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Une Catalogne indépendante est-elle économiquement viable ?


À l'approche du 9 novembre 2014, dont les tenants de l’indépendantisme en Catalogne ont fait une date clé, le débat reste vif. L'intensité se retrouve dans les discussions sur la viabilité d'une économie catalane qui représente 20% du PIB espagnol.



Manifestation pour l'auto-détermination de la Catalogne, le 11 septembre dernier à Barcelone (photo Francis Matéo)
Manifestation pour l'auto-détermination de la Catalogne, le 11 septembre dernier à Barcelone (photo Francis Matéo)
ESPAGNE. Évoquer l'économie d'une Catalogne indépendante du reste de l'Espagne tient en partie de la gageure. Car, il est impossible de s’interroger sur le sujet sans toucher la corde politique, et celle, encore plus tendue de ce côté-ci des Pyrénées, du sentiment d'appartenance national. En d'autres termes, ici plus qu'ailleurs, l'économie reste d'abord affaire d'appréciation politique. D'où l'importance de s'appuyer sur des données précises pour tenter de dessiner les contours économiques d'un éventuel État catalan indépendant.

En terme de PIB, la Catalogne pèse 192 mrds €, soit à peu près 20% du produit intérieur brut de l'Espagne (1 022 mrds € en 2013), mais avec un PIB par habitant qui atteint 26 666 € en Catalogne, contre 22.300 € pour l'ensemble de l'Espagne. Malgré cette position favorable, le professeur d’Économie Ferran Brunet (1), de l'Université Autonome de Barcelone (UAB), prévoit un avenir très sombre en cas d'indépendance : « L'économie catalane perdrait 14,2% de son PIB dans le meilleur des cas, et 23,5% dans pire des scénarios; elle perdrait aussi 16% des emplois et son taux de chômage atteindrait 34% de la population active.» Principale explication de cette évolution catastrophique supposée : la chute annoncée « de 50% des ventes sur le marché espagnol », où la Catalogne a « exporté » en 2013 près de 44 mrds €.
Une perspective récusée par l'économiste Germà Bel (2), professeur à l'Université de Barcelone (UB), « d'abord, parce que l'économie d'un nouvel État indépendant ne dépend pas des marchés captifs, mais plutôt du fonctionnement interne, et ensuite, car le déséquilibre fiscal est tellement grand, que les pires prévisions de détérioration commerciale avec le reste de l'Espagne passeraient au second plan. »

Clivage fiscal

Selon Germà Bel, l'économie d'une catalogne indépendante serait « plus européenne » (photo Francis Matéo)
Selon Germà Bel, l'économie d'une catalogne indépendante serait « plus européenne » (photo Francis Matéo)
Le « déséquilibre fiscal » en question est un facteur clé du clivage entre la Catalogne et le reste de l'Espagne, où le Ministère des Finances collecte à Madrid l'ensemble des impôts perçus par la Communauté Autonome, pour reverser ensuite une partie de ces recettes en fonction des besoins estimés de financement des services publics. Selon les calculs de Xavier Cuadras Morató (3), professeur d’Économie à l'université Pompeu Fabra de Barcelone, « l'organisation du système fiscal espagnol ampute chaque année à la Catalogne 8% de son PIB. » Une proportion lissée sur la moyenne des vingt dernières années qui représenterait 15,4 mrds € pour 2013, soit une enveloppe largement suffisante pour couvrir le déficit public estimé à 1,96% du PIB catalan, pour 7,5 millions d'habitants.
Germà Bel va même plus loin, avec toutes les prudences de langage qui s'imposent dans un débat à vif : « Sous certains aspects, la relation économique entre le pouvoir central et la Catalogne, notamment sous l'aspect de la ponction fiscale et de la redistribution qui s'en suit, pourrait être assimilé un système de fonctionnement colonial. » Et l’indépendance serait donc le moyen d'en finir avec ce modèle...
Ferran Brunet réfute vigoureusement ce schéma, allant même jusqu’à noircir encore l'horizon d'une Catalogne indépendante en parlant de l'impossibilité de « financer un déficit public gigantesque, fruit d'une chute du PIB et d'une flambée des dépenses […]. Comme il n’y aurait pas moyen d'accéder aux marchés de capitaux, le financement de la dette publique serait impossible, et il faudrait émettre une monnaie propre, avec à la clé une nécessaire dévaluation des salaires. »
Ce scenario quasi apocalyptique suppose évidemment une exclusion de la Catalogne indépendante de la sphère économique européenne, inimaginable pour Germà Bel, qui préfère voir dans l'indépendance une promesse « d'européanisation et de mondialisation » de l'économie catalane.

L'enjeu européen

La Catalogne mise sur ses infrastructures, dont celles du port de Barcelone (photo Francis Matéo)
La Catalogne mise sur ses infrastructures, dont celles du port de Barcelone (photo Francis Matéo)
L'économie de la Catalogne se trouve évidemment très dépendante des échanges avec ses voisins européens. 52,4% des exportations catalanes s'effectuent à destination des pays de l'Union Européenne, sur un volume global annuel de 58 mrds € (en plus des échanges avec le reste de l'Espagne, qui ne sont évidement pas considérés comme des exportations). Les prévisions de Ferran Brunet sont par conséquent de très mauvaise augure : « Étant donné que l'adhésion à la Communauté européenne requiert l’unanimité de ses membres, la Catalogne serait un pays tiers, sans possibilité d'accès au marché de l'Union Européenne, ni de profiter des accords avec des pays comme les États-Unis ou la Suisse. » Le professeur d’économie ne croit d'ailleurs pas une seconde à une Catalogne indépendante qui serait « aussi viable que la Corée du Nord ! » 
Face à l’outrance, Germà Bel répond par le pragmatisme : « Aucun défenseur de l’indépendantisme ne parle de frontières, et je ne crois pas que l'intention de François Hollande ou Angela Merkel soit de mettre des entraves aux 1 700 entreprises françaises et au millier de sociétés allemandes implantées en Catalogne, qui ne se sont d'ailleurs pas installées ici par décret du gouvernement, mais parce qu'elles y trouvent des infrastructures de qualité et un terrain favorable à leur développement. »
L'économiste en veut pour preuve la récente décision du groupe Volkswagen de maintenir un investissement de 500 M€ par an dans sa filiale espagnole SEAT, à condition de développer le corridor méditerranéen. Ce dernier passe bien sûr par la Catalogne, où le groupe allemand produit notamment ses modèles Seat Ibiza, Leon et Audi Q3 (à l'usine de Martorell). Il est vrai aussi que l'intégration commerciale d'un État indépendant au sien de l’Union Européenne n'est pas conditionnée au veto d'un seul pays (il faudrait pour cela une majorité des membres de l'UE).
Que dit l'Europe, justement ? Rien, ou si peu... Sur le sujet, les représentants de la Communauté Européenne font preuve tout au plus d’un laconisme que les différents acteurs du débat interprètent, en Catalogne comme dans le reste de l’Espagne, comme l'oracle de la Pythie : chacun à sa façon !
 
Lire aussi : La Catalogne remplace son référendum par une consultation
 
(1) Ferran Brunet est responsable de la branche « Économie et entreprise » au sein de l'association « Societat Civil Catalana », qui milite contre l'indépendance de la Catalogne
(2) Dernier ouvrage publié : « Anatomia d'un Desengany » (éd. Destino)
(3) Xavier Cuadras Morató est l'auteur d'un essai intitulé la « Sense Espanya » (« Sans l'Espagne », éd. Labutxaca).




Jeudi 23 Octobre 2014



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Razika Adnani, philosophe et écrivaine. Associée au groupe d'analyse de JFC Conseil.


 




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