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Aspects géopolitiques de la crise syrienne

Par Michel Roche, consultant



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Aspects géopolitiques de la crise syrienne

Depuis plus d’un an, la Syrie vit un drame et on ne voit pas émerger une solution. Les résolutions pourtant peu ambitieuses des Nations Unies, ne sont pas respectées et l’envoi d’un contingent d’observateurs qui atteindra 300 hommes (sic) parait bien dérisoire face à l’ampleur de la crise.
Alors que les Occidentaux et la France au premier rang, espéraient un départ rapide du Président Assad qui comprendrait que son temps était compté, le scénario prévu n’a pas fonctionné et les affrontements continuent. Que s’est-il passé ?

Une première réponse est à trouver dans l’équilibre des forces entre les acteurs de la crise eux-mêmes : le régime syrien, qui dispose auprès de son opinion d’un appui plus fort que ce à quoi s’attendaient les Occidentaux ; le CNS, qui n’a pas su fédérer les différents courants de l’opposition et s’imposer comme un interlocuteur politique incontestable ; l’ASL bras armé de l’opposition, qui joue un jeu peu clair et dont les méthodes commencent à être critiquées par les ONG.

C’est aussi vers le rapport de force entre les parrains internationaux de la Syrie qu’il convient de se tourner. Toute crise internationale importante ayant par nature vocation à être abordée aux Nations Unies c’est dans cette enceinte que la discussion a naturellement été portée. L’incapacité de la Ligue arabe à dégager une solution en dépit de l’activisme du Qatar, a confirmé cette règle. À New York, une réalité somme toute très normale s’est alors imposée : la communauté internationale ne peut imposer une solution que s’il y a accord entre ses principaux membres.

Forts de l’accord qu’ils avaient obtenu en 2011 pour la Libye, Paris et Washington avaient espéré rallier la communauté internationale à une approche fondée sur le départ du président Assad ; ils se sont heurtés à l’opposition des Russes et des Chinois. Rien ne peut se faire sans eux ; telle est actuellement la donne.
Sur le fond, Moscou et Pékin reprochent aux Occidentaux d’être allés au-delà du mandat reçu des Nations Unies pour régler la crise en Libye ; ils ont donc décidé de ne pas laisser le scénario se renouveler en Syrie. Ce faisant, ils défendent également une position de principe certes contestable, mais qui est importante pour eux : ni l’un ni l’autre ne souhaitent voir l’ONU s’engager dans ce qu’ils estiment être des questions internes, afin d’éviter d’avoir un jour à rendre des comptes sur la situation au Tibet pour l’un, dans le Caucase pour l’autre. Il est évident également que Moscou tient à conserver sa base navale de Tartous, sur la côte syrienne ; cette base est d’autant plus importante pour elle que les forces de l’OTAN sont non seulement présentes en Méditerranée, mais qu’elles sont intervenues en Libye.

De manière plus inattendue, une autre opposition s’est manifesté à New York : celle de l’Inde, du Brésil et de l’Afrique du Sud. Bien que conscients des brutalités commises par le régime syrien, ces trois pays ont choisi de s’opposer à une solution qui serait imposée par Washington et les Occidentaux, et pilotée par eux. Le poids des BRICs est une réalité avec laquelle il faut désormais compter aux Nations Unies.

Enfin, dernier élément ajoutant à la confusion : trois pays de la région, alliés des Occidentaux : Turquie, Arabie saoudite et Qatar, souhaitent aller plus loin que les Occidentaux. Ne pouvant obtenir une intervention internationale, ils ont plaidé mais en vain, pour un armement de l’opposition. Ils se sont heurtés au refus des Américains qui craignaient que ceci n’entraîne un embrasement non seulement en Syrie, mais dans la région plus largement.

Dans ce contexte, les réunions des « Amis de la Syrie » ne se sont traduites par aucune percée significative. Pouvait-il en être autrement puisque les « Amis » sont les pays Occidentaux et certains de leurs alliés dans la région et que l'un de leurs objectifs est d'imposer le CNS comme le représentant légitime de l'opposition ? Curieusement d'ailleurs, Londres n’a pas jugé opportun de se faire représenter par un ministre, lors de la dernière rencontre à Paris.


La diplomatie doit s'adapter

La crise est loin d’être terminée et personne ne peut dire où nous en serons dans six mois ; mais plusieurs enseignements peuvent être dès à présent tirés sur l’état des rapports de force.
La résistance du pouvoir syrien a renforcé la main du président syrien qui se sent aujourd’hui assez assuré pour s’opposer à la présence parmi les observateurs de l’ONU de soldats provenant des « Amis de la Syrie ». Contrairement à ce qu’avaient espéré Washington et Paris, le président Assad risque bien d’être partie à la solution qu’il faudra négocier. On voit mal en effet, comment il pourrait accepter d’être mis totalement à l’écart du dialogue qui devra s’ouvrir.

Ceci contribue à décrédibiliser la portée de la menace de M. Juppé et Mme Clinton de recourir à l’article VII de la Charte des Nation Unies, en cas d’échec du plan Annan. A New York, il est fort probable que Pékin et Moscou continueront à s’opposer à cette solution. La question se posera alors pour Washington et Paris de savoir s’ils veulent s’affranchir de l’autorisation des Nations Unies. Il est plus que probable qu’ils hésiteront à franchir le Rubicon.

Chinois et Russes ont été poussés à s’investir davantage qu’ils ne l’avaient fait et ils ont fait la preuve que rien ne peut se faire sans eux ; on peut sans risque gager qu’ils s’efforceront de conserver l’avantage qu’ils retirent de cette démonstration. Seront-ils tentés d’en faire usage ailleurs le moment venu pour s’imposer dans le dossier israélo-palestinien, d’où ils ont été largement tenus à l’écart ? La prochaine session de l’Assemblée générale de Nations Unies permettra peut-être de le dire.

La Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar ont été remis à leur place par Washington : ils restent des acteurs dans la région, mais ils doivent accepter qu’ils ne jouent pas en première division. La raison pour laquelle ils souhaitaient apporter un appui armé à l’opposition mériterait d’être éclaircie. Se résoudront-ils à un profil plus bas ? Dans le contexte de l’après printemps arabe ils n’ont rien à gagner d’une Syrie qui s’engagerait dans la réforme sans faire une place aux islamistes qui leur conviendraient.

Pour compléter le panorama, il faut aussi évoquer deux acteurs restés volontairement peu présents, mais qui sont naturellement concernés par toute évolution dans la région : I’Iran et Israël. La résistance de Bashar el Assad a permis à Téhéran de conserver son allié, et ce, sans se mettre inutilement en avant ; dans le contexte de tension sur le nucléaire c’est une bonne nouvelle pour lui.

Quant à Israël, la meilleure option resterait le maintien d’un dictateur raisonnable à Damas ; à défaut, une dégradation durable de la Syrie aurait l’avantage également d’affaiblir un voisin qui n’a pas renoncé à recouvrer la partie du Golan qu’il a perdu en 1967. On peut aussi remarquer que la tension actuelle a permis à Israël d’éviter d’être pointé du doigt pour la création de nouvelles implantations en territoire palestinien.

Le dossier syrien est décidément plus complexe que ce qu’on nous avait laissé penser. Mais surtout la donne en termes de rapports de force, n’est plus la même qu’il y a un an. Le changement à Damas reste indispensable, mais la réalité commande que la diplomatie s’adapte à cette situation.
Il faudra que la France réponde à une dernière question à laquelle elle ne semble pas s’être vraiment intéressée qui est celle de la place que nous souhaitons voir revenir à la Syrie à l'avenir.

Grand pays méditerranéen, la Syrie est un acteur indispensable dans la région ; une politique méditerranéenne serait proprement inconcevable sans Damas. Son influence dans le monde arabe a été considérable ; aussi la perspective d’une longue période de punition, comme l’Irak en a connu une avant l’invasion américaine, serait inacceptable pour les opinions arabes issues des révolutions de 2011. Et ceci aurait un coût politique très important.

La renaissance de la Syrie devrait être l’objectif autour duquel se construit l’action de notre pays. Il n’est pas certain qu’un tel choix soit automatiquement partagé par tous nos alliés, qu’il s’agisse de Washington ou des capitales du Golfe. Autant en être conscient pour éviter des difficultés.


Jeudi 10 Mai 2012









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Henry Marty-Gauquié, directeur honoraire de la BEI, membre du groupe de réflexion et d'analyse JFC Conseil.
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