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Le changement climatique influence les migrations rurales


Invité aux 7e Rencontres internationales de Cybèle organisées à Marseille par l'association Euromed-IHEDN, Sébastien Abis, administrateur principal au CIHEAM (Centre international de hautes études agronomiques méditerranéennes), dresse un constat alarmiste sur la dépendance de l'agroalimentaire aux changements climatiques en Méditerranée.



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Pour Sébastien Abis, rural et urbain restent liés (photo F.Dubessy)
Pour Sébastien Abis, rural et urbain restent liés (photo F.Dubessy)
econostrum.info : La sécheresse actuelle affaiblit le Maroc, quels sont ses véritables impacts sur l’économie et l’agriculture ? 
 
Sébastien Abis : Le Maroc a toujours eu historiquement une très grande dépendance au climat et à ses variations. La pluviométrie défavorable entraîne une détérioration de la production agricole qui impacte la croissance économique en général.
La sécheresse de ces derniers mois reste historique. Le pays n’en a pas connu de comparable depuis cinquante ans. Prenons par exemple le secteur des céréales, une production majeure aujourd’hui au Maroc, en terme de surface, mais aussi pour la consommation des populations. En 2015, le Maroc a produit 115 millions de quintaux de céréales, un record. Cette année, la récolte devrait être divisée par trois en raison du manque de pluie. La conséquence de cette réduction, c’est une économie agricole détériorée et la vie en milieu rurale déstabilisée. Cela veut aussi dire moins d’emplois au niveau de la main d’oeuvre annuelle mais aussi saisonnière, dans les zones rurales. Car le rural et l’agricole restent très liés.
 
Qu’ont fait les autorités face à cette sécheresse ? 
 
S.A : Les autorités marocaines ont réussi à colmater le risque multi-sectoriel que pouvait provoquer cette sécheresse, grâce à la mobilisation de fonds financiers. Un grand fond de développement rural a été mis en place. Il existe aussi au Maroc un plan vert, car depuis quelques années, le Maroc met l’accent sur sa sécurité alimentaire. La mobilisation de différentes techniques doit servir à assurer les récoltes des producteurs, mais aussi à mobiliser de l’eau différemment, à gérer de nouvelles infrastructures, pour faire face à l’urgence de cette situation. Tout cet arsenal permet au pays de réussir à limiter les dégâts face à cette sécheresse considérable. 
 
Si cet épisode se répète en 2017, le Maroc aura-t-il la même capacité de financement d’urgence ? 
 
S.A : Beaucoup de monde se pose cette question. Car cela ne concerne pas que le Maroc, mais tous les pays de cette région. Devons-nous prévoir des fonds d’urgence pour chaque catastrophe climatique alors qu’elles vont s’accentuer ? C’est une question législative, mais aussi de territoire. Pour des pays comme le Maroc, ce qui m’inquiète plus, c’est la double peine à laquelle ils doivent faire face. Un accident climatique chez eux réduit les productions alimentaires. Mais un second accident climatique dans les pays producteurs/exportateurs dont ils dépendent en partie pour se nourrir, produira une forte augmentation des prix. Cette double peine induit des incidences en terme de politique, d’économie et de social. Ces pays sont à la fois dépendants du climats et dépendants des marchés.

Lien sud-nord

Vous évoquez souvent le lien entre développement agricole et développement rural. Comment peut-il évoluer dans le futur ?
 
S.A : Les changements climatiques impactent tous les secteurs, tous les territoires, mais de façons différentes dans une ville ou dans un territoire rural où l’activité hyper dominante reste l’agriculture. Donc si nous faisons face à un problème climatique, nous devons nous attendre à une vulnérabilité très forte en milieu rural. Ces territoires, déjà pas forcément les préférés de la classe politique et des investisseurs internationaux, vont être fortement secoués en cas d’accident climatique.

Prenons l’exemple de la Syrie, un pays agricole. Elle a connu une suite de terribles sécheresses entre 2006 et 2010 qui ont provoqué le déplacement de plusieurs centaines de milliers d’agriculteurs. Ils ont dû quitter leurs territoires ruraux, et aller vers les villes pour essayer de trouver un emploi. Pourtant, le gouvernement avait mis en place une politique rurale très forte. 

Ce phénomène a duré quelques années. Ce qui a conduit à un gonflement de la taille démographique de plusieurs villes. Mais cette migration n’était pas vertueuse car la population ne trouvait pas d’emplois. La révolte syrienne et la guerre ne peuvent pas s’expliquer uniquement par la variable climatique, par l’insécurité rurale ou l’insécurité alimentaire. En revanche, le faisceau de facteurs dans la révolte syrienne ne peut pas se lire sans le facteur climatique, sans intégrer le fait que cette vulnérabilité rurale, cette insécurité climatique, hydrique, alimentaire forment une boule de neige déstabilisante pour les équilibres socio-politique d’un pays. 
 
Les pays méditerranéens sont-ils sur un même pied d’égalité face aux changements climatiques ?
 
S.A : La problématique ne concerne pas que le sud de la Méditerranée. L’Espagne est un pays très touché par le stress hydrique, par la désertification de ses territoires. Même chose pour la Turquie, une partie du sud de l’Italie et pour la Grèce.
Au niveau méditerranéen, les pays membres de l’Union européenne sont peut-être plus préparés que ceux du sud de la Méditerranée car, il existe des politiques communautaires, mais aussi des moyens financiers plus importants.

Néanmoins, au nord comme au sud, nous nous demandons si nous avons réussi à alerter les décideurs sur les conséquences du changement climatique, alors que ce dernier s’accélère. L’adaptation des modèles économiques et des pratiques va prendre plusieurs années, voire plusieurs décennies. Nous assistons à une hyper-exposition des phénomènes extrêmes, avec un impact humain de plus en plus visible. 

L’Espagne et la France vont sûrement devoir prendre exemple sur le Maroc, sur la manière dont il gère une sécheresse considérable. Car, ils risquent de connaître la situation de leur voisin du sud dans dix à vingt ans. Cela s’est déjà vu avec les épisodes caniculaires qu’a connu la France ces dernières années, et sur l’impact agricole que cela a provoqué. Il faudrait mettre en place des partages de connaissances, de pratiques qui ne seront pas nord-sud mais sud-nord. Et là, nous constaterons une inversion du débat dans la coopération méditerranéenne.


Propos recueillis par Ludivine Tur


Mercredi 15 Juin 2016



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Béatrice Chatain, Professeur d'Histoire-Géographie, spécialiste
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