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Enquête sur la question du Sahara occidental Partie 1/3 : l'équation politique. Le Sahara occidental, un conflit ensablé dans ses contradictions


Violation du cessez-le-feu signé en 1991, reconnaissance de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental par les États-Unis, les évènements s'accélèrent ces derniers jours sur la question du statut de ce territoire. English version



David Fischer, ambassadeur des Etats-Unis au Maroc signe la nouvelle carte intégrant le Sahara occidental au Maroc (photo : gouvernement marocain)
David Fischer, ambassadeur des Etats-Unis au Maroc signe la nouvelle carte intégrant le Sahara occidental au Maroc (photo : gouvernement marocain)
Samedi 12 décembre 2020, David Fischer, ambassadeur des États-Unis au Maroc, signait la nouvelle carte officielle du Maroc pour le gouvernement américain. Prochainement présentée au roi Mohammed VI, elle intègre le Sahara occidental dans les frontières du royaume chérifien. Une première.
 
Cette information, si symbolique qu’elle soit, ne constitue en fait que la suite logique de la reconnaissance, par tweet quarante-huit heures avant, de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental par Donald Trump. Mais aussi un retour d'ascenseur, totalement assumé, après la déclaration de Rabat sur sa normalisation de ses relations avec Israël (voir partie 3 de notre enquête).
 
Pour ce spécialiste français des questions géopolitiques méditerranéennes requérant l'anonymat, "qu'un chef d’État reconnaisse unilatéralement 'la souveraineté du Maroc' sur le Sahara occidental démontre le mépris dans lequel ce responsable tient l'Onu. Il dévalorise cette institution unique. Imaginer que les États-Unis se proposent d’imposer leur gouvernance autoritaire à l’ensemble de la planète en remplacement d’une administration de concertation internationale me paraît une perspective extrêmement dangereuse." Selon lui, "instrumentaliser la question du Sahara occidental pour satisfaire des projets politiciens égocentriques par une négociation de marchands de tapis, sans mesurer les conséquences liées à la délégitimation de l'Onu est clairement irresponsable."
 
Mohamed Ould Cherif, directeur du centre de réflexion franco-sahraoui Ahmed Baba Miské, affirme que "le statut du Sahara Occidental a été défini par les Nations unies comme territoire non autonome en attente d’autodétermination. La décision du président sortant, M.Trump, se trouve en totale contradiction avec la légalité internationale et avec les décisions et résolutions du conseil de sécurité."
 
Avis totalement opposé pour Jawad Kerdoudi, président de l'Institut marocain des relations internationales (IMRI) : "la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté du Maroc sur son Sahara conforte la position diplomatique du Maroc, les États-Unis étant la première puissance économique et militaire du monde. Leur présence sur ce dossier est légitime, car il est géré par l’ONU, et les États-Unis font partie des membres permanents du Conseil de sécurité. De plus, le décret présidentiel américain mentionne qu’un État sahraoui indépendant n’est pas une option réaliste pour résoudre le conflit."
 
Rachid El Houdaigui pense que "les États-Unis sont présents sur ce dossier, car ils ont les ressources nécessaires pour régler le problème." Et le professeur de l'université Abdelmalek Essaadi (Tanger), membre du Policy Center for the New South (Rabat), de préciser, "les officiels français ont souvent dit à leurs homologues marocains que la solution du Sahara se trouve à la maison Blanche et non pas à l’Élysée !"

Fin de 30 ans de cessez-le-feu

Le Sahara occidental est considéré par le Maroc comme faisant partie intégrante de son territoire (carte DR)
Le Sahara occidental est considéré par le Maroc comme faisant partie intégrante de son territoire (carte DR)
Le tracé de cette nouvelle carte américaine validé dans le sens du poil marocain porte le sceau trumpien et pourrait donc bien s'avérer éphémère. Une fois assis derrière le bureau ovale, Joe Biden sortira-t-il sa gomme pour rétablir les pointillés de cette frontière si critiquée ? "La décision de reconnaître la marocanité du Sahara est l’aboutissement d’un processus qui a commencé depuis que l’administration américaine, George W. Bush puis Barack Obama, a considéré le plan d’autonomie comme solution crédible et réaliste. Donald Trump n’a fait que pousser la logique vers son point d’arrivée", analyse Rachid El Houdaigui. Mohammed Ould Cherif se veut moins confiant : "le nouveau président a pour leitmotiv le retour d’une Amérique respectueuse de la légalité internationale. En outre le principe régissant la résolution de ce conflit est celui de l’autodétermination, un principe fondateur des États-Unis. Aussi, je pense qu’il y a de fortes chances que ce décret d’un président sortant soit annulé, comme c’est souvent le cas, par le nouveau président."
 
Cette polémique intervient alors que la situation sur place devient de plus en plus tendue depuis novembre 2020 avec des échanges de tirs entre les troupes marocaines et le Front Polisario, mouvement de libération du Sahara occidental. Le bruit des armes, mais aussi un communiqué du Front Polisario décrétant l'"état de guerre", est venu déchirer un silence résultant de trente ans de cessez-le-feu.
À l'origine de ce "réveil", le blocage du trafic routier (principalement des camions) au niveau du poste frontière de Guerguerat par les indépendantistes. La seule route menant du Maroc à la Mauritanie et aux pays de l'Afrique de l'Ouest. Mais aussi "les attaques massives par tirs et pilonnages" du Front Polisario, selon les termes de son ministère de la Défense contre le mur de sable s'étendant sur 2 700 km de long et faisant office de barrage pour éviter les incursions du Polisario.
 
En réponse, les Forces armées royales marocaines (FAR) se sont déployées dans la zone tampon de Guerguerat, sous surveillance de l'Onu, pour déloger les hommes du mouvement sahraoui. Pour Mohamed Salem Ould Salek, ministre des affaires étrangères de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) autoproclamée, "la fin de la guerre est liée désormais à la fin de l'occupation illégale". Sous entendu, de la partie du Sahara occidental sous contrôle marocain.
"Les Sahraouis restent ouverts aux négociations, car par principe ils sont un peuple pacifique. Néanmoins, compte-tenu de la démarche du Maroc d'élargir le conflit à d'autres parties, lointaines de la région, je ne vois pas une réelle volonté du Royaume du Maroc de s'asseoir à la table des négociations", complète Mohamed Ould Cherif.
 
Les Nations unies se sont montrés bien silencieuses après ces évènements venant bouleverser un statu quo pourtant très fragile. Le dernier rapport annuel du secrétaire général de l'Onu se contente d'indiquer qu'il était "extrêmement difficile de vérifier la réalité des informations diffusées de l'un ou de l'autre côté."

L'histoire du Sahara occidental en quelques dates repères
 
1884 : Le Sahara occidental devient une colonie espagnole
1912 : Début du Protectorat français au Maroc et du sous-protectorat espagnol au Maroc au Nord du pays et dans les territoires sahariens de Tarfaya et du Rio de Oro
1956 : Proclamation de l'indépendance du Maroc et fin du Protectorat espagnol sur le nord du pays
1958 : Cession au Maroc par les Espagnols du territoire de Tarfaya puis création du Sahara espagnol (avec Rio de Oro et Saguia el-Hamra)
1963 : Guerre des Sables entre le Maroc et l'Algérie à la suite d'incidents frontaliers
1964 : Cessez-le-feu
1969 : Cession par les Espagnols de l'enclave d'Ifni
1975 : L'Espagne cesse son protectorat au Maroc, qu'elle exerçait avec la France
1976 : Autoproclamation de la République arabe saharaouie démocratique (RASD) par le Front Polisario
Mars 1976 : Reconnaissance de la RASD par l'Algérie
1991 : Cessez-le-feu prononcé sous égide des Nations unies avec une pseudo-frontière définie.
2007 : Le Maroc propose un plan de "large autonomie", refusé par le Front Polisario


Guerre larvée entre Maroc et Algérie

L'ancienne colonie espagnole (voir encadré) de 266 000 km² est revendiquée par le Maroc qui contrôle à 80% ce territoire comptant 654 000 habitants (chiffre 2018), dont près de 500 000 dans les villes sous emprise de Rabat.
 
À son indépendance en 1956, le Royaume chérifien avait dû renoncer aux enclaves de Ceuta et Melilla et à quelques rochers à cause de leur appartenance à la couronne espagnole avant le début du protectorat. Mais pour Mohammed Ben Youssef, sultan du Maroc qui régnera sous le nom de Mohammed V, le départ des Espagnols plaçait d'emblée le Sahara occidental sous son autorité. Le territoire de Tarfaya (1958) puis l'enclave d'Ifni (1969) ont bien été rétrocédés par les Espagnols au Maroc. Mais pas le Rio de Oro et le Seguia el-Hamra.
 
Après la mort de Francisco Franco et l'installation de Juan Carlos, les Espagnols sont partis en 1975 sans régler le problème du statut qui devait passer par un référendum auprès du peuple sahraoui. Hassan II s'est toujours opposé à l'autodétermination.

L'Onu dépêche une mission sur place en mai-juin 1975. Ses conclusions viennent alimenter la décision du 16 octobre 1975 de la Cour internationale de Justice constatant que le Sahara occidental n'était pas "terra nullius" (territoire sans maître) au moment de sa colonisation et que les tribus nomades le peuplant, malgré les liens juridiques d'allégeance avec le Maroc et la Mauritanie, ont le droit de se prononcer sur son statut.
Le Maroc, avec sa Marche Verte forte de 350 000 militants, et la Mauritanie décident alors d'envahir ce territoire. En réponse, le Front Polisario, mouvement indépendantiste, prend les armes. L'Algérie se mêle à la partie, mais ne reste que quelques jours (en janvier 1976) sur place avant de se retirer.
Une semaine plus tard, les accords de Madrid, dénoncés par le Polisario et souvent qualifiés, même en Europe d'"habillage juridique de l'occupation marocaine", partagent la région entre le Maroc (deux-tiers) et la Mauritanie (un tiers).
 
La guerre larvée entre le Maroc et l'Algérie débute. La frontière entre les deux pays est fermée depuis 1994. En 1979, la Mauritanie renonce finalement à toute vue sur le Sahara occidental.

L'Onu impuissante depuis quatre décennies

Le drapeau du Front Polisario flotte au-dessus d'un hélicoptère de la Minurso (photo : DR)
Le drapeau du Front Polisario flotte au-dessus d'un hélicoptère de la Minurso (photo : DR)
"L'abandon de cette colonie par les Espagnols a conduit à la situation actuelle. Il paraît légitime de s’appuyer sur la position de la seule organisation internationale reconnue par tous, l'Onu, et qui soit productive de paix. Même si cette tâche est délicate et parfois décevante", affirme ce spécialiste français des questions géopolitiques méditerranéennes déjà cité. "L’Onu est responsable de la décolonisation de ce territoire et a mis en place une mission pour cela, la Minurso. Ce référendum devait avoir lieu six mois après le cessez-le-feu en septembre 1991. Plus de vingt-neuf ans après, L’Onu n’a toujours pas organisé ce référendum, bien que le corps électoral ait été clairement établi par elle", relève Mohamed Ould Cherif.
 
L'Onu qualifie le Sahara occidental de "territoire non autonome" depuis 1963. "Dans un processus de décolonisation, il s'agit de savoir si le peuple est souverain sur son territoire ou pas. C'est le cas ici", nous rappelle Gilles Devers, avocat français du Front Polisario, en dressant des parallèles avec le FLN en Algérie et l'OLP en Palestine. "Mouvement de libération nationale, le Front Polisario est la forme juridique provisoire qui représente le Sahara occidental", insiste-il.
 
Jawad Kerdoubi estime que "le Sahara occidental fait partie intégrante du territoire marocain. Des liens juridiques d'allégeance ont existé avant l'occupation espagnole entre les sultans du Maroc et les chefs des tribus sahraouis. Ces liens ont été reconnus par la Cour internationale de justice de La Haye dans son avis consultatif du 16 octobre 1975." Rachid El Houdaigui ne voit pas "le Maroc sans son prolongement géographique et humain saharien. C'est une question essentielle pour l’État-nation marocain, pour les institutions politiques et pour la posture géographique du pays." Il reprend une vieille thèse toujours vivace, "ceux qui ont cru pouvoir étouffer le Maroc, en l'encerclant par la création d'un micro État, vivent aujourd’hui une désillusion." La référence à l'Algérie, accusée par certains de vouloir fermer l'accès à l'Afrique subsaharienne au Maroc, est limpide.

Un plan d'autonomie proposé par le Maroc

Les casques bleus viennent de voir leur mission reconduite pour un an (photo : Minurso)
Les casques bleus viennent de voir leur mission reconduite pour un an (photo : Minurso)
Les autorités marocaines préconisent un plan d'autonomie sous sa souveraineté. Le document présenté en 2007 par le Maroc à l'Onu est "la meilleure solution pour le statut futur du territoire, car il prévoit une large autonomie de la région avec un gouvernement et une assemblée locale sous souveraineté marocaine", souligne Jawad Kerdoudi. Pour le président de l'IMRI, "le référendum d’autodétermination ne peut pas être organisé, car il n’y a pas eu d’accord entre les parties pour identifier le corps électoral. Un retour à la table des négociations est envisageable au cours de l’année prochaine 2021, mais pour qu’il soit efficace il faut qu’il prenne comme base de discussion le plan d’autonomie du Maroc."
 
Les dirigeants du Front Polisario réclament la mise en place du référendum d'autodétermination prévu par les Nations unies. Les négociations se trouvent au point mort depuis le printemps 2019. Et la Minurso, la force de maintien de la paix de l'Onu créée en avril 1991 vient, début novembre 2020, de rempiler pour un mandat d'un an, jusqu'au 31 octobre 2021. Basés à Laâyoune, ces casques bleus (245 militaires auxquels s'ajoutent 440 administratifs) poursuivent leur mission. Ils se trouvent désormais sans chef depuis la démission en mai 2019, officiellement pour des raisons de santé, de Horst Köhler.
 
Khadija Mohsen-Finan revendique "avoir adopté naturellement une distance par rapport aux parties en travaillant sur ce dossier." Politologue, enseignante à l'Université de Paris 1 et chercheuse au laboratoire Sirice (identités, relations internationales et civilisations de l'Europe), elle affirme qu'"aucune des revendications ne la satisfait pleinement." Khadija Mohsen-Finan fustige "le jeu de balancier marocain entre "droits historiques" et droit international" qu'elle juge "pas acceptable car donnant le sentiment d'une manipulation du droit et de l'histoire. Inversement, un État supplémentaire dans la région, gouverné par le Front Polisario, qui aurait renforcé une Algérie arrogante, parait peu viable et déstabilisateur pour la région.
 
"Le Maroc est plus que jamais en position de force, militaire d'abord, diplomatique ensuite. La question du référendum s'éloigne encore plus, l'Onu ne pipe mot, comme d'ailleurs les Africains", souligne un diplomate français.


Lire les autres articles de notre enquête sur la question du Sahara occidental

Partie 2 : La contrepartie à la reconnaissance américaine : Renforcement des relations entre le Maroc et Israël
Partie 3 : La donnée économique. Un désert plein de ressources
 

Mercredi 16 Décembre 2020

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