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Industrie de défense : une filière navale française en ordre dispersé ?

Par Hervé Lemaitre, Expert-Conseil en stratégie de développement international-export



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Industrie de défense : une filière navale française en ordre dispersé ?
Ce n'est un secret pour personne : comme le titrait récemment le quotidien La Croix, l'industrie de l'armement est stratégique pour l'Etat français. En termes d'indépendance et de souveraineté, mais aussi en termes financiers. En 2018, les exportations françaises se sont élevées à 9 milliards d'euros, secteurs terrestre, naval et aéronautique confondus (certaines années comme 2015 ont même atteint des records, avec 16,9 milliards d'euros à l'export). De plus, la construction navale vit en ce moment une vraie révolution technique, une nouvelle génération de bâtiments intelligents sont en train de voir le jour comme en témoigne le travail des 1200 ingénieurs de Naval Group sur le site d'Ollioules (Var), totalement concentrés sur l'intégration des grands logiciels et de la réalité virtuelle dans la conception et dans le fonctionnement des futurs engins, sur et sous les mers.
 
Fer de lance de l'industrie tricolore, Naval Group est une entreprise qui a le vent en poupe depuis près de... quatre siècles ! C'est en effet le cardinal de Richelieu qui a fondé les arsenaux de France. Déjà au XVIIe siècle, l'Etat français avait en tête d'être garant de sa propre indépendance sur les mers. Depuis, de l'eau a coulé en rades de Brest et de Toulon. Les arsenaux se sont tour à tour appelés DCN, puis DCNS avant d'être rebaptisés Naval Group en 2017 sous l'impulsion de son actuel PDG, l'emblématique Hervé Guillou qui sera atteint par la limite d'âge courant 2020.

A l'heure du bilan, l'équipe dirigeante peut montrer ses excellents résultats industriels et économiques mais également son carnet de commandes : il est plein, avec par exemple le contrat de cinquante ans signé avec l'Australie pour la livraison de douze sous-marins. Pour accélérer sa mutation digitale, le constructeur tisse aussi de nouveaux partenariats, comme avec le Centre de l'énergie atomique de Saclay, avec le motoriste Safran ou même avec Peugeot. « Il n'y a plus un projet de l'entreprise qui ne démarre sans que l'on se pose la question de la cybersécurité, explique Patrick Hébrard, coordinateur cybernaval pour Naval Group et titulaire de la chaire de cyberdéfense à l'Ecole navale de Lanvéoc. Durant tout le cycle de vie du navire, nos cyberexperts interviennent aussi bien au niveau du design, que des architectures, du codage, des essais et de la qualification finale avant livraison et ensuite au niveau du maintien en condition de sécurité. » En deux mots, Naval Group est devenu un constructeur systémique et intégrateur, version 4.0.

Thales, le touche-à-tout

Thales est un acteur majeur de l'industrie de la Défense, nº2 européen et nº8 mondial. Equipementier de choix dans le domaine de l'électronique et des radars, l'entreprise dirigée par Patrice Caine se rêve elle aussi en intégrateur systémique. Mais légère ombre au tableau, les derniers grands projets européens se sont pensés sans Thales, qu'il s'agisse du futur avion de chasse européen SCAF ou de la co-entreprise franco-italienne Naviris qui réunit depuis juin 2019 Naval Group et le constructeur Fincantieri.

Autre ombre au tableau qui brouille un peu les cartes : Thales se retrouve parfois en compétition avec... Naval Group, dont il est pourtant le deuxième actionnaire. Une situation de concurrence franco-française quelque peu incongrue mais que permet le pacte d'actionnaire, l'État français ayant concédé à Thales le droit de faire ce qu'il veut à partir de ses différentes filiales étrangères, comme cela a été le cas sur l'appel d'offres belgo-néerlandais pour la livraison de douze chasseurs de mines. Au moment de l'épilogue de l'affaire, le journal économique Les Echos titrait sur « la guerre des mines ». L'Etat – actionnaire de Thales à 25,7% et de Naval Group à 62,49% – aurait probablement son mot à dire pour éviter de répéter ce genre de scénario à l'avenir. D'autant que Thales est coutumier des incursions dans les grands programmes navals, parfois : associée à la construction de la classe de porte-aéronefs britannique Queen Elisabeth (et tentée à un moment de prendre le leadership du programme), Thales s'est aussi récemment rapprochée du duo Damen-Saab en leur proposant un système sonar maison face à l'offre de... Naval Group, encore une fois.
 
L'Etat aura également son mot à dire pour que la transition à la tête de Naval Group se fasse en douceur en 2020. Face à la volonté de Thales de caser un homme de l'intérieur, l'Etat aura tout intérêt à sélectionner un talent issu de l'industrie navale pour poursuivre la stratégie actuelle et conserver à Naval Group son leadership de systémier européen du secteur, formant éventuellement tandem avec l'actuel PDG. Alors qu'un profit warning a été adressé aux marchés, Thales serait bien inspirée de se concentrer sur ses nouveaux domaines de prédilection, comme l'intelligence artificielle. « L'IA est mature pour tout un tas d'application et de cas d'usage, explique Patrice Caine. La question est de savoir à quel rythme les clients seront prêts à l'utiliser dans les systèmes, et à quelle vitesse les clients et les utilisateurs seront prêts à l'accepter. » Patrice Caine le sait, rien ne sert de confondre vitesse et précipitation. Mais ces guerres de clochers ne doivent faire oublier d'autres acteurs de l'industrie navale, plus discrets, mais tout aussi essentiels.

Kership, la valeur montante

L'issue de l'appel d'offre belgo-néerlandais aura aussi été une bonne nouvelle pour Kership, la filiale commune entre Naval Group et l'entreprise bretonne Piriou. Selon Ouest-France, les sites de production de Concarneau et de Lanester pourraient être sélectionnés pour construire les coques des douze navires. « Splendide contrat pour Naval Group et ECA Group, 10 ans de visibilité. Fierté du succès total de la stratégie. » Par ce tweet daté du 16 mars dernier, Pascal Piriou, PDG de l'entreprise éponyme et principal actionnaire de Kership (à hauteur de 55%), se félicitait du contrat belgo-néerlandais remporté à la photo finish.

Et cette bataille est loin d'être la première gagnée par le 3e larron de l'industrie navale tricolore. Kership est en train de se faire une solide réputation, grâce à la livraison de coques de bateaux, de bateaux clé en main, mais aussi avec ses chantiers de maintenance et de réparation, comme celui ouvert sur l'île de la Réunion. Au printemps dernier, l'entreprise bretonne a par exemple présenté le Rhône, le Seine et le Garonne, les trois derniers exemplaires des BSAM (Bâtiment de soutien et d'assistance métropolitain), livrés à la Marine nationale française pour ses besoins opérationnels (remorquage, sauvetage, protection de l'environnement...).

Dans la foulée, Kership a également mis à l'eau le Dumont d'Urville, un BSAOM (Bâtiment de soutien et d'assistance outre-mer) dont la base finale sera la Martinique. Pascal Piriou ne cachait pas sa fierté suite aux louanges dressées par la ministre de la Défense Florence Parly  : « La reconnaissance de Kership comme l'un des principaux fournisseurs de notre Marine nationale est aussi la reconnaissance de notre stratégie lancée en 2013 et la reconnaissance du travail de nos salariés. » La reconnaissance aussi d'un savoir-faire français tout simplement.

Vendredi 24 Janvier 2020


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