Econostrum | Toute l'actualité économique en Méditerranée
         Partager Partager

La Bosnie-Herzégovine se trouve au bord de l'implosion


Rédigé par , le Lundi 13 Décembre 2021 - Lu 677 fois


Les représentants des trois communautés président à tour de rôle le pays (photo : Présidence de Bosnie et Herzégovine),
Les représentants des trois communautés président à tour de rôle le pays (photo : Présidence de Bosnie et Herzégovine),
BOSNIE-HERZÉGOVINE. En votant, vendredi 10 décembre 2022 à Banja Luka, une motion sur le processus de retrait des institutions fédérales, le Parlement de l'entité serbe de Bosnie-Herzégovine enfonce un peu plus le clou vers un éclatement du pays. A la manœuvre, le nationaliste Milorad Dodik élu en 2018 comme co-président de l'État central en tant que représentant d la communauté serbe. Les partis d'opposition ont préféré boycotté ce vote acquis par quarante-neuf voix pour et trois contre alors que l'Assemblée compte quatre-vingt-trois sièges.

Le pays de 51 197 km² pour 3,5 millions d'habitants est issu des Accords de Dayton signés en 1995 (voir encadré). C'est une république fédérale (capitale Sarajevo) composée de la Fédération de Bosnie-et-Herzégovine (FBiH - croates et musulmans) et de la République serbe de Bosnie (RS), chacune disposant de sa propre constitution. Elle est dirigée par un exécutif collégial tripartite avec trois présidents représentant les trois communautés. Le Bosniaque Šefik Džaferović (conservateur) et le Croate Željko Komšić (social-démocrate) élus par la FBiH ainsi que le Serbe Milorad Dodik (nationaliste) désigné par la RS, bénéficient d'un mandat de quatre ans et assurent, à tour de rôle tous les huit mois, la présidence du pays. Le pouvoir législatif est lui partagé entre le gouvernement et le Parlement.

Ce fragile équilibre, cette usine à gaz, se voit grippée au moindre accroc. C'est ce système qu'entend annihiler le nouvel homme fort serbe. D'autant plus que, depuis des mois, rien ne va plus dans ce territoire de l'ancienne Yougoslavie. Et que les signes d'une implosion imminente se ressentent chaque jour davantage.

"Une sécession sans la proclamer"

La Bosnie-Herzégovine, un pays morcelé en fonction de ses différentes ethnies (carte : DR)
La Bosnie-Herzégovine, un pays morcelé en fonction de ses différentes ethnies (carte : DR)
Appuyée par cinq rapports, la motion entérinée par Parlement de l'entité serbe de Bosnie-Herzégovine exhorte le gouvernement fédéral d'organiser, dans les six mois, le départ de l'entité serbe de trois institutions de l'État central : l'armée, la justice et les impôts. En tout, il remet en cause quelque 140 décisions de transfert de pouvoir des entités vers le gouvernement central.
Autrement dit, Milorad Dodik demande une extension de la déjà forte autonomie de la RS en créant des institutions parallèles. Ce qui signifierait un blocage institutionnel du pays. Tout en pavant le chemin vers une sécession pure et simple de la partie serbe. "C'est le moment de la conquête de la liberté pour la Republika Srpska", s'enthousiasme-t-il qualifiant la décision du vendredi 10 décembre 2021 d'"historique."

Reste à savoir le sens que le leader serbe donne à ce mot. En effet, les conséquences prévisibles en cas d'une entrée en vigueur de la motion adoptée laissent planer un risque de guerre civile ethnique. Ceci évoque la douloureuse période de 1992 à 1995 où le conflit pour l'indépendance, le plus meurtrier en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, avait entraîné plus de 100 000 morts (dont la moitié de civils) et 2,2 millions de personnes déplacées.

Šefik Džaferović, membre bosniaque de la présidence de Bosnie-Herzégovine ne s'y trompe pas en parlant d'"attaque contre l'ordre constitutionnel et donc contre la paix" pour s'opposer de cette velléité de créer des institutions parallèles.Avec son homologue croate Željka Komšića, il appelle d'ailleurs à "poursuivre les responsables". Mirko Sarovic, un des chefs de l'opposition au Parlement serbe de Bosnie-Herzégovine, les rejoint: "Je pense que celui qui croit pouvoir faire ça sans la guerre se trompe largement."

De son côté, Christian Schmidt, haut-représentant international en Bosnie-Herzégovine au Conseil de sécurité de l'Onu depuis le 1er août 2021- poste créé par les Accords de Dayton pour faciliter leur application et permettant de prendre des décisions contraignantes - avait déjà prévenu en novembre 2021 dans un rapport à l'Onu que faire voter cette motion "équivalait à une sécession sans la proclamer." Il n'est pas reconnu par le leader serbe au motif que la Russie, dont il est proche et qui est membre permanent du Conseil de sécurité, n'a pas validé sa nomination.

L'Onu a même indiqué, dans une résolution, que le pays affrontait sa "plus grande menace existentielle" depuis la fin de la dernière guerre. Et ce malgré les propos apaisants de Zeljka Cvijanovic, présidente de la Republika Srpska depuis novembre 2018 à la suite de Milorad Dodik, précisant que "la guerre et la sécession ne sont pas à l'agenda politique" de la RS.
Plusieurs pays (États-Unis, Royaume-Uni, France) par un communiqué commun de leurs ambassades locales ont regretté "une nouvelle escalade" et indiqué que "continuer sur cette voie sans issue (...) menace la stabilité du pays et de toute la région".

Un décret mémoriel sème le trouble

Milorad Dodik n'est pas le seul à ébranler l'équilibre délicat de l'unité de la Bosnie-Herzégovine. Dragan Čović, dirigeant nationaliste croate a réitéré, à Bruxelles début décembre 2021, face à des députés européens démocrates chrétiens, sa volonté d'inscrire la division ethnique dans la constitution nationale.

En juillet dernier déjà l'Autrichien Valentin Inzko, prédécesseur de Christian Schmidt, interdisait par décret, à quatre jours de la fin de son mandat, la glorification des criminels de guerre et le déni du génocide de Srebenica. Deux chapitres noirs que refuse de reconnaître la communauté serbe. Et pour lesquels, la Cour d'appel du Mécanisme des Tribunaux spéciaux internationaux (institution succédant au Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie - TPIY) de la Haye a condamné, en mars 2019, Radovan Karadžić, prédécesseur de Milorad Dodik à la présidence de la RS, à la prison à perpétuité. L'homme avait déjà écopé, en 2016, de quarante ans de prison pour génocide contre des Musulmans et des Croates entre 1992 et 1995 et est tenu pour responsable du massacre de Srebrenica en 1995 et du siège de Sarajevo.
Milorad Dodik a exigé le retrait de ce décret mémoriel.

Le 9 décembre 2021, dans son discours-programme sur la future présidence française du Conseil de l'Union européenne (PFUE), Emmanuel Macron assurait que les Balkans occidentaux serait une de ses priorités. Il indiquait d'ailleurs que "cette région est traversée par de nouvelles tensions. L'histoire y est de retour, le tragique aussi et nous avons une responsabilité toute particulière." Le président français ajoutait, "nous ne pourrons pas bâtir l'Europe de paix des cinquante prochaines années si nous laissons les Balkans occidentaux dans la situation dans laquelle ils sont aujourd'hui."
En juin 2022, la PFUE organisera un Sommet des Balkans. Nul doute que la situation en Bosnie-Herzégovine figurera en bonne place à l'ordre du jour.

Les limites des Accords de Dayton
 
La Bosnie-Herzégovine a proclamé, unilatéralement, son indépendance le 1er mars 1992. Cette annonce a provoqué une guerre civile à partir du 6 avril 1992

Les Accords de Dayton (négociés dans la base aérienne de Wright-Patterson de cette ville américaine du 1er novembre au 21 novembre 1995 puis signés à Paris le 14 décembre 1995) permettent la fin du conflit dans l'ancienne république yougoslave.
Le texte divise le pays entre Bosniaques (Musulmans), Croates (Catholiques) et Serbes (Orthodoxes) et crée une Fédération croato-musulmane (avec trois cantons : bosniaque, croate et croato-bosniaque) et une République serbe (Republika Srpska).

Un système complexe et des communautés qui n'arrivent pas à s'entendre, des Serbes demandant de plus en plus d'autonomie, autant de facteurs qui fragilisent de jour en jour cette union artificielle. Et commencent à rendre obsolète le fragile édifice dressé par les Accords de Dayton.




Nouveau commentaire :
Facebook Twitter

A lire avant de commenter !

Le but des commentaires est d'instaurer des échanges enrichissants à partir des articles publiés sur Econostrum.info.
Pour assurer des échanges de qualité, un maître-mot : le respect. Donnez à chacun le droit d'être en désaccord avec vous. Appuyez vos réponses sur des faits et des arguments, non sur des invectives.
Il n'est pas permis de choisir comme nom d'utilisateur le nom d'une autre personne physique ou morale (entreprise, institution, etc.).
Le contenu des commentaires ne doit pas contrevenir aux lois et réglementations en vigueur. Sont notamment illicites les propos racistes ou antisémites, diffamatoires ou injurieux, divulguant des informations relatives à la vie privée d'une personne, reproduisant des échanges privés, utilisant des oeuvres protégées par les droits d'auteur (textes, photos, vidéos…).
Econostrum.info se réserve le droit d'éliminer tout commentaire susceptible de contrevenir à la loi, ainsi que tout commentaire hors-sujet, répété plusieurs fois, promotionnel ou grossier, contenant des invectives et des propos agressifs visant des personnes, notamment les autres commentateurs.
Une trop mauvaise qualité d’écriture (multiplication des fautes de frappe, absence totale de ponctuation, langage SMS, etc.) peut entraîner la non-publication des messages.
Les décisions des modérateurs ne peuvent être contestées. L’auteur de la contribution est responsable de son contenu. La fiabilité de l’utilisateur, son identité et sa moralité ne peuvent être garantis par Econostrum.info. Econostrum.info ne pourra en aucun cas en être tenu responsable.
Si vous désirez signaler un contenu illicite ou abusif, merci de le faire à l'adresse suivante : redaction@econostrum.info.

   Nos partenaires






À propos d'Econostrum.info


Econostrum.info est un média indépendant qui traite au quotidien l'actualité économique des pays riverains de la Méditerranée. Coopération économique, actualité des entreprises par secteur (Industrie, Services, Transport, Environnement, Société/Institutions), dossiers thématiques, actualité des aéroports, compagnies aériennes et maritimes (nouvelles destinations)... sont traités et analysés par une équipe de journalistes présents dans le bassin méditerranéen.


S'abonner à Econostrum.info