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"Le blé est le baromètre méditerranéen"


Fonctionnaire international du Centre international de hautes études agronomiques méditerranéennes (CIHEAM) de 2005 à 2016, Sébastien Abis dirige depuis le 1er janvier 2017 le club Déméter, think tank sur l'agriculture l'alimentation et les territoires ruraux. Il est également chercheur associé à l'Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS). Invité par l'Avitem à la Villa Méditerranée dans le cadre des "Mardis de la Villa", il décrit le blé comme un facteur de paix.



econostrum.info : Que constatez-vous comme changement depuis l'Antiquité concernant les enjeux du blé ?

Sébastien Abis : Nous avons assisté à une extension des productions, des routes commerciales et également des enjeux stratégiques autour du blé. Ce produit ancien au coeur de l'équilibre entre gouvernants et gouvernés, des échanges commerciaux, de l'équilibre nutritionnel des populations constituait déjà à Athènes et Rome un enjeu politique. Avec le temps, son importance n'a fait que s'amplifier. Nous pouvons dire aujourd'hui que le blé, comme le pétrole finalement, présente la caractéristique d'être largement consommé mais sa disponibilité est réduite sur peu de territoires.

Il existe des enjeux stratégiques extrêmement importants autour de cette matière première. Des enjeux d'accès, techniques, scientifiques, mécaniques, logistiques avec l'augmentation de la production. Mais aussi purement politiques dans le sens où l'arme du blé - parfois utilisée par certaines puissances - devient aussi un outil de la paix pour créer des solidarités, coaliser des acteurs et permettre que ceux qui peuvent produire et exporter du blé n'oublient pas les pays qui en manquent. Avec le blé, l'homme construit plus souvent la paix que la guerre.

"Le blé illustre les enjeux politiques autour des questions alimentaires"

"Le blé est le baromètre méditerranéen"
Pourquoi qualifier le blé de baromètre méditerranéen ?

S.A. : En Méditerranée, nous nous trouvons dans la région du monde qui combine toutes les tensions de l'équation agricole : rareté de l'eau, pauvreté des sols, accélération des changements climatiques, poursuite de la croissance démographique. C'est aussi un terrain de jeu géopolitique relativement instable. L'accès à des commodités vitales comme le blé passe par des productions nationales. Tous les pays méditerranéens en produisent mais la plupart pas assez pour leurs besoins domestiques. Ils ont donc recours aux marchés internationaux pour assurer une partie de leur sécurité alimentaire.

Le blé illustre bien les enjeux politiques autour des questions alimentaires par ce côté commercial, relations internationales. Il figure au coeur des accélérations des perturbations climatiques, car, pour produire du blé, il faut des précipitations relativement régulières, pas trop de chocs météorologiques. Le blé nécessite des sols qui restent capables de proposer aux plantes un chemin de production pendant l'année. L'équation agricole demeure donc complexe par nature. D'où son caractère passionnant. Le blé est à la fois vital pour l'homme et stratégique pour la sécurité alimentaire des nations.

"Il faut réduire le gaspillage pour améliorer la sécurité alimentaire"

"Le blé est le baromètre méditerranéen"
Comment expliquez-vous que les trois pays du Maghreb et l'Egypte soient les plus gros consommateurs mondiaux de blé ?

S.A. :
Culturellement les populations méditerranéennes sont des grandes consommatrices de blé et de céréales. Nous mangeons beaucoup de pain, de semoule, de pâtes. La croissance démographique fait que les quantités réclamées par ces sociétés ne cessent d'augmenter.

Il me semble très important de souligner que la réduction des gaspillages permettra d'améliorer la sécurité alimentaire au Maghreb et au Proche-Orient. Beaucoup de productions céréalières sont perdues après la récolte car mal stockées, mal conditionnées, mal transportées. Réduire ces gaspillages revient à augmenter la souveraineté alimentaire. Il faut sortir de l'idée que demain ces pays seront autosuffisants d'un point de vue céréalier. Ce n'est pas possible. Mais ils peuvent améliorer leur souveraineté alimentaire en produisant avec stabilité, dans la mesure du possible sur leur territoire, et en nouant des alliances commerciales.

"Le blé est plus un facteur de paix que de guerre "

La guerre du blé aura-t-elle lieu ?

S.A. : Nous pouvons l'imaginer. Des épisodes dans l'histoire, même récente, montrent qu'il peut y avoir des batailles autour du blé. Il suffit de regarder le conflit syrien et du nord de l'Irak pour voir que la stratégie de convoitise des ressources de Daech ne concernait pas que le pétrole, mais aussi l'eau et le blé. Il s'agit de ressources vitales.

Le contrôle du blé donne donc lieu à des batailles. Mais attention à ne pas oublier la dimension développement-coopération. Quand la France exporte du blé en Méditerranée, elle contribue à la sécurité de cette région du monde, elle contribue à sa stabilité socio-politique.


Propos recueillis par Frédéric Dubessy


Jeudi 13 Avril 2017



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