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L’opinion publique américaine et Israël : une vision qui a cessé d’être monolithique.

Par Michel Roche, consultant indépendant. Associé au groupe d’analyse de JFC Conseil



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L’opinion publique américaine et Israël : une vision qui a cessé d’être monolithique.

L’opinion américaine est restée majoritairement favorable à Israël, comme tous les sondages le montrent. Au cours des dernières décennies, le pourcentage d’opinions favorables a peu varié, se situant de manière constante au-dessus de 60 %, tandis que près de 50 % de l’opinion considère qu’Israël est un allié pour les États-Unis.
 
Mais la réalité montre aussi qu’au-delà des statistiques l’opinion est traversée par un débat de fond. Depuis une dizaine d’années, ceux que l’on a appelés les nouveaux historiens israéliens, Ilan Pappé notamment avec « Le nettoyage ethnique de la Palestine » (2006), ont amené les milieux intellectuels à se confronter à des questions dérangeantes. Le résultat est que les interrogations ne sont plus taboues et, si le changement d’esprit ne se reflète pas encore au niveau du grand public, de nombreuses réflexions sont publiées dans les médias les plus prestigieux.
 
L’Amérique prend conscience que, si elle est très bien informée sur la situation en Israël, en revanche elle ignore presque tout de la Palestine. De manière révélatrice le New York Review of Books dans son numéro daté du 26 septembre 2013 s’interrogeait sur les raisons de cette ignorance. L’auteur de l’article, P. Beinart, n’est ni un nouveau venu ni un penseur radical: il anime un site internet dépendant de Newsweek et, l’an dernier, son livre sur la fin du sionisme avait connu un incontestable succès. Au moment où paraît son article, un livre sur le même thème paraît également, mais parmi ses auteurs on trouve des rabbins.
 
Il ne s’agit pas de publications isolées, bien au contraire. On assiste en effet à une multiplication des réflexions critiques sur des sites d’information qui sont d’une incontestable tenue intellectuelle. Le débat qui se développe sur le Net n’est d’ailleurs pas sans rappeler celui sur la guerre au Vietnam qui avait agité les universités américaines durant les années 60. Le politiquement correct dans l’expression publique sur Israël touche manifestement à sa fin Outre–Atlantique.


Impossible pour un Palestinien de s'exprimer sur un campus américain

 
Pour mesurer l’enjeu d’une telle évolution, il convient de rappeler que depuis les années 1970 l’opinion publique américaine constitue une ligne de défense prioritaire pour Israël, selon la formule de l’ancien président israélien, Chaïm Herzog. Le maintien d’une opinion favorable est en effet d’une importance stratégique pour Israël et ceci explique le poids du lobby pro-israélien aux États-Unis et les résultats très importants qu’il a obtenus. Ces résultats vont de l’engagement américain à assurer la supériorité militaire de l’État hébreu, ce qui représente concrètement une aide d’environ 3 milliards de $ par an, jusqu’à un soutien politique inconditionnel, notamment aux Nations Unies. On a encore pu le constater l’an dernier lorsque la délégation américaine au Conseil de sécurité s’est opposée de manière très visible à ce qu’un vote soit organisé sur la reconnaissance de l’État palestinien.
 
Cette mécanique très efficace repose sur la mobilisation des grandes organisations juives, AIPAC (The American Israel Public Affaire Committee) en tête. Deux exemples illustrent la démarche destinée à prévenir une éventuelle perte de contrôle de l’opinion : l’accès au « fund raising » qui est indispensable pour engager une campagne électorale est de facto soumis à l’expression d’opinions politiquement correctes sur Israël. Ceci permet de comprendre pourquoi le Congrès peut régulièrement adopter des motions invitant le gouvernement fédéral à transférer l’ambassade des États-Unis à Jérusalem. À un autre niveau, les universités américaines sont depuis plusieurs années soumises à la « circulaire Hillel », document officieux émanant de l’AIPAC et qui a pour but d’empêcher l’invitation sur les Campus de toute personne réputée hostile à Israël ou favorable à son boycott. Les efforts ne sont pas limités aux États-Unis comme le montre le dernier accord au titre de la « circulaire Hillel » qui vient d’être conclu avec l’université d’York, au Canada. Le résultat est qu’il est pratiquement impossible à un Palestinien de s’exprimer sur un campus américain ; accessoirement certaines organisations juives tombent également sous le coup de cette circulaire.


De nouvelles organisations juives plus modernes

 
C’est ce dispositif de contrôle de l’opinion qui est aujourd’hui menacé par les mouvements qui se font jour, et ceci à deux niveaux :
 
1. Au niveau des organisations juives d’abord, où l’unité sur le soutien inconditionnel d’Israël n’est plus qu’un souvenir.
L’AIPAC a longtemps dominé la scène. C’est elle qui exerce le pouvoir le plus visible dans les milieux politiques : ses « staffers » sont très présents au Congrès et c’est elle qui reçoit habituellement les dirigeants israéliens, au point qu’elle passe pour la voix d’Israël aux États-Unis. En effet, il n’y a pas l’épaisseur d’un papier de cigarette entre ses positions et celles du gouvernement israélien.

Son alignement excessif est à l’origine de la création d’une autre organisation plus moderne, J Street, qui a tenu à se démarquer de l’« establishment» traditionnel. Il s’agit d’une organisation proche des Démocrates ; son approche d’Israël est critique, mais reste mesurée. Aussi pour ses détracteurs représente-t-elle les « Juifs d’Obama ».
 
À côté de ces grandes organisations se trouve un certain nombre de mouvements qui ont tous la caractéristique de s’appuyer sur leur identité juive. Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer vu d’Europe, ces mouvements ne sont pas « idéologiques » mais, conformément à une spécificité très forte de la tradition juive, ils sont fondés sur le primat de l’éthique et la recherche de la justice. Et c’est bien ce qui rend leur message « radical » plus difficile à gérer pour les formations traditionnelles. Mais alors qu’en France on en est encore à utiliser l’expression « d’antisémitisme juif » pour stigmatiser ce courant de pensée, on n’en trouve pas l’équivalent aux États-Unis.

Ainsi avec un certain courage ces organisations se sont engagées pour le dialogue avec les musulmans après l’attentat du 11 septembre 2001. Elles ont également pris le contre-pied des tendances antiIslam, affichées par l’AIPAC qu’elles ont accusé d’alimenter le ressentiment auprès de l’opinion américaine.

Vis-à-vis d’Israël les mouvements les plus en pointe n’ont plus de restriction mentale à utiliser le mot d’ « apartheid » pour désigner la politique à l’égard des Palestiniens et à plaider pour le boycott tel qu’il est conçu dans le mouvement BDS (Boycott Desinvest Sanctions). Ce faisant ils se placent au cœur du débat sur ces notions clés qu’il est indispensable pour le gouvernement israélien de contrer ; ils contribuent à affaiblir l’accusation d’antisémitisme qui pèse sur qui voudrait y adhérer.

L'intérêt des Etats-Unis, et non celui d'Israël, doit primer

2. En revanche, la majorité de l’opinion américaine ne se sent pas encore concernée par ces aspects. Mais elle ne s’interdit plus un regard critique sur la relation avec Israël ; elle aborde désormais la question sous l’angle des intérêts des États-Unis.
Certes, cet état d’esprit n’est guère visible au Congrès qui reste le bastion du conservatisme en la matière. Les efforts engagés par l’AIPAC au début de l’année 2013 pour renforcer la relation entre les États-Unis et Israël ont ainsi été couronnés de succès permettant l’adoption d’une législation qui précise qu’« Israël est un partenaire stratégique majeur des États-Unis » et prévoit un certain nombre de dispositions concrètes. Mais cette surenchère a deux défauts : d’une part, elle alimente le débat et, surtout, elle montre que M. Obama bénéficie du soutien de l’opinion lorsqu’il se démarque de la ligne dure défendue par M. Netanyahou et l’AIPAC.
 
Les sondages ont en effet montré que les Américains n’étaient pas favorables à des frappes sur l’Iran ; aujourd’hui elle est favorable à des négociations avec Téhéran et sourde aux appels à la prudence en provenance d’Israël. Il y a quelques semaines l’AIPAC suivant là aussi M. Netanyahou, a fait inutilement campagne pour une intervention militaire en Syrie.
 
La presse américaine est encore très gardée sur le sujet et c’est dans les commentaires publiés sur internet que l’on peut se rendre compte de l’évolution des esprits à l’égard d’Israël. Certains commentaires de lecteurs, que l'on peut lire sur la toile, sont parfois exprimés dans des termes très vifs empruntant une liberté de ton qui contraste fortement avec ce que l'on pouvait voir il y a quelques années encore. Et, probablement plus significatif d'une évolution de fond, le lecteur de base se prend à réaliser que c’est l’intérêt des États-Unis, et non celui d'Israël, qui doit primer et que c’est aux Américains eux-mêmes de décider sur ce point.

Mercredi 16 Octobre 2013






1.Posté par François Henriot le 17/10/2013 15:02
J'aime (?) les points de vue "indépendants" qui mettent en avant ce qui peut affaiblir Israël et ses soutiens, certes peu dans l'air du temps en Europe - et dans les merveilleux pays musulmans. Le fait est d'ailleurs qu'avec B. Obama comme président, les Etats-Unis s'éloignent du petit état juif si bien entouré de grands nations ouvertes. Comme ils s'éloignent de tout soutien au monde démocratique. Que souhaitent les adeptes d'une pensée plus "progressiste"? La paix à tout prix? Deux, trois, quatre nouveaux "Munich"?

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Henry Marty-Gauquié, directeur honoraire de la BEI, membre du groupe de réflexion et d'analyse JFC Conseil.
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