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Elections avancées en Turquie : Erdogan joue à quitte ou double


Après quinze ans de pouvoir, Recep Tayyip Erdogan veut encore plus légitimer son pouvoir par une présidentielle et des législatives anticipées. Un pari risqué alors que l'opposition se fédère pour contrer la dérive autoritaire du chef de l'Etat sortant et que l'économie souffre de surchauffe.


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TURQUIE. Quelque 56 millions de Turcs sont appelés aux urnes dimanche 24 juin 2018 pour des élections présidentielles et législatives anticipées qui s'annoncent comme un véritable défi pour le président sortant. Les affiches ornent les murs, les meetings se succèdent jusque dans la rue. L'importance du scrutin n'échappe à personne.

Et surtout pas au principal intéressé. Il domine la scène politique turque depuis 2002 et l'écrasante victoire remporté par le Parti de la justice et du développement (AKP - mouvance islamiste) qu'il a créé et qui l'a porté au poste de premier ministre. Tellement certain de son fait, Recep Tayyip Erdogan n'a pas hésité à avancer d'un an et demi ce scrutin quelques mois après avoir fait approuvé - en avril 2017 par référendum et par une courte victoire (51,4%) - une modification de la constitution lui donnant les pleins pouvoirs.

Un premier avertissement avait eu lieu en mai 2013 avec les incidents de la place Taksim à Istanbul. Des manifestants qui protestaient contre un projet d'aménagement urbain dans un parc sont brutalement délogés par les canons à eau et les bombes lacrymogènes des forces de l'ordre. Cette étincelle met le feu aux poudres dans la population turque qui entame trois semaines de protestations en réclamant la démission du premier ministre... Un certain Recep Tayyip Erdogan jugé autoritaire et accusé de vouloir "islamiser" la société turque. Au lieu de remettre son pouvoir, le voila encore plus légitimé et propulsé président de la république le 10 août 2014 avec une élection haut la main dès le premier tour d'un scrutin qui se déroulait pour la première fois au suffrage universel direct.

Un coup d'Etat prétexte

Entre Europe et Asie, la Turquie dérive vers un régime autoritaire (photo : F.Dubessy)
Entre Europe et Asie, la Turquie dérive vers un régime autoritaire (photo : F.Dubessy)
Recep Tayyip Erdogan va alors s'arroger petit à petit tous les pouvoirs. Et si aux législatives de juin 2015 son parti arrive en tête mais pas avec la majorité absolue, qu'à cela ne tienne, il provoque de nouvelles élections dès le 1er novembre 2015 et l'obtient.

La véritable dérive autoritaire date du fameux "Coup" comme le surnomme les Turcs. Le renversement vers un régime présidentiel, et même dictatorial selon certains, porte une marque indélébile qui continue a peser lourdement sur le pays : celle de ce putsch avorté les 15 et 16 juillet 2016. Le prétexte de la crainte d'un autre coup d'Etat alimente depuis une politique de plus en plus répressive. Le "Coup" sert de prétexte à l'emprisonnement de militaires, de fonctionnaires, de juges, de journalistes... Des purges qui laissent sur le carreau plus de 140 000 personnes limogées ou suspendues et en met en prison plus de 50 000.
Et si cela ne suffit pas à museler l'opposition, Recept Tayyip Erdogan bénéficie d'une autre corde à son arc, celle de sa lutte contre les Kurdes et de leur prédicateur Fethullah Gülen, exilé volontaire aux Etats-Unis, accusé d'avoir fomenté ce coup d'Etat. Mené pourtant par des militaires... Fethullah Gülen nie toute participation.
Alors même qu'il va combattre jusque dans la Syrie voisine les forces kurdes du PKK dans l'enclave d'Afrin, le président Erdogan en campagne à Diyarbakir, n'hésitait pas à demander aux Kurdes de voter pour lui. Il indiquait alors vouloir "éliminer la questions de la terreur de l'ordre du jour de notre pays, en dépit des sabotages et trahisons des organisations terroristes séparatistes. Nous avons travaillé pour résoudre les problèmes de nos frères et soeurs kurdes avec ceux de nos autres citoyens qui avaient été marginalisés dans le passé (...) Nous continuerons à protéger tous les opprimés et lésés dans notre région, les Kurdes, les Turkmènes et les Arabes. Nous allons renforcer notre fraternité et serrer les rangs malgré ceux qui essaient de nous diviser."

L'opposition s'unit

Les élections battent leur plein à Istanbul (photo : F.Dubessy)
Les élections battent leur plein à Istanbul (photo : F.Dubessy)
Les urnes vont maintenant parler. Recep Tayyip Erdogan (AKP) est opposé à cinq autres candidats : Meral Akşener (Iyi Parti), Selahattin Demirtaş (HDP), Temel Karamollaoğlu (SP), Dogu Perinçek (VP) et Muharrem İnce (CHP). Ce dernier, député social-démocrate, est le principal concurrent du pouvoir en place. Agé de cinquante-quatre ans, cet ancien professeur de physique-chimie a réussi à fédérer, pour les législatives, les partis d'opposition sur sa liste baptisée l'"Alliance de la Nation" : le CHP, la droite nationaliste (Iyi Parti - Bon parti), le Parti conservateur de la Félicité (Saadet) et le Parti Démocrate (DP - centre-droit). Tous, à l'exception des partis Kurdes (HDP et Hüda-Par) et du Parti patriotique (VP). Si Recep Tayyip Erdogan reste plus que jamais favori pour la Présidentielle, il risque de perdre, au moins, sa majorité absolue au parlement.

Le président sortant de soixante-quatre ans n'est donc pas si serein que cela même s'il contrôle désormais tous les médias - au point que Reporter sans Frontières classe le pays 157e sur 180 pour la liberté de la presse - et a muselé son opposition. D'ailleurs, l'un de ses concurrents à la présidentielle, le pro-kurde Selahattin Demirtas fait campagne depuis sa cellule où il se trouve en détention préventive depuis novembre 2016 pour "activités terroristes".

Une économie en surchauffe

Partie d'une fresque à Istanbul à la gloire des martyrs du coup d'Etat du 15 juillet 2016 (photo : F.Dubessy)
Partie d'une fresque à Istanbul à la gloire des martyrs du coup d'Etat du 15 juillet 2016 (photo : F.Dubessy)
Erdogan ne voudrait pas qu'un autre profite d'un fauteuil d'hyper-président qu'il a largement capitonné et qui promet à son détenteur un pouvoir absolu.
Oui mais voilà, le pays souffre de surchauffe économique (croissance de 7,4% en 2017) au point que la livre turque s'effondre - elle a perdu 30% de sa valeur en un an et 18% depuis le début 2018 - sous fond d'inflation à deux chiffres (12% en mai 2018). Et que le déficit public enfle avec les méga projets d'infrastructures menés par les autorités turques. Dont le troisième aéroport d'Istanbul qui sera inauguré le 29 octobre 2018 et viendra se substituer à la plate-forme Atäturk. Sans compter les grands conglomérats privés, comme le groupe Dogus ou Yildiz Holding, qui n'arrivent plus à suivre ce rythme infernal d'investissements et se trouvent fortement endettés, les obligeant à restructurer leur dette.
Le sauveur de l'économie turque après la crise économique de 2000-2001 ne peut plus jouer cette carte. D'autant plus que les agences internationales de notation pointe ses performances du doigt. Moody's et Standard & Poor's viennent de dégrader la note de la dette turque.

"Contrairement à ce que vous dîtes en Europe, tout n'est pas joué", indique un chef d'entreprise turc. "Beaucoup de gens n'ont pas apprécié les purges et la dérive autoritaire que prend le régime", poursuit-il. "Tout a changé depuis le "coup" qui a surpris tout le monde ici. C'était surréaliste ! Tout comme la réaction qui a suivi", souligne cette ingénieure affirmant que les jeunes ne veulent pas de cette "fausse démocratie". Certains veulent même croire que si l'Union européenne boude actuellement la Turquie, "un changement de régime pourrait changer la donne."
Reste que les langues se délient peu. Sans doute par crainte. "Si quelque chose ne nous plait pas, nous tournons la tête", confirme cet autre chef d'entreprise pro-Erdogan. Et ce représentant de syndicat patronal se contente de murmurer que "la livre turque est peut être trop élevée de 10% par rapport au dollar".

La confidentialité des urnes pourrait libérer la parole.

Frédéric Dubessy, à ISTANBUL

Vendredi 22 Juin 2018

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