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Espagne - Catalogne : généalogie d'une rupture


Maires, juristes, syndicalistes, directeurs d’établissements scolaires, étudiants : si le gouvernement de Mariano Rajoy a réussi en Catalogne, c'est bien à fédérer un maximum de corporations... contre lui ! Cette situation d'opposition est le résultat de dix ans de mésententes entre Barcelone et Madrid. Une décennie de rendez-vous manqués qui aboutissent à l'acte de rupture du référendum d'autodétermination du 1er octobre 2017, jugé illégal et activement combattu par l’État espagnol. Analyse du sociologue et politologue Ricardo Romero de Tejada (1).



Les rendez-vous manqués entre Madrid et Barcelone au cours des dix dernières années ont nourri l’indépendantisme catalan (photo F. Matéo)
Les rendez-vous manqués entre Madrid et Barcelone au cours des dix dernières années ont nourri l’indépendantisme catalan (photo F. Matéo)

econostrum.info : Comment est-on arrivé à l'organisation d'un « référendum d'autodétermination » le 1er octobre 2017 en Catalogne, alors que ce vote est jugé illégal par l’État espagnol ?
 

Ricardo Romero de Tejada : Il faut d'abord comprendre que ce scrutin n'est pas une décision inopinée. C'est un mouvement qui s'inscrit dans le temps, et dans une suite de confrontations avec le pouvoir central. Toutes les difficultés commencent avec les manifestations pour protester, voici sept ans, contre la décision du Conseil Constitutionnel espagnol, qui avait annulé des mesures clés du statut d'autonomie de la Catalogne. Alors même que ce statut avait été adopté au terme d'un long processus démocratique en 2006, avec un double vote au Parlement catalan et au Parlement espagnol, et ratifié par un référendum en Catalogne. Tout ce processus a été anéanti par la décision des douze membres du conseil constitutionnel  (NDLR : suite au recours en inconstitutionnalité déposé par le Partido Popular de Mariano Rajoy). Le gouvernement régional de la Generalitat a prévenu à l'époque que ce jugement risquait d'altérer durablement et gravement les relations avec le gouvernement central. Et cette mise en garde n'a pas été entendue.
 

Mais à quel moment se produit la fracture ?
 

Ricardo Romero de Tejada : Je pense que l'on peut dater le véritable point de rupture entre le gouvernement central de Madrid et le gouvernement de Catalogne en 2013, lorsque la Generalitat demande d'examiner la possibilité d'un référendum consultatif, donc parfaitement en accord avec la constitution. La proposition est approuvée par plus de 70 % des élus du parlement de Catalogne ; en retour, plus de 80% des députés des Cortes, le parlement espagnol, répond par la négative à cette initiative. C'est à ce moment là que la fracture apparaît avec évidence.

Mais il ne faut pas oublier non plus le refus, de la part du gouvernement espagnol, de négocier un nouveau pacte fiscal en 2012.... et on peut remonter jusqu’en 2007, lorsque le Partido Popular faisait signer des pétitions contre le statut d'autonomie catalan. La montée de l'indépendantisme en Catalogne est également une réponse à ce mépris et au sentiment de frustration ressentis au cours de cette dernière décennie.


« Le 1er octobre 2017 est un début »

Ricardo Romero de Tejada : « L'organisation du référedum en catalogne est  un signe de l'effondrement du système qui fonctionnait en Espagne depuis la transition démocratique » (photo DR)
Ricardo Romero de Tejada : « L'organisation du référedum en catalogne est un signe de l'effondrement du système qui fonctionnait en Espagne depuis la transition démocratique » (photo DR)

 Est-ce que cela signifie d'après vous que les relations ont atteint un point de non-retour ?
 

Ricardo Romero de Tejada : La Catalogne a fait un pas décisif vers l'organisation d'un référendum d'autodétermination. En ce sens, nous pouvons dire que c'est la fin de ce sentiment qui dominait jusqu'à présent au sein des élites en Espagne, selon lequel l'aspiration à l’indépendance était un processus qui tournait à vide, un discours qui se nourrissait de lui-même uniquement à des fins de politique locale. Cette idée reçue a volé en éclats avec l'organisation du vote du 1er octobre. Le parlement catalan présidé par Carles Puigdemont a adopté pour cela une loi qui entérine l'organisation du référendum, et une autre qui établit le cadre de ce que sera le futur État catalan indépendant en cas de victoire du « oui ». Ce sont deux lois qui mettent en cause la constitution espagnole, et sa légitimité, et qui constituent ce point de rupture entre la Catalogne et le reste de l'Espagne.


D'autant que le Conseil Constitutionnel a invalidé ce référendum, jugé par conséquent sans légalité par l’État espagnol. Quelles en sont les conséquences ?


Ricardo Romero de Tejada : C'est une étape supplémentaire dans l'affrontement entre la Generalitat de Catalogne et le gouvernement central de Madrid. C'est surtout le signe du délitement d'un système. Lorsque 700 maires, parmi les 900 de Catalogne, refusent d'obéir à la loi en décidant de collaborer à l'organisation du référendum du 1er octobre sanctionné par le conseil constitutionnel, quand ces 700 maires ne reconnaissent plus l'autorité de l'État, c'est le début de la fin, un signe de l'effondrement du système qui fonctionnait en Espagne depuis la transition démocratique et l'adoption de la constitution, en 1978.


« L'option d'une déclaration unilatérale d'indépendance de la Catalogne et la proclamation de la république catalane n'est pas écartée » (photo F. Matéo)
« L'option d'une déclaration unilatérale d'indépendance de la Catalogne et la proclamation de la république catalane n'est pas écartée » (photo F. Matéo)

Comment peut-on envisager « l'après 1er octobre 2017 » ?
 

Ricardo Romero de Tejada : À mon avis, il faut commencer à dialoguer et rechercher une solution prenant en compte les diverses nationalités qui composent l'Espagne. Mais face à l'absence de réponse de l’État espagnol et à la frustration, l'option d'une déclaration unilatérale d'indépendance de la Catalogne et la proclamation de la république catalane n'est pas écartée. Avec le risque d'arriver à une impasse qui peut durer pendant des années, et qui aboutirait à ce paradoxe : une Catalogne indépendante non reconnue par Madrid, donc toujours intégrée à l'Union Européenne... puisque l'Europe ne peut pas rejeter un État qui se déclare indépendant si celui-ci est toujours considéré comme appartenant à un pays communautaire !

La solution passe dans tous les cas par un dialogue entre les autorités catalanes et le gouvernement central espagnol. C'est peut-être difficilement envisageable à court terme, mais en politique, il ne faut jamais dire « jamais ». Le 1er octobre 2017 n'est pas une fin, c'est un début ; et j'espère le début d'un dialogue entre la Catalogne et l'État espagnol.

 
Lire aussi : Référendum en Catalogne : le jour d'après
 

(1) Ricardo Romero de Tejada vient de publier « Por que hemos llegado aquí ; geopolítica y política de la cuestión catalana » (ed. Tiempos de Espera)



Propos recueillis par Francis Matéo, à BARCELONE


Vendredi 29 Septembre 2017



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