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Dinar / Euro : Le seuil psychologique

Par Mohamed Slim Sassi, enseignant en économie et finance



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Dinar / Euro : Le seuil psychologique
Nos éminents professeurs nous ont appris sur les bancs de l’université que le niveau de la monnaie nationale par rapport aux devises joue un rôle fondamental sur deux plans. D’une part, sur le plan interne, le niveau de la monnaie affecterait directement le prix des produits importés. D’autre part, sur le plan externe, la variation de la monnaie nationale aurait un impact sur la compétitivité des produits nationaux destinés à l’exportation.

Cette pensée nous a traversé l’esprit le 23 février 2012. Considéré comme un jour historique pour le Dinar Tunisien et depuis la naissance de la monnaie européenne en 1999, la valeur de l’euro n’a jamais était aussi haute. Le cours a dépassé 2 Dinar pour acquérir 1 euro (2,0019). C’est un avènement majeur pour un pays comme la Tunisie dont l’économie est tournée vers l’extérieur.
 
La dépréciation de la valeur de la monnaie n’a pas tardé à faire écho. Certains avancent que la baisse du Dinar vis-à-vis du l’Euro est imputée à des facteurs exogènes. Alors que d’autres stipulent que cette nouvelle cotation est due à des faits endogènes.

Ceci nous amène à se poser les questions suivantes : pourquoi le Dinar Tunisien subi autant de fluctuations et quelles en sont les raison ? Quelle est la conséquence de ces variations sur l’économie tunisienne ? On essayera de répondre à ces questionnements à travers une approche factuelle systémique.
 
Les observateurs ont de bonne raisons pour s’inquiéter face à la force de l’euro qui valait 2,0019 le 23 février 2012.

L'UE représente 80% des échanges de la Tunisie

Historique des taux de change EURO/TND (2002 – 2012)  (Source : calcul de l'auteurs à partir de la base de données de l’INS)
Historique des taux de change EURO/TND (2002 – 2012) (Source : calcul de l'auteurs à partir de la base de données de l’INS)
Le Dinar perd, depuis quelques années, du terrain sur les deux principales devises du panier de sa cotation et ne profite plus du rééquilibrage entre l’Euro et le Dollar. Comme l’indique le graphique ci-dessus et quand bien même la tendance était prévisible, le 23 février 2012 fut un jour qui a marqué l’esprit des tunisiens.

La gestion de change du Dinar a eu pour constante un repli. Comme l’indique le graphique ci-dessus, ce glissement qui continu depuis quelques années a occasionné le recul de la valeur de 4% par an sur les dix dernières années. Cette barre symbolique était prévisible, certes, mais inquiétante.

Depuis les années 1980, la Banque centrale tunisienne (BCT) a choisi, d’un point de vue structurel, un Dinar faible face aux monnaies de références. Mais pourquoi toute cette focalisation sur l’Euro et l’UE ? Tout simplement, car les échanges de la Tunisie se font à hauteur de 80% avec l’UE.

De ce fait, une petite tension inflationniste supplémentaire et fatalement plus de pression budgétaire seraient insupportable pour une économie qui tourne au ralenti.
D’ailleurs, le déficit budgétaire dépassera les 6% du PIB, selon le projet de la Loi des Finances Complémentaire. Cela nous fait penser au mal grec qui n’a pas encore quitté la zone de turbulence économique malgré les efforts mondiaux et européens. La Tunisie sera-t-elle frappée par le syndrome grec ?

Une dette tunisienne libellée en euro

Les conséquences de la dépréciation de la monnaie tunisienne sont aussi multiples que directes. En effet, cela peut désavantager les exportations tunisienne et entraver la relance économique déjà fragile. Il faut rappeler ici que la balance commerciale a enregistré un recul en 2011 de 5% par rapport à 2010 enregistrant un déficit de 8610 MD selon l’INS.

La faiblesse de la monnaie tunisienne peut éventuellement permettre d’avoir une reprise des exportations grâce aux gains en termes de compétitivité/prix. Cela reste hypothétique car les bienfaits de la baisse de la monnaie sur les exportations ne peuvent se faire que dans un climat économique stable. Hors, en ce moment c’est loin d’être le cas (sit-in à répétition entravant la production, administration tourne au ralenti, tiraillements politiques, insécurité…).

Dans le même temps, les importations pèseront lourdement sur la balance commerciale déjà déficitaire. On assistera au renchérissement des produits importés dont certaines importations sont incompressibles telles que les produits alimentaires. D’ailleurs, le poids du manque des produits alimentaire (légumes, fruits, viandes…) commence à peser assez lourd sur le portemonnaie des ménages. Ces produits ont connu ces dernier temps une augmentation galopante des prix. Ceci a impacté massivement le pouvoir d’achat de l’ensemble des consommateurs toute catégorie confondue.

Toujours sur le plan des relations externes de la Tunisie, cette baisse de la valeur du Dinar va augmenter mécaniquement la valeur de la dette puisque 60% de celle-ci est libellée en Euro.

Les prix continuent à augmenter

A l’intérieur des frontières, on peut légitimement s'inquiéter des performances économiques. Du moins sur le court terme, les choses ne devront pas s’arranger avec la faiblesse de la monnaie. En temps normal, tout étant égal par ailleurs, cette dépréciation permet théoriquement de maitriser l’inflation corrélant, de ce fait, l’évolution de la masse monétaire en circulation. Or factuellement, l’inflation a dépassé les 5% en janvier 2012 comparée à janvier 2011.

Force est de constater que les autorités de compétence et le gouvernement de transition en place s’essaye à des mécanismes de maitrise d’inflation, mais a priori, sur le terrain, les prix continuent à augmenter et le panier de la ménagères tunisienne de plus en plus cher ; Mais jusqu'à quand cette situation demeurera soutenable ?
 
En plus des raisons citées ci-dessus, notamment les importations incompressibles, nous pouvons aussi évoquer d’autres raisons qui entrave la relances économique :
 
Hausse des prix au niveau international et la vulnérabilité de la Tunisie face à la variation des prix internationaux (produits énergétiques, produits alimentaire ...)
Les sit-in qui entravent les entreprises à fonctionner à plein régime
Le circuit de distribution sclérosé
Le trafic frontalier incontrôlable notamment les exportations illégales de produits de base à la Libye ;
Les dégâts climatiques (pluie et neige) qui ont ravagé l’agriculture de la Tunisie appelée le grenier de Rome (appellation donnée à la Tunisie à l’époque romaine vue la diversité et l’abondance de sa production agricole)
 
Pendant ce temps, le taux de chômage continu à augmenter pour atteindre 18,9% soit 738 400 personnes (dont 72,1% en dessous de 30 ans et 30,5% diplômé du supérieur) selon l’Institut national de la statistique tunisien (INS). C’est l’une des raisons qui a poussé à la prolifération l’économie souterraine.

Plus grave, 174 entreprises étrangères ont fermé et quitté la Tunisie pour aller s’installer ailleurs poussant le nombre de chômeurs vers le haut et la création de la richesse vers le bas. Dans le même temps, la proposition de « se débarrasser » d’une partie des chômeurs en les envoyant à la Libye voisine n’est pas crédible. On ne fait que fuir la réalité. Il faut être conscient qu’on ne peut pas baisser le stock de chômeurs (selon les prévisions du gouvernement en place) en une seule année rien qu’avec la collaboration avec l’étranger.

La demande étrangère en main-œuvre reste spécifique et limité. Elle concernerait une main-œuvre spécialisée et expérimentée alors que le nombre de chômeur risque d’augmenter avec les nouveaux diplômés de l’enseignement supérieur. Dans la lettre d’information de l’OCE [INS, Février 2012] indique que la faiblesse de l’économie est due au cantonnement de cette dernière à des secteurs à faible productivité et son rattachement à la zone Euro dont la situation économique est très difficile. Ces éléments structurels rendent le modèle de croissance peu soutenable incapable d’être créatrice d’emploi. De ce fait, la résorption du chômage devient peu probable sur le court termes.

Léger redressement de la situation économique

La solution qui va permettre de dépasser cette situation serait de contrôler les prix (inflation) et réduire le chômage. Tout l’effort doit se focaliser sur un politique d’emploi dans des secteurs productifs. Cela va permettre d’augmenter, mécaniquement, le pouvoir d’achat, la redistribution de la richesse, l’accroissement du PIB, tout en bénéficiant de l’effet multiplicateur des dépenses publiques.

Cependant, il ne faut pas occulter le rôle de la BCT dans la régulation de l’inflation avec la collaboration du gouvernement en place via une information transparente et symétrique afin de rétablir la confiance de l’investisseur et du consommateur.

Par-delà ce mini-choc de change, il faut rester lucide. Toute économie cherche à se relancer dans cet environnement complexe frappé par la crise mondiale. Pour la Tunisie, nous proposons deux possibilités afin de sortir de ce goulot d’étranglement. Le salut pourrait venir de l’investissement avec l’implication des banques. Mais, il faut que les entreprises jouent le jeu en recrutant suffisamment et ne pas se refaire une santé financière au détriment des objectifs de la relance économique.

La deuxième solution serait de stimuler la demande intérieure et relancer la consommation en maitrisant le niveau l’inflation. Cette stratégie nous parait la plus judicieuse, sauf qu’avec le projet de la Loi de Finance Complémentaire de l’année 2012 (augmentation de divers taxes, éventuellement augmentation du prix de l’essence…) c’est mal parti pour augmenter le pouvoir d’achat.

Le renchérissement de la valeur de l’Euro vis-à-vis du Dinar coïncide avec l’annonce de la BCT d’un léger redressement de la situation économique dans son communiqué du 15 février indiquant que «  l’apparition de prémices d’amélioration de l’économie nationale au début de l’année en cours à travers la progression du rythme des échanges commerciaux avec l’extérieur » !

Toutefois, l’avenir nous parait assez brumeux comme l’a indiqué le rapport de Fitch du 29 février dernier. L’agence de notation a décidé de dégrader la note de la dette de la Tunisie à long termes de BBB à BBB-. Fitch a gardé une perspective négative à cause des incertitudes politiques et économies interne et externe. Même si nous espérons un meilleur environnement économique et politique à moyen et long termes, l’agitation actuelle a détérioré les perspectives économiques à court terme. Les incertitudes n'en restent pas moins élevées. Le risque d’une réelle flambée des prix reste d’actualité et amplifierait davantage le marasme économique de la Tunisie. Le plus grande peur viendrait de l’installation dans un cercle vicieux appuyé par une stagflation : la stagnation de l’économie suite au déséquilibre entre l’offre et la demande, dans le même temps, l’élévation exagérée des prix accompagné du ralentissement de la production.
 
Au-delà de ce débat, il serait question de la souveraineté économique de la Tunisie. Nous ne sommes pas adepte du souverainisme, bien au contraire, l’économie tunisienne doit rester une économie ouverte sur le monde. Mais l’intervention des capitaux étrangers de tout bord permettra-t-elle de maintenir la souveraineté économique de la Tunisie ? Nous ne devrions pas plutôt chercher la solution ailleurs via l’invention d’un nouveau modèle économique ?
 
Selon l’INS [février, 2012] : « cette année restera également dans l’Histoire comme une année de récession sur le plan économique. Mais, en ce début 2012 et au-delà des polémiques sur le degré de contraction du produit intérieur brut en 2011, le temps des illusions est maintenant révolu, vient celui des conséquences et surtout de l’action. ». 

Mais quel type d’action ? À notre sens, les décideurs de la politique économique doivent adresser un message fort permettant de pallier à l’instabilité institutionnelle et installer un climat des affaires favorable, un plan de stabilisation réduisant les déséquilibres macroéconomiques et un regain de la confiance pour tous (investisseurs et consommateurs).

Jeudi 22 Mars 2012











RÉFLEXION

Europe : contradictions internes et politique de voisinage en Méditerranée

Henry Marty-Gauquié, directeur honoraire de la BEI, membre du groupe de réflexion et d'analyse JFC Conseil.
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