la Libye, devient l’élément structurant du pouvoir politique ? Quelles seront alors les interactions avec les Européens ? Personne ne veut se poser ces questions.  

Quel a été l’impact du printemps arabe en Tunisie ? La situation s’améliore-t-elle aujourd’hui ? 
 
J-F D : La situation s’améliore lentement, mais il reste encore beaucoup à faire. Le tourisme, une ressource vitale pour la Tunisie, peine à remonter la pente. Les investissements directs étrangers ont fui le pays et ne reviennent pas. L’agitation sociale qui a suivi la révolution a porté préjudice à l’image des entreprises tunisiennes. Les gens se mettaient en grève de façon trop régulière. Les syndicats ont perdu leur rôle de grands régulateurs. La transition économique vers le centre, c’est à dire Sidi Bouzid, Kasserine, et Gafsa, reste à faire. Il manque une réelle dynamique politique et économique durable pour faire passer un cap indispensable aux Tunisiens, cela s’est vu lors de la crise de Tataouine en 2017.

"Les Européens pensent encore que la Méditerranée est le centre du monde"

Quelles relations entretiennent les pays d’Europe et le Maghreb ? Quel a été l'impact du Printemps Arabe ? 
 
J-F D : « Il a accéléré les relations entre les deux rives. Car l’Europe a considéré qu’il fallait mettre le paquet. La France, l’Allemagne et l’UE se sont beaucoup investis en Tunisie, ont accompagné le Maroc politiquement parlant. Seule l’Algérie a toujours considéré qu’elle possédait suffisamment d’argent pour se passer de l’aide de l’Europe. Mais il faudra reconsidérer sa situation durant l’après-pétrole, car des difficultés émergent déjà. Aujourd’hui, malgré la violence des printemps arabes, l’espace maghrébin reste relativement stable. En comparaison, la situation en Egypte apparaît catastrophique, le Proche-Orient va très mal. » 
 
Pouvez-vous préciser les notions de « périphérie méditerranéenne » et de « marginalisation forcée de la Méditerranée », deux termes que vous avez évoqué durant les 8ème rencontres internationales de Cybèle à Marseille ?
 
J-F D : Aujourd’hui, l’axe majeur économique stratégique se situe en Asie, entre la Chine, le Pacifique et les Etats-Unis. Cela veut dire que la Méditerranée, centre du monde pendant plusieurs siècles, se situe en périphérie. Mais les Européens continuent de penser avec ce schéma. Si nous, acteurs européens et pays du sud, ne nous prenons pas en charge pour essayer de construire quelque chose, personne ne le fera. Nous devons devenir une périphérie calme et pacifique, car mieux nous nous porterons, plus nous attirerons l’attention et moins les pays méditerranéens seront marginalisés économiquement et politiquement. 
 
Que pensez-vous de la stratégie de l’Union Européenne en matière de politique économique ? 
 
J-F D : Cette stratégie a été conçue entre novembre 2015 et juin 2016, après des années de négociations. Le dernier texte semblable remonte à 2003. Une mise à jour s'imposait. Il donne la vision politico-stratégique de l’Union Européenne. Il identifie les menaces, les problèmes, propose des solutions pour y faire face. Il s’agit à la fois d’un constat et d’un plan d’action pour demain.

La première partie me semble très réussie. Je constate par contre un manque total de dynamique. Pour améliorer le système, ce texte de vingt-cinq pages décrit par exemple le terme de « join up », le fait de se concerter en français. Il suggère aussi d'opter pour la résilience, c’est-à-dire tirer les leçons des échecs pour devenir plus fort. C’est bien oui, mais cela reste purement réactif quand il faudrait privilégier une démarche active. Dans une zone en crise, comment réussir à mettre en place une politique commune ? Tous les Etats membres devaient accepter ce texte. La recherche d'un consensus en a vidé la substance.

Lire aussi : La Méditerranée au coeur des tensions 


Ludivine Tur


Mardi 13 Juin 2017



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