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Route des Balkans : à chaque étape, son business


Sur la route des Balkans, un véritable business s'est développé d'un pays à l'autre, où les locaux profitent des milliers de réfugiés qui remontent tous vers l'Europe du Nord. econostrum.info a suivi la route de ces migrants et découvert la mise en place, à chaque étape, d'un véritable éco-système.



A Gevgelija, bus et taxis attendent les migrants (Photo : Laetitia Moréni)
A Gevgelija, bus et taxis attendent les migrants (Photo : Laetitia Moréni)
MÉDITERRANÉE. Il est 9h du matin, et déjà tous les magasins en face du quai grouillent de monde. Pour trouver ce qu’ils cherchent, les réfugiés n’ont eu besoin que de faire quelques pas en sortant de la navette qui les conduit du port du Pirée à l’entrée du premier métro d’Athènes. Boutiques de transfert d’argent depuis l’étranger et de télécommunications, comptoirs de cafés ornés de feuilles blanches indiquant « la bienvenue » en lettres arabes… Les commerces du port se sont organisés pour répondre aux besoins de ces nouveaux arrivants.

Malgré la fatigue de la nuit passée dans le ferry pour mettre le pied sur le sol de cette première étape de la route des Balkans, Eyass se montre énergique. « Il me faut une carte SIM », dit le jeune homme aux cheveux frisés originaire de Syrie. La foule se presse déjà dans le petit magasin de téléphonie. L'un des vendeurs se réjouit de la nette hausse des achats de puces pour mobiles depuis que la Grèce enregistre une augmentation de ses entrées irrégulières, soit +250% dans les deux derniers mois. « J’en écoule des dizaines par jour. C’est indispensable de communiquer pour eux, notamment pour garder un lien avec la famille », affirme-t-il. Une offre spéciale propose même un service complet, et désormais bien rôdé. Pour 15 €, le client obtient un nouveau numéro avec une recharge, et Internet activé pendant un mois. Un paquet alléchant, même si la plupart des migrants ne resteront que quelques jours, voire quelques heures en Grèce pour remonter au plus vite le chemin vers l’Europe du Nord.

Les plus pressés prennent un van direct pour la Macédoine pour 45 € par personne, tandis que d’autres, moins aisés, s’accommodent d’un bus qui les dépose à quelques kilomètres de la frontière greco-macédonienne. Il faudra continuer à pied pendant quelques kilomètres pour atteindre le « no man’s land », un lopin de terre situé juste avant l’entrée du portail qui marque le début du centre d’accueil de Gevgelija, en Macédoine. La queue s’accumule devant cette aire de transit où la police laisse passer au compte-gouttes le flot des personnes avant de leur délivrer des autorisations d’une durée de 72 heures pour traverser le pays. Pendant l’attente, une dizaine de vendeurs ambulants venus des environs, font leurs affaires. Le choix des produits varie des bouteilles d’eau à 1€ l’une aux boissons gazeuses, en passant par un lot de bananes pour 2 €. Les tarifs sont élevés, le double du prix ordinaire, mais la loi de l’offre et la demande fonctionne. Sous cette chaleur écrasante, les acquéreurs ne manquent pas, même s’il suffit d’un peu de patience pour bénéficier d’eau et de nourriture gratuitement, distribués dans le camp de Gevgelija.

Après quelques heures de répit, à l’ombre des tentes mises à disposition sur ce terrain de gravier, la marche reprend pour une demi-heure avant que les migrants ne se trouvent à nouveau pris d’assaut. Des dizaines de bus et taxis jaunes se postent à environ un kilomètre de la sortie du centre de transit de Gevgelija. Depuis que le parlement de Skopje a voté une loi à la mi-juin 2015 permettant aux réfugiés de circuler pendant trois jours sur son territoire, les compagnies de transport en commun se sont bien organisées. Une quarantaine d’autocars, comptant chacun cinquante deux places, propose un trajet jusqu’à la frontière serbe pour la somme de 20 € par personne. A titre de deux à trois aller/retour par jour, le chiffre d’affaires s’élève à plus de 80 000 € pour une seule journée. Les sociétés ne proposent pas de tarifs différents, car « il y a tellement de monde », comme l’explique Thomas, un chauffeur de taxi, que le risque de concurrence n’existe pas encore.

« Nous avons beaucoup de travail, donc nous ne changeons pas les prix pour aller à la frontière, c’est 25 € par personne s’ils prennent le taxi. Eux, ils se disputent les places, certains donnent du coup plus d’argent, car leur but reste de partir au plus vite. J’ai même vu une famille avec cinq enfants privatiser un bus, ils ont payé 1000 € », raconte Thomas, encore étonné. Si le flux de migrants dans ce pays de l’ex-Yougoslavie, qui reçoit en moyenne entre 2000 à  5000 personnes au quotidien, pourrait booster l’économie locale, à 200 kilomètres plus au nord, les habitants profitent aussi de ces « nouveaux consommateurs ». La traversée de la Macédoine s’effectue donc en bus ou en voiture, jusqu’au village de Tabanovce, à quelques kilomètres de la frontière serbe. Comme un rituel auquel les réfugiés semblent s’être désormais acclimatés, il faut marcher à pied, cette fois, plus de quarante minutes, pour passer de l’autre côté, en Serbie.

Entre Macédoine et Serbie : le petit business des locaux

En Croatie, les réfugiés espèrent prendre le train pour la Slovénie (Photo : Laetitia Moréni)
En Croatie, les réfugiés espèrent prendre le train pour la Slovénie (Photo : Laetitia Moréni)
Sur le chemin, nous croisons des bénévoles distribuant vêtements chauds et donnant des indications sur la direction à suivre. Parmi les volontaires de l’ONG Legis, Jean-Marie Schloemer confirme qu’un véritable business est en train de se développer. « Les habitants du village se plaignent que nous aidions les terroristes et que les bus détruisent la route. Mais, en même temps, ils en profitent beaucoup parce qu’ils vendent des produits à des prix super élevés. Par exemple, les draps, nous les achetons 2,50 € et eux, ils les vendent 15 € », raconte ce jeune franco-allemand venu aider les réfugiés. « Lorsque les migrants ne pouvaient pas encore utiliser les transports en commun, certains locaux avaient même vendu des bicyclettes à la frontière grecque pour 500 €, alors qu’elles en coûtaient 10 à l’origine », poursuit-il.  

Dès l’entrée en Serbie, troisième étape de cette route des Balkans, le même scénario se produit, comme à l’arrivée dans chaque pays nouveau. Offre de cartes SIM, « taxis my friend », répètent sur le long du chemin de terre les habitants qui ont improvisé un signal lumineux sur le capot de leur voiture personnelle. Le tarif est de 20 € pour faire une dizaine de kilomètres jusqu’au camp de Preševo. « Certains habitants se plaignent que nous leur cassons le business », raconte une activiste de l’ONG « Youth for refugees » qui a mis en place des navettes gratuites pour les conduire jusqu’au centre d’accueil.

Trafiquants et nouvelles routes

Ce nouveau marché ne se partage pas seulement entre locaux, mais aussi entre trafiquants. Faux passeports pour 4000 $ (3500 €), comme l’indique un ancien réfugié arrivé à Athènes voici quinze ans, bateaux entre Turquie et Grèce pour 1200 $ (1060 €) par personne, policiers corrompus n’hésitant pas à demander un supplément en échange de laissez-passer... la route des Balkans semble lucrative aussi pour les commerces frauduleux. Et, avec la fermeture de la frontière hongroise depuis le 15 septembre 2015, le gouvernement de Viktor Orbán pourrait participer indirectement de cette chaîne.

« Pour les migrants qui se retrouvent coincés, le recours reste de passer illégalement avec des trafiquants. Donc fermer une frontière, c’est mettre les gens plus en danger, enrichir des systèmes mafieux, et ne pas résoudre le problème », indique Stéphane Moissaing, coordinateur de « Médecins Sans Frontières » en Serbie. Les réfugiés, qui ont déjà dépensé entre 5 000 et 10 000 € pour arriver dans les Balkans, doivent désormais emprunter une nouvelle route, plus longue, pour entrer dans l’espace Schengen, via la Croatie et la Slovénie.


Laetitia Moréni, à ZAGREB


Mardi 29 Septembre 2015



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