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Développement des compétences pour la promotion des énergies bas-carbone au Sud de la Méditerranée : une opportunité régionale ?


Par Didier Kechemair, Consultant indépendant. Stratégie énergétique, innovation, partenariats internationaux.


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De nombreuses orientations des politiques énergétiques nationales sont d’ores et déjà partagées

Didier Kechemair, Consultant indépendant sur les problématiques énergétiques (photo DK)
Didier Kechemair, Consultant indépendant sur les problématiques énergétiques (photo DK)
La demande en électricité augmente dans les pays du Sud et de l'Est de la Méditerranée (PSEM) de près de 8% par an depuis 1971. Pourtant, la consommation d'énergie par habitant demeure 3 fois moins élevée dans les PSEM que dans les pays européens. Face à cet enjeu, peut-on identifier des stratégies à l’échelle régionale profitables au demi-milliard d’habitants qui peuplent le pourtour de la Méditerranée, pertinentes économiquement, respectueuses des diversités culturelles et de l’environnement ? Une mise en réseau Sud-Sud et Nord-Sud des acteurs publics et privés pour le développement des compétences dans le secteur des énergies bas-carbone pourrait y contribuer.
 
  • Poursuivre la valorisation des ressources locales
70% des exportations de pétrole et 90% des exportations de gaz de l’Afrique du Nord sont destinées à l’Europe. La Turquie est un territoire de transit d’importance majeure. Des technologies de transformation des déchets organiques en gaz peuvent aussi être envisagées dans l’esprit d’une valorisation des ressources au plus près de là où elles sont accessibles. L'Europe dispose quant à elle de technologies transférables, de retours d’expérience sur leur exploitation, d’un tissu industriel, de PME-PMI, pour lesquels le développement international est essentiel.

  • Améliorer l’efficacité énergétique, à service rendu égal, voire amélioré
Certes, les conditions climatiques, les modes de construction, les comportements des usagers diffèrent. Pour autant, trouver les moyens d’agir sur la demande dans le bâtiment et les transports est sans doute l’enjeu le mieux partagé des politiques énergétiques. En France, 3,8 millions de foyers consacrent plus de 10% de leurs revenus à payer la facture d’énergie de leur logement. L’Union Européenne oblige les États membres à rénover 3 % par an de leur parc immobilier à partir de 2014. Au Maroc, dès le 6 mars 2009 à l’occasion des premières assises nationales de l’Énergie, à Rabat, Sa Majesté le Roi Mohammed VI avait hissé l’efficacité énergétique « au rang de priorité ».

  • Développer l’électricité d’origine renouvelable, dans des conditions économiques compétitives
La plus grande centrale solaire photovoltaïque en Afrique a été inaugurée en Mauritanie le 19 avril 2013 (30.000 panneaux, 15MW, coût 32 MUS$), grâce à un don des Émirats Arabes Unis. Au Maroc, GDF Suez construit le "plus grand parc éolien d'Afrique" à Tarfaya (300 MW). ACWA Power, société saoudienne associée pour 5% à des partenaires espagnols, va réaliser, à Ouarzazate, « Noor » (160MW, solaire à concentration, stockage par sels fondus), avec l’aide de la Banque africaine de développement. En Algérie, un ambitieux programme vise à produire 40% des besoins d’électricité à partir d’énergies renouvelables en 2020.

Les subventions mobilisées pour ces réalisations à fort contenu symbolique et médiatique ne doivent pas masquer le coût des kWh produits, ni les réalités industrielles. Légitimes initialement, les aides (tarifs de rachats, avantages fiscaux…) peuvent en phase de maturité des technologies financer plus des importations que la création d’emplois locaux. Dans les pays en développement, est-il réaliste d’en faire supporter la charge par les consommateurs, comme c’est encore le cas dans les pays européens ? Même le fabricant allemand emblématique Q-Cells, après avoir un temps délocalisé sa production en Malaisie, a déposé le bilan en avril 2012. Identifier des opportunités compétitives (systèmes hybrides en site isolé par exemple) peut se révéler plus facile dans les PSEM, en Afrique, au Moyen-Orient, qu’en Europe du Nord. Le solaire thermique pour la production d’eau chaude domestique est quant à lui une technologie validée (l’expérience d’Israël le démontre).

  • Vers des réseaux électriques plus interconnectés, plus « smart », mais aussi plus « strong »
Les réseaux maghrébins sont interconnectés et reliés au réseau européen depuis 1997 ; l’harmonisation technique, législative, règlementaire est en chantier. Des associations régionales (MEDREG pour les régulateurs, MEDELEC pour les électriciens…) y travaillent. Les mécanismes de marché appliqués systématiquement à des biens et services tels que l’eau ou l’électricité ne pourront cependant pas répondre seuls et universellement aux attentes des citoyens.

Les réseaux de transport d’électricité futurs devront certes être plus interconnectés. Mais les réseaux de distribution devront aussi être plus « smart » pour permettre aux usagers de devenir des « consommacteurs » capables par exemple d’« effacer » leur consommation en période de pointe. Enfin, en toute hypothèse, les réseaux devront être plus « strong » (au sens de leur « résilience ») pour garantir un accès de qualité à l’électricité face à de nouvelles questions : seuil acceptable de production intermittente et délocalisée, rôle à terme des véhicules électriques, technologies de stockage à gérer plus ou moins localement (écoquartiers…).

Le nucléaire : une option ouverte qui mérite mieux que des positions dogmatiques

En Turquie, un consortium franco-japonais Areva- GDF Suez-Mitsubishi a été choisi en mai 2013 pour construire 4 réacteurs Atmea1 de 1 150 MW chacun à Sinop. Cette actualité conduit à porter une attention renouvelée à l’option nucléaire dans les PSEM, envisagée dès les années 1970. Quel impact sur l’empreinte carbone, sur l’accès à l’électricité et à l’eau, sur la balance commerciale des pays exportateurs de ressources fossiles (l’Arabie Saoudite a engagé la préparation de programmes ambitieux associant énergies renouvelables et nucléaire civil) ? Comment valoriser les ressources en uranium lorsqu'elles existent (Jordanie…) ? Quel effet d’entraînement pour l’emploi local ? Quelles leçons tirer en commun de l’accident de Fukushima-Daiichi, à la suite du tremblement de terre et du tsunami du 11 mars 2011 pour la sûreté des installations nucléaires existantes et futures ?

Cette option soulève aussi des questions à caractère social et politique. Les arguments techniques et économiques ne suffisent plus en effet à élaborer les décisions qui engagent les pays sur des durées dépassant le siècle, typiques du cycle de vie des centrales nucléaires. Le citoyen doit trouver sa place dans un débat démocratique à aborder sans dogmatisme. Comment apporter à ces citoyens des éléments d’information validés pour alimenter leur propre réflexion ? Comment dépasser l’expression souvent biaisée des « pros and cons », lobbys, partis ou militants ? La mise à l’étude de cette option est-elle d’actualité compte tenu des urgences sociales et politiques à traiter par les gouvernements actuellement au travail, notamment depuis les « printemps arabes » ?

Enfin, cette option met sur le devant de la scène des questions géopolitiques. Quelles coopérations Sud- Sud, et Nord-Sud, pour que ce développement soit possible et sûr ? Quel partage potentiel entre pays ? Quels engagements internationaux en termes de sécurité des infrastructures, de non-prolifération, de gestion des combustibles et des déchets ? Quel impact sur le « merit-order » des différentes sources (le nucléaire produit usuellement en « base ») ? Comment les divergences entre les pays de l’UE influencent-elles la réflexion des PSEM (arrêt programmé des centrales en Allemagne, nouvelles constructions au Royaume-Uni, débat sur la transition énergétique en France…) ? Le dialogue en Europe, quand il existe, peine à se traduire en actes : lors du sommet européen du 22 mai 2013, la politique énergétique n’a pu être qu’effleurée.

Un sujet potentiel de consensus: faire émerger un pôle régional, organisé en réseau, pour la préparation des compétences

Tout transfert de technologie efficace, aboutissant à la création de capacités industrielles locales et d’emplois qualifiés, nécessite une montée en compétences. Le secteur des énergies bas-carbone est de plus un secteur intensif en R&D (matériaux pour l’efficacité énergétique dans le bâtiment, technologies des réseaux futurs…). Le « vivier » s’étend aux professionnels, décideurs, managers, journalistes, enseignants. En effet, comme l’illustre le cas du nucléaire civil, l’étroitesse des filières scientifiques spécialisées ne permet pas de répondre au besoin (conduite de projets complexes, ingénierie, juridique, commercial, communication, procédures d’achat, appels d’offres, génie civil, contrôle commande, normes, contrôle qualité…). L’ensemble du domaine des énergies bas-carbone est sans doute un périmètre pertinent dans cette approche élargie.

Cette initiative, si elle recueillait un consensus, pourrait faire émerger un cadre permanent de débats et d’échanges, à travers des modalités à définir (université d’été, colloques, sessions de formation, etc.), donner l’occasion d’un dialogue entre responsables publics, experts et acteurs économiques (y compris les consommateurs), créer une dynamique d’échanges de bonnes pratiques, valoriser le potentiel de formation et d’expertise du secteur privé, privilégier les recherches pluridisciplinaires en réseau, alléger le phénomène de "brain drain" observé dans la région. Bon nombre des questions évoquées dans les paragraphes précédents pourraient y trouver sinon des réponses, au moins des éclairages enrichissants. Sa vocation régionale serait un argument à forte valeur ajoutée aux yeux des organisations internationales (UE, AIEA, …) et pourrait faire sens bien au-delà des projets engagés à court terme. Toute opportunité de renforcer les échanges interculturels constitue en effet une contribution favorable à la stabilité de la région.

Une vision à long terme qui reste à partager ?

Pour réduire la dépendance aux ressources fossiles à long terme, une restructuration progressive du mix électrique est envisageable à l'horizon 2030 associant dans des proportions équilibrées renouvelables (hydroélectricité incluse), nucléaire (dans les pays ayant consenti les efforts nécessaires pour une exploitation sûre et respectueuse des engagements internationaux), et fossile (intégrant progressivement des technologies innovantes de capture du CO2). Des objectifs chiffrés en la matière ne doivent pas être vus comme des « cibles » idéales à atteindre, mais plutôt comme un support pour la réflexion. Ils permettent de se placer dans l'hypothèse d'une coopération régionale concrète, sans « exploitation » au profit des uns des ressources des autres, de garder toutes les options ouvertes et de les adapter à chaque contexte national dans le respect de la souveraineté de chaque pays. La déclinaison en projets concrets d’une vision à long terme de ce type doit prendre en compte, et réévaluer périodiquement:

- la pertinence des orientations à long terme: réponse aux besoins en électricité et en eau, réduction de la dépendance vis-à-vis des importations d’énergies fossiles, valorisation des ressources fossiles et minérales, réduction des émissions de gaz à effet de serre, impact sur le niveau et la stabilité des prix pour les consommateurs, impact sur la création d’emplois…

- la crédibilité des déclinaisons en projets: état de préparation des infrastructures matérielles (réseaux notamment) et immatérielles (ressources humaines, cadres législatifs et réglementaires, etc.)

- la faisabilité, projet par projet: montages financiers, calendrier, choix de sites, prise en compte dans un dialogue informé et transparent de la sensibilité les citoyens, coopérations internationales, transferts de technologies, montée en compétences dédiées au projet, etc.

Conduire ce type de réflexion stratégique, avec l’objectif pragmatique de garantir aux citoyens un accès à l’électricité à prix abordable, relève in fine de chaque gouvernement. Préjuger des résultats ou prétendre recopier tel ou tel modèle, fut-il basé sur une expérience réussie dans tel ou tel autre pays, serait sans aucun doute une erreur. Le propos de cette contribution, en conclusion, est de suggérer que le développement des compétences dans le domaine des énergies bas carbone, à travers une approche « en réseau », pourrait faire partie des efforts à engager, et que l’engager à l’échelle régionale et non plus seulement nationale est peut-être aujourd’hui à la fois pertinent, crédible, et faisable…

Mercredi 12 Juin 2013






1.Posté par Didier Kechemair le 20/06/2013 09:54
Si quelques-uns parmi les lecteurs peuvent aider à identifier ce qui leur semblent les obstacles principaux à l'émergence d'un consensus régional sur une telle initiative, le débat s'en trouvera enrichi !






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