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Pr Chems Eddine Chitour: "Je suis convaincu que le nucléaire ne pourra pas être la solution aux problèmes énergétiques algériens"


Interviewé par econostrum.info, le Pr Chems Eddine Chitour Directeur de Recherche et Directeur du laboratoire de Valorisation des Energies Fossiles à l’Ecole Polytechnique d'Alger, a accepté de répondre à quelques questions. Prudent quant au choix du nucléaire, il estime que l’exemple du Japon, le premier pays en technologie nucléaire, devrait inciter l'Algérie à être raisonnable.



Pr C.E Chitour (photo DR)
Pr C.E Chitour (photo DR)
ALGÉRIE. Auteur de plusieurs ouvrages sur l'énergie, le pétrole et les incidences géopolitiques des luttes pétrolières, le Pr Chems Eddine Chitour est Directeur du laboratoire de Valorisation des Energies Fossiles à l’Ecole Polytechnique d'Alger, ancien Professeur associé à l'Ecole d'Ingénieurs de Toulouse. Il a formé plusieurs générations d’ingénieurs. 
 
Econostrum.info : Pouvez-vous nous préciser en quoi consiste le programme nucléaire algérien et à quelle phase de développement il se trouve aujourd'hui? 

Chems Eddine Chitour: Je ne sais pas en quoi consiste le programme nucléaire algérien, s’il existe. Ce que je sais à travers les rares échos de la presse est que tantôt on parle de dix réacteurs à implanter dans les hauts plateaux à l’horizon 2030, tantôt on parle d’une centrale qui verrait le jour en 2020.

Il est possible que des contacts soient pris çà et là avec plusieurs fabricants potentiels (Russie, Etats-Unis, Corée du Sud, Chine ), comme ce fut la mode aussi, l’été 2008, avec la France qui proposait aux pays arabes l’accès au nucléaire civil.

On sait depuis, que rien n’a été concrétisé à part avec les Emirats du Golfe qui ont opté pour la technologie sud coréenne.

"C’est un non-sens de produire de l’électricité nucléaire pour avoir de l’eau potable alors que la technologie solaire permettrait de pérenniser ce type de process"

Econostrum.info : L'Algérie possède un programme nucléaire. L'option a été arrêtée il y a un moment déjà, notamment pour ce qui concerne le dessalement de l'eau de mer. Cependant et au vu de la catastrophe qui frappe le Japon, quels sont les risques potentiels pour l'Algérie sachant que le nord du pays se situe sur une zone sismique et que l'option dessalement implique d'installer les centrales près de la côte?

Chems Eddine Chitour: Je ne crois pas, scientifiquement parlant, que l’option nucléaire soit retenue pour le dessalement. Les quatorze usines totalisant 2,1 millions de m3/jour fonctionnent et fonctionneront, pour celles en construction, avec du gaz naturel, ce qui va aggraver l’hémorragie de gaz naturel que requiert ce type d’usines d’autant que nous ne maitrisons pas suffisamment la technique du dessalement membranaire.

De plus, techniquement parlant c’est un non-sens de produire de l’électricité nucléaire pour avoir de l’eau potable alors que la technologie solaire, certes plus chère, permettrait de pérenniser ce type de process (en l’absence de gaz naturel et dans le cas où la technologie nucléaire ne serait pas encore mâture).

L’aspect sismique est un autre débat. L’Algérie du Nord est un pays actif du point de vue sismique, on dit même que le Hoggar est un volcan éteint depuis un million d’années. Plus près de nous, Sétif(is) fut détruite par un tremblement de terre en 202.

Il est vrai que la côte est particulièrement vulnérable et l’exemple du Japon, le premier pays en technologie nucléaire, devrait nous inciter à être raisonnable. Quand on pense qu’ils ont prévu que les centrales résisteraient à des séismes de 7,5 et à des vagues de 10 m… Ils ont eu 8,9 et des vagues de 12 m qui auraient démoli les systèmes de pompes, coupé le courant et qui, de ce fait, a rendu impossible le refroidissement du cœur des réacteurs.

C’est assurément un Tchernobyl qui se prépare.

"Le nucléaire fait peur à raison"

Econostrum.info : Peut-on faire l'impasse sur le nucléaire ou s'agit-il d'un mal nécessaire pour le développement?

Chems Eddine Chitour : L’Algérie ne doit pas pratiquer la politique du zéro nucléaire, mais il faut savoir qu’une centrale dans les pays développés demande dix ans entre le moment de sa conception et sa mise en marche (l’Iran a mis trente ans pour mettre en marche la centrale de Bouscher). 
 
Dans les pays en voie de développement où nous partons de zéro dans ce domaine, le nombre d’années pour la mise en fonction sera forcément plus élevé.

S’agissant de la sécurité, tous les grands pays ont décidé de revoir fondamentalement leur politique énergétique. Il en est ainsi de la France dont la moitié du parc a plus de trente ans, de l’Allemagne où Angela Merkel a décidé d’arrêter provisoirement sept réacteurs obsolètes, de la Chine dont le plan de construction de vingt-cinq nouveaux réacteurs va être réexaminé... 
 
En clair, le nucléaire, à raison, fait peur. L’angoisse actuelle est planétaire, les particules radioactives qui sont dans l’atmosphère ont une demie-vie de plusieurs centaines voire de milliers d’années. Cela signifie qu’au bout de plusieurs centaines ou milliers d’années, il restera la moitié de la concentration initiale !!! De plus le problème des déchets nucléaires n’est toujours pas réglé et chaque pays se débrouille (vitrification, enfouissement, largage en mer..).

"Il faut faire un état des lieux de nos ressources"

Je suis convaincu que le nucléaire ne pourra pas être la solution à nos problèmes énergétiques. A l’échelle mondiale le nucléaire représente à peine de 7%. Selon les pays, le nucléaire est utilisé pour la production. En France, par exemple, le nucléaire représente 18% du bilan énergétique total et 75% de la production d’électricité. Il nous faut garder la veille technologique dans ce domaine, notamment pour les autres applications thérapeutiques et industrielles d’autant que nous avons un gisement potentiel évalué à 40 000 tonnes d’uranium au Hoggar. Tout cela devrait faire l’objet d’une étude de faisabilité pour son développement. 

L’Algérie n’a pas de stratégie énergétique globale. Les effets d’annonce ne résistent pas à la dure réalité. Nous consommons frénétiquement nos énergies fossiles au-delà de nos besoins en les vendant à un prix inférieur au prix que l’on pourrait en tirer en les vendant dans le futur le plus lointain. 

A titre d’exemple, une tonne de pétrole vendue maintenant rapporte 700 dollars (à 100 dollars le baril). Vendue dans cinq ans, elle ramènera plus de 2 000 dollars car tous les analystes disent, à juste titre, que les prix du pétrole vont exploser au fur et à mesure que l’on s’éloigne du peak oil (début du déclin). 
D’après l’AIE, il aurait été dépassé. Cette manne n'appartient pas qu’à nous. Elle appartient en priorité aux jeunes générations qui seront là en 2030/2050 quand le pétrole et le gaz naturel ne seront plus là pour masquer nos errances et notre refus de mettre en place maintenant – demain il sera trop tard car nous avons une génération devant nous pour démarrer un plan Marshal qui tourne le dos au tout fossile – une stratégie énergétique pérenne avec au préalable un état des lieux de ce que nous avons réellement comme ressources : fossiles, uranium, géothermie, gisement solaire et éolien, hydraulique biomasse... 

"L'avenir de l'Algérie est dans l'intelligence"

La stratégie énergétique est l’affaire de tous, elle n’est pas de la responsabilité d’un département ministériel (l’énergie et les mines). C’est l’affaire du ministère du Commerce singulièrement laxiste dans nos achats externes – on dit qu’en 2010 les Algériens ont acheté 280 000 voitures à 1M de dinars algériens soit au total près de 3 mrds $ qui ont servi à booster l’emploi des travailleurs français (Renault, Peugeot), japonais (Toyota...), chinois.. 

Ce qui est encore plus grave est que nous importons des voitures avec 150g CO² au km alors qu’en Europe elles son interdites car la norme est au maximum de 120g de CO² au km. Nous perdons de ce fait 20 % d’essence pour le même kilométrage. 

Tous les départements ministériels et la société dans son ensemble et à des degrés divers doivent être partie prenante de cette stratégie. Même les prêches de l’imam doivent aussi parler de la nécessité de l’économie d’énergie. A titre d’exemple, il est connu, d’après l’Aprue, que nous pouvons faire sans problème et par une politique volontariste issue de cette stratégie 20 % d’économie d’énergie soit environ près de 8 millions de tonnes de pétrole. Une rente de 5,6 mrds $ mais c’est aussi l’équivalent de l’achat d’une centrale électrique de 1 000MW rien que par les économies. 

Il nous faut former à l’école le citoyen de demain qui aura à sa disposition un bouquet énergétique qui lui permettra de solliciter toutes les énergies et, de plus en plus, les énergies renouvelables et de moins en moins les énergies fossiles. Il faudra également remettre en œuvre le barrage vert qui est capable de nous aider à combattre les changements climatiques, de diminuer notre facture alimentaire mais aussi de nous procurer du bois gisement de biomasse évalué actuellement à 3 millions de tep/an qui pourrit faute de stratégie. 

L’avenir de l’Algérie est dans l’intelligence. A ceux qui nous dirigent de la solliciter et de la faire émerger, notamment en réhabilitant la formation d’ingénieurs et de techniciens qu’il faudra former en quantité et en qualité Car c’est la seule légitimité qui permettra à l’Algérie de tenir son rang dans un monde de plus en plus chaotique. 

Il ne tient qu’à nous de former l’éco-citoyen de demain, au lieu et place de l’égo-citoyen actuel. 


A. Belkessam, à ALGER


Vendredi 18 Mars 2011



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Par Guillaume Almeras, consultant indépendant, associé au groupe d'analyse de JFC Conseil


 




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