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"Réformer l'Etat grec ? Oui, mais il faudra du temps"


Kyriakos Mitsotakis est grand, et il a le sourire facile. C’est de famille, sa sœur, ancienne mairesse d’Athènes et plusieurs fois ministre, son père, ancien Premier ministre, sourient tout autant.
Si c’est grâce à sa famille qu’il est entré en politique, le parti de la Nouvelle Démocratie, auquel il appartient, ne lui fait pas de cadeau. Kyriakos Mitsotakis est à la tête du ministère le plus sensible du gouvernement, celui de la Fonction Publique et la Réforme Administrative. Un ministère clef dont dépendent toutes les réformes en cours, mais un ministère qui est paradoxalement le plus difficile à réformer.

Il a récemment participé à Bruxelles au Congrès « Un pas vers la croissance : pour une administration bienveillante envers le monde des affaires ». Un congrès où il n'a pas manqué de souligner que le coût salarial en Grèce a baissé de plus de 20% au cours de ces quatre dernières années. Kyriakos Misotakis défend les licenciements pour autant qu'ils se fassent dans les règles et avec des critères.



Kyriakos Mitsotakis (photo Thomas Iacobi)
Kyriakos Mitsotakis (photo Thomas Iacobi)
econostrum.info : Comment cela se passe t’il avec la Task Force ? 

Kyriakos Mitsotakis : Nous avons une relation stable avec la Task Force,la structure qui gère l’aide technique de la Grèce et qui fait la répartition des experts. Nous travaillons avec des professionnels très compétents sur la réforme administrative et nous pensons que chaque pays peut apporter une aide précieuse. Notre collaboration se fait essentiellement avec la France qui a le plus d’expérience en terme de réforme administrative.

Qu’est ce que la France a apporté dans ce domaine ?
 
Pas mal de choses en terme de transfert technologique spécialisé et nous sommes à la recherche de ce niveau de coopération car nous ne voulons pas copier un modèle. Je ne pense pas que qui que ce soit puisse dire qu’il existe pour l’administration publique grecque un modèle meilleur que les autres et qui puisse être copié. 
Nous faisons des recherches dans plusieurs pays et la question principale n’est pas tant de savoir ce que nous allons faire mais surtout comment nous allons l’adapter à la réalité grecque.

Les Français ont été très utiles. Ils ont conduit un travail très compliqué concernant les structures des principaux ministères. Ces évaluations vont aboutir à de nouveaux organigrammes beaucoup plus simples et réduire l’étendue de ces structures qui malheureusement caractérisait nos ministères.

Se donner des objectifs qualitatifs et pas seulement quantitatifs

Le ministre en charge de la réforme de l'Etat a du pain sur la planche (photo Thomas Iacobi)
Le ministre en charge de la réforme de l'Etat a du pain sur la planche (photo Thomas Iacobi)
Quels étaient les problèmes de l’administration grecque ?
 
L’administration grecque connaissait toute une série de problèmes qui ont été identifiés par un audit effectué par l’OCDE voici trois ans et qui a été le point de départ pour notre réforme administrative. L’administration grecque était une administration très grande qui gaspillait les fonds et s'avérait inefficace. Elle ne donnait pas l’impression aux citoyens qu’elle remplissait son rôle de service. Le rapport de contrepartie administrative pour l’argent donné par le contribuable n’existait pas.

Depuis beaucoup de choses ont été effectuées. La taille de l’administration a été réduite. Aujourd’hui, nous avons 130 000 fonctionnaires de moins qu’en 2009. C’est le résultat de la politique que nous appliquons, d’une seule embauche pour cinq départs à la retraite. Une politique très agressive.

La part du service public dans le PIB a beaucoup baissé. Mais sans amélioration de l’efficacité. Nous ne sommes pas passés de l'objectif quantitatif aux objectifs qualitatifs. Malheureusement la plupart des buts du mémorandum que nous servons encore sont quantitatifs : 25 000 personnes mises en réserves, 15 000 licenciements etc... Mais l’essence de la réforme est beaucoup plus complexe et concerne non seulement des objectifs quantitatifs mais aussi des changements des infrastructures qui ont, elles mêmes, à voir avec des comportements humains et des procédures. Ce sont des questions difficiles qui nécessitent pas mal de temps pour être résolues.
 
Donc la troïka s’intéresse plus à la quantité qu’à la qualité ? Et comment peut-on contrôler la qualité de l’administration ?  

Dans le passé, l’administration grecque ne s‘est jamais préoccupée de la qualité ni de la quantité de ses services. Maintenant, elle doit faire les deux. Notre grand défi demeure de savoir comment rendre l’administration grecque plus efficace ?. Comment offrir de plus grands services aux citoyens sans être un obstacle à la croissance ? Ceci peut se réaliser grâce à un ensemble d’interventions qui toucheront mêmes les plus petites structures de l’administration : moins d’intervenants publics dans les procédures entamées et ce jusqu’aux résultats finaux, à destination tant des citoyens que du monde des affaires. Meilleures prise en compte des ressources humaines du secteur public pour lequel il n’existait pas de stratégie jusqu’à présent.
Au contraire, dans le passé la seule stratégie était le clientélisme politique des partis politiques. Cette stratégie n’était ni basée sur la méritocratie, ni sur l’efficacité des bons fonctionnaires.

Qu’est-ce qui a été fait pour combattre cette politique ces trois dernières années ?  

D’une part, plus aucune embauche ne se concrétise sans passer par le conseil supérieur d’embauche de fonctionnaires (ASEP). Ce système, à défaut d’assurer une méritocratie, assure au moins une objectivité. D’autre part, nous faisons face maintenant au défi de sélection des cadres qui vont être choisis selon leurs compétences et non selon une politique clientéliste comme c’était le cas dans un passé encore récent.  
Le défi suivant reste de savoir comment gérer le personnel de cette administration en s’assurant que les fonctionnaires avancent en fonction de leurs capacité, de leurs connaissances et de leurs évaluations et non de leur « piston ».

La bureaucratie serait le plus grand obstacle à la croissance. Comment agit votre ministère pour la limiter ?

Nous avons effectué une analyse globale en collaboration avec l'OCDE sur cette question depuis neuf mois. Cette évaluation s'achèvera au premier trimestre 2014. Nous travaillons sur le recensement et l'évaluation des bouchons administratifs dans treize différents secteurs de l’économie. Le but est d’en localiser les 20% les plus importants de façon à ce que par la suite nous puissions soit les réduire soit les éliminer. Il s'agit d'une action horizontale des plus importantes réalisée actuellement sous notre direction.
Nous coopérons avec d’autres ministères et je suis certain que quand cela sera terminé, tout le monde verra que le poids administratif sur les entreprises grecques aura baissé.
Un poids qui malgré toutes les déclarations contraires demeure encore très lourd. C‘est l’une des question discutée à Bruxelles.

Le clientélisme arrangeait beaucoup de monde

"Les licenciements dans la fonction publique ne sont pas tabous (photo Thomas Iacobi)
"Les licenciements dans la fonction publique ne sont pas tabous (photo Thomas Iacobi)
Que demande la Troïka actuellement à votre ministère ?

La Troïka veut 25 000 fonctionnaires mis en réserve d’ici la fin de l’année 2013. La moitié immédiatement, l’autre moitié d’ici le 31 décembre et 15 000 licenciements d’ici 2014.
 
Mais cela va augmenter le chômage ? Est-ce que la société grecque est prête à l’accepter ?

Ce que le gouvernement grec a accepté c’est que chaque licenciement soit suivi d'une nouvelle embauche. La logique de la Troïka est que les licenciements soient un outil de renouvellement du personnel de la fonction publique. Je n’ai pas signé cet accord, je l’ai trouvé. Je dois donc l’appliquer.
Les licenciements auront bien lieu, c’est un engagement. Ils proviendront de différents secteurs. Pour la première fois nous allons faire le contrôle de l’application des sanctions  disciplinaires dans le secteur public, ce qui n’a jamais été fait dans le passé. Désormais, des fonctionnaires devront quitter leur emploi suite à une sanction disciplinaire.
Des entreprises publiques vont devoir fermer ou être drastiquement réduites. Des salariés vont donc perdre leur emploi, des salariés qui ne sont plus protégés par leur statut de fonctionnaire.

Maintenant, plus particulièrement dans le cas des fonctionnaires, il existe des personnes qui ne trouveront pas de travail dans le secteur public après les huit mois de réserve. Ils devront le quitter. Pour chaque licenciement que nous effectuerons, nous embaucherons une nouvelle personne. La Troïka et la société grecque ont accepté cette méthode. C’est difficile et douloureux.

Chaque licenciement est douloureux et encore plus pour une société qui compte plus d’un million de chômeurs mais qui viennent tous du secteur privé.
Mais la société grecque l’accepte pour autant que ces licenciements soient le produit d’une évaluation et conduisent à une amélioration de la fonction publique.

Vous dites que ce n'est pas vous qui avez passé cet accord mais que vous l'avez trouvé. C'est comme si vous n'étiez pas d'accord avec la Troïka, je me trompe?
 
J'ai toujours dit que les licenciements dans le secteur public ne sont pas une question tabou. S'ils doivent se faire, qu'ils se fassent. Mais avec des règles et des critères, c'est ce que nous essayons de suivre. Je le dis car chaque licenciement est difficile aujourd'hui, mais également indispensable. Notamment dans le cas des fonctionnaires pris en grave défaut disciplinaire et qui n'étaient pas contrôlés dans le passé. A partir de là les fonctionnaires qui objectivement disposent de compétences mais ne peuvent plus répondre aux besoins du secteur public sont aussi concernés. Si maintenant je remplace une personne qui ne peut être particulièrement utile par quelqu'un qui est vraiment indispensable dans les conditions de crise absolue dans laquelle se trouve le pays actuellement, alors, là c'est une mesure indispensable.

La Grèce a perdu 25% de son économie en cinq ans

Est-ce que les coupes effectuées dans le secteur de la santé sont compatibles avec la nouvelle définition sociale que veut se donner l’Europe ?

Certainement pas ! Mais d’un autre côté nous constations un grand gaspillage. Je vous donne un exemple. Les dépenses pharmaceutiques en 2009 s’élevaient à 6,5 mrds€, nous les avons réduits à 3 mrds€ sans aucune conséquence importante dans le secteur de la santé. Cela veut dire que le système avait beaucoup de « gras ».
Des allocations familiales étaient versées à tort et à travers car nous n’avions pas de systèmes informatiques adaptés pour gérer tout cela.
A partir de là, nous sommes une société en crise et nous devons faire très attention aux limites que nous mettons à la politique sociale.

La Grèce a perdu 25% de son économie en cinq ans. Ce n’est jamais arrivé à aucun pays de l’OCDE depuis la seconde guerre mondiale. Les Européens doivent comprendre ce qui se passe aujourd’hui en Grèce. L’austérité a atteint son absolue limite. Il n’existe aucune possibilité de coupes horizontales supplémentaires de retraites et salaires ou augmentation d’impôts.
Le citoyen grec a payé un très lourd tribut pour en arriver là où nous en sommes. A un point de non retour. Nous pouvons dire que les sacrifices que nous avons fait ont donné un résultat. Nous avons aujourd’hui, et pour la première fois, un excédent budgétaire primaire positif. C’est ce que nous demandaient toujours nos partenaires européens lorsqu’ils nous disaient « débrouillez vous tout seul ». Nous l'avons fait .

Maintenant nous attendons de l’UE ce à quoi elle s’est engagé. Une intervention pour que notre dette soit viable.

C’est à dire que vous voulez une plus grande solidarité de la part de l’UE ?
 
Nous sommes une famille européenne. La relation de la Grèce avec l’UE ne doit pas être une relation de confrontation mais une relation dans laquelle chacun doit faire ce à quoi il s’est engagé. C’est pourquoi je vous ai dit que nous devons être conséquents avec nos engagements. Là où l’agenda doit être changé il faut que nous puissions le faire.
Les différents changements en cours doivent enfin devenir la propriété de la société grecque et du système politique grec.
Nous n'effectuons pas ces changements dans la fonction publique parce que quelqu’un de l‘extérieur nous l’impose. Nous menons ces changements structurels car nous avons besoin d’un État qui donnera un pourcentage satisfaisant de services qualitatifs.

La difficulté provient de la force d'inertie

Pourquoi alors les Grecs ne sont pas convaincus de ces changements ?

Nous devons être réalistes, l’État grec existe depuis 200 ans et il n’y a jamais eu de volonté pour que ces changements se fassent. Le système clientéliste arrangeait beaucoup de monde.
Ces changements doivent se faire vite et je suis partisan d’accélérer tout ce qui peut l’être. Ici une société a besoin de cinq ans pour être bénéficiaire. 
Il faut savoir ce que veut dire changer un État, ses structures et ses mentalités.

Nous allons aussi vite que nous pouvons, je vous l’assure. Mais il faut que l’on comprenne la complexité de cette mission. La difficulté provient, non pas des résistances celles là je sais y faire face, je suis un politicien, mais de la force d’inertie contre laquelle nous devons lutter quand nous tentons de changer cet État.

Êtes-vous satisfait de ce qui s’est passé à ERT (Télévision publique grecque)

Ce qui c’est passé était une solution drastique à un problème urgent. Une intervention indispensable. Le plus important reste que le stade transitoire dure le moins longtemps possible et que nous disposions d'une nouvelle télévision bien établie. Parce que ERT n’était pas bien établie. C’était un fief partisan.
Ce que je souhaite c’est que la nouvelle télévision publique soit bien meilleure que l’ancienne avec moins de personnel, qu’elle offre des services qualitatifs au citoyen, l’ancienne ne le faisait pas. 

Vous êtes fils de Premier ministre et frère de ministre, vous disposez d’un des ministères les plus difficiles, alors que vous auriez pu obtenir quelque chose de plus facile. On vous attend au tournant ?

J’ai des rivaux, mais quand le Premier ministre me donne un ministère il veut que je réussisse. Si je réussi, c’est le gouvernement qui réussi. Si j’échoue, c’est le gouvernement qui échoue.
Je ne ressens pas de pressions particulières. Je suis député depuis des années. Mon CV est important, j’ai travaillé dix ans dans le secteur privé, je suis prêt à prendre en charge quelque chose de difficile. Je ne voulais pas avoir un ministère plus léger, ce n’est pas mon style. « Quand il faut y aller, il faut y aller ».  

C’est difficile quand on s’appelle Mitsotakis, de dire aux gens, c’est fini plus de clientélisme politique?

C’est plus facile car ce que je fais aujourd’hui cela fait des années que je me l’applique. Quand en 2010 je parlais de l’abolition des privilèges des députés, personne ne m’écoutait.
J’ai été moi même rendre ma voiture de fonction et rendre mes primes de fonction en commission parlementaire. Je ne disais pas, je le faisais.
Bien sûr, la suspicion est toujours là, mais finalement cela m’aide à être conséquent avec ce que je fais


Thomas Iacobi et Angélique Kourounis à ATHENES


Mercredi 30 Octobre 2013



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