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Christian Graeff : "Les has been sont désormais hors-jeu en Libye"

Série spéciale "Vers une nouvelle Libye ?" Partie 3 sur 6


LIBYE. Dans un entretien exclusif accordé à econostrum.info, Christian Graeff, ambassadeur de France en Libye de 1982 à 1985, porte un constat peu optimiste sur l'avenir de ce pays tiraillée depuis dix ans par ses divisions. Le diplomate de quatre-vingt dix-sept ans donne cependant les clefs pour éviter une "syrianisation" de la Libye. English version



Christian Graeff fin mai 1988 à l'Elysée (photo : archives personnelles Christian Graeff)
Christian Graeff fin mai 1988 à l'Elysée (photo : archives personnelles Christian Graeff)
econostrum.info :  Qu’est ce qui vous a le plus marqué durant votre poste d’ambassadeur en Libye ?

Christian Graeff : J’ai personnellement bien connu Mouammar Kadhafi, qui m’appelait affectueusement « cousin » (ould el ham en arabe). C’est une des personnalités les plus extraordinaires que j’aie rencontrées au cours de ma vie diplomatique. Fils de bédouin, devenu le grand manitou de la Libye révolutionnaire, il a assuré durant plus de quarante ans une stabilité politique sans équivalent dans le monde arabe. Cet émule de Gamal Abd El Nasser avait comme lui une empathie exceptionnelle pour son peuple. Sa révolution a consisté, pour l’essentiel, à lutter contre le patriarcat traditionnel au sud de la Méditerranée (et même parfois au nord) et à "libérer" la femme libyenne pour en faire un acteur à part entière de la vie politique, économique, militaire du pays.

L’homme n’était certes pas d’un caractère facile et nous nous sommes "égratignés" maintes fois, surtout à propos de sa prétention à exercer sur le nord du Tchad une sorte de protectorat. Mais, à la fin du compte, je l’avais convaincu qu’il n’y avait pas de solution militaire au Tchad, mais seulement une solution politique. Lorsque j’ai quitté Tripoli - de façon un peu abrupte car Mitterrand m’avait demandé de faire une quatrième année en Libye, mais Roland Dumas m’a fait nommer quinze jours plus tard ambassadeur à Beyrouth, avec obligation de rejoindre mon nouveau poste dans les 24 heures !  -, j’ai eu avec Kadhafi un très long entretien. Un entretien franc et direct, au cours duquel je lui ai reproché de n’avoir pas su mettre les Libyens au travail et d’avoir préféré faire venir en Libye deux millions de travailleurs immigrés pour faire tourner l’économie. Ceci-dit, nous sommes restés de bons amis.

"Haftar est un traître né"

Faut-il une personne forte, comme l'était Kadhafi, pour éviter à la Libye de sombrer à nouveau dans le chaos ? Qui pourrait tenir ce rôle ? Fayez al-Sarraj, Khalifa Haftar et Saïf al-Islam Kadhafi sont-ils désormais hors-jeu ?

C.G. : Mon sentiment est que tous les has been sont désormais hors-jeu. Bien sûr, chacun va tenter sa chance pour prendre la direction des affaires. Mais, après presque dix ans de chaos et de luttes fratricides, le peuple libyen – 183 tribus arabes – s’opposera à ce que d’anciennes figures remontent sur la scène. Dès lors, tout le problème est de savoir qui pourrait le faire. Les dernières informations qui nous sont parvenues ne sont guère encourageantes. La désignation de M. Dbeibah intervenue à Genève le 5 février, sous l'égide de l'ONU, est déjà torpillée par les rumeurs concernant des "arrangements" qui seraient intervenus entre lui et les deux grands parrains de la Libye : la Russie et la Turquie. A la vérité, il faut que les forces étrangères (bataillons Wagner, Turcs agissant par Syriens interposés) soient boutées très vite hors du territoire libyen. C’est une condition sine qua none pour éviter la "syrianisation" de la Libye.

Que pensez-vous des actions du gouvernement d'entente nationale et de Khalifa Haftar depuis cinq ans ?

C.G. : Comme tous les observateurs, j’ai constaté que les relations entre celui qui, à Tripoli, avait le soutien de l’ONU et le Maréchal autoproclamé Khalifa Haftar à Benghazi n’ont cessé d’être exécrables. Il existait deux pouvoirs, dont chacun avait ses soutiens extérieurs. L’Est et l’Ouest libyen ont rivalisé pour la prééminence, avant de se combattre lorsque Haftar a lancé son offensive en 2019 sur la Tripolitaine - une offensive ratée, suite à l’intervention d’éléments militaires turco-syriens. Au reste, Haftar est un traitre né : après avoir trahi son maître Kadhafi, il a trahi les Américains qui lui avaient donné mission d’éliminer physiquement le Guide de la Révolution. Pour moi, le soutien apporté au Maréchal Haftar par l’exécutif français (à l’instigation de nos services spéciaux) n’est pas l’une des pages les plus glorieuses de notre action diplomatique de ces dernières années. 

"Le retour à la paix achoppe sur la perte d'indépendance de la Libye"

Pensez-vous que le Forum de dialogue politique libyen réussira à déboucher sur des élections nationales libres avant la fin de l'année ?

C.G. : Optimiste de tempérament, je ne le suis pas en ce qui concerne la réussite du Forum de dialogue politique libyen et la tenue d’élections nationales libres avant la fin de l’année. Pourquoi ? Parce que la Libye est aujourd’hui un pays désorganisé, désarticulé, dont les trois "provinces" subissent chacune de très fortes pressions extérieures. Cela est clair, je l’ai dit, de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque. Quant au Fezzan, il est largement en proie à l’action de groupes islamistes de la mouvance E.I. (NDLR : Etat islamique). qui entretiennent une sorte de guérilla du désert sur un territoire grand comme la France et qui sont en relation étroite avec ceux que nous combattons dans le cadre de l’opération Berkane.

Quels sont les points d’achoppement à une Libye unie ? Comment concilier l'Est et l'Ouest ?

C.G.: Pour ma part, le retour de la paix en Libye achoppe ni plus ni moins sur la perte d’indépendance de ce pays. De colloques en conférences internationales, nous assistons depuis cinq ans à une mise à l’encan de cette malheureuse Libye qui est tombée sous la coupe de milices incontrôlées. A noter que la situation est beaucoup plus dangereuse pour l’Union Européenne que pour les États-Unis d'Amérique. En effet, la Tripolitaine mais aussi l’Est libyen sont tombés sous la coupe des nouveaux "marchands d’esclaves". N’oublions pas que c’est par centaines, voire par milliers, que périssent chaque année en Méditerranée des Africains tentant, sur des embarcations de fortune, de débarquer dans le sud de l’Italie ou de l’Espagne. A cet égard, la pratique des pays membres de l’U.E est restée très molle :  chacun joue à qui mieux-mieux pour ne pas prendre sa part du fardeau que l’immigration africaine représente pour ces deux pays. Dans notre monde tourmenté, les noyades de migrants sont devenues une véritable catastrophe humanitaire.

"C'est aux Européens de se qualifier dans la compétition économique"

Quelles puissances vont pouvoir bénéficier d'un retour dans le concert international de la Libye ? La France est-elle disqualifiée pour avoir créé le chaos puis joué un rôle trouble avec Haftar ?

C.G. : Ainsi que je l’ai indiqué précédemment, la Russie d’un côté, la Turquie de l’autre, vont s’efforcer le jour venu de jouer d’influence sur les nouvelles institutions du pays. A mon sens, le Président Joe Biden devrait déclarer nettement s’il entend ou non apporter son appui à l’Europe. Le prétexte d’une telle couverture pourrait être l’accès aux ressources pétrolières et gazières de la Libye, quand bien même la rente pétrolière a fortement diminué en Libye depuis la mort de Kadhafi. Mais cette hypothèse me semble n’avoir que peu de chance de se réaliser. C’est donc aux Européens - en premier lieu l’Italie, l’Espagne et la France - qu’il convient de se qualifier dans la compétition qui s’ouvrira un jour, lorsque l’économie libyenne repartira d’un bon pied.  
 
L'économie libyenne repose sur les hydrocarbures, une diversification est-elle souhaitable, possible ? Quels secteurs privilégier ?

C.G. : Aujourd’hui, les exportations d’hydrocarbures par la Libye sont tombées au quart de ce qu’elles représentaient en 2011 lors de la mort de Kadhafi. Bien sûr, une fois la paix revenue, l’industrie pétrolière et gazière pourra rebondir et pour de longues années, sa place dans l’économie restera sans doute prédominante. Au reste, il faut se souvenir que grâce aux travaux gigantesques de création de la Grande Rivière Artificielle, la Libye révolutionnaire de Mouammar Kadhafi avait commencé à développer une production agricole susceptible de la conduire à l’autosuffisance (en blé, en fruits, en légumes). Que reste-t-il aujourd’hui de cet immense programme d’irrigation ? Personnellement, je l’ignore. Mais la preuve a été faite dans le passé que les tribus, qui étaient essentiellement pastorales, pouvaient développer une agriculture florissante.

Christian Graeff ne croit pas à des élections d'ici à la fin de l'année en Libye(photo : archives personnelles Christian Graeff)
Christian Graeff ne croit pas à des élections d'ici à la fin de l'année en Libye(photo : archives personnelles Christian Graeff)
Après un brevet de l'Ecole Nationale de la France d'outre-mer mené en parallèle avec une licence en Droit de la Faculté de Bordeaux (1947), Christian Graeff débute sa carrière comme administrateur de la France d’outre-mer à Djeeda au Tchad (Afrique Equatoriale Française) durant huit ans (1948-1956).

Il poursuit aux postes de secrétaire et conseiller d'ambassade au Maroc, au Liban et en Syrie.

Arabisant, Christian Graeff devient ensuite successivement Ambassadeur de France en Libye (1982-1985), au Liban (1985-1987) et en République islamique d'Iran (1988-1991)

Retraité, il occupe différentes fonctions dans les secteurs publics et privés, il sera ainsi Conseiller auprès du président du groupe Total pour les affaires stratégiques à l'international (1991-1992) à Paris, Doyen du Conseil supérieur de la magistrature durant trois mandats (1991 à 1998), président de l'ONGI BIPP-AIX/CREJMO qu'il a créé à Aix-en-Provence (2006 à 2014).

Parallèlement, Christian Graeff occupe la présidence de l'Association des Brigades internationales pour la Paix qu'il a fondées en janvier 2007


Propos recueillis par Frédéric Dubessy
Vendredi 9 Avril 2021

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