Le CMI va rédiger un plan d'actions pour les pays arabesDans le cadre du Partenariat de Deauville mis en place par le G8, le Centre de Marseille pour l'Intégration en Méditerranée, avec l'aide de la Banque Mondiale et de la Banque Islamique de Développement, a six mois pour rédiger un plan d'actions à court terme pour accompagner l’Égypte, la Tunisie, la Jordanie, le Maroc, et très probablement demain la Libye dans les changements historiques en cours dans ces pays
Les économistes se penchent sur l'après printemps arabe. De gauche à droite : Mats Karlsson (CMI) et Raphaël Bello, ministère français des finances, (Photo GT)
MEDITERRANEE. Dans le cadre du Partenariat de Deauville mis en place par le G8, le Centre de Marseille pour l'Intégration en Méditerranée, avec l'aide de la Banque Mondiale et de la Banque Islamique de Développement, a six mois pour rédiger un plan d'actions à court terme pour accompagner l'Égypte, la Tunisie, la Jordanie, le Maroc, et très probablement demain la Libye dans les changements historiques en cours dans ces pays. Il va devoir accélérer ses travaux pour répondre dès le début 2012 à la demande du G8. Le CMI sera assisté dans cette difficile mission par la Banque Mondiale et la Banque Islamique de Développement. Supprimer les barrières au commerce La situation des pays secoués par le "printemps arabe" devient alarmante car les mutations profondes inquiètent toujours les agents économiques et donc provoquent des périodes de récession. « Les transitions démocratiques sont coûteuses alors même qu'elle se traduisent par des croissances atones » souligne Raphaël Bello, chef du service des relations bilatérales et du développement international des entreprises au ministère français des finances. « Or les pays du sud souffrent d'un très fort taux de chômage des jeunes et ont besoin de croissance. Il faut trouver des solutions à très court terme. » « Le G8 vient encore d'ajouter des milliards à des milliards (lire: Le G8 débloque une enveloppe de 38 mrds$ pour quatre pays arabes). Les États, les grandes institutions financières se mobilisent comme jamais pour la Méditerranée. C'est très bien » se félicite le directeur du CMI, Mats Karlsson. « Nous devons apporter du contenu à ces chiffres. Nous devons informer, éclairer les décisions politiques. » Car l'argent ne suffira pas. « Développer le commerce est plus important que les aides » affirme le président de la Banque Islamique de Développement, Ahmad Mohamed Ali Al Madani. Avant même d'avoir reçu mandat du G8, le CMI a réunis en juillet 2011 des économistes d'une dizaine de pays méditerranéens. La seconde journée de séminaire s'est déroulée le 10 septembre 2011, à Marseille, à quelques centaines de mètres de la réunion des ministres des Finances du G8. Si le diagnostic est partagé par tous, deux écoles se distinguent concernant le type de soins à apporter à ces pays rendus groggy par des renversements politiques souvent brutaux. Le chômage des jeunes dépasse 80% dans certaines régions rurales. Les économistes des grandes institutions financières plaident pour plus de libéralisme. « Il faut commencer par une intégration commerciale, débloquer les positions, ouvrir les pays à la circulation des produits, des services, des personnes » plaide Raphaël Bello. « Il faut également améliorer les infrastructures et réduire les barrières non tarifaires pour faciliter les échanges. » Des propos repris par Jean Pierre Chauffour, économiste à la Banque Mondiale, chargé de la région Moyen-Orient et Afrique du Nord. « La région Mena souffre d'un chômage des jeunes dépassant souvent les 30%. Le président Obama a récemment constaté que sans le pétrole, cette région de 400 millions d'habitants exporte moins que la Suisse. Les tarifs douaniers y sont plus élevés que dans le reste du monde. Les obstacles non tarifaires atteignent des niveaux considérables. Pour attirer les investissements directs étrangers, il faut que ces étrangers aient accès à la propriété, qu'ils soient traités à égalité avec les nationaux en matière de fiscalité et de justice ». À ses côtés, Inger Andersen, vice-présidente de la Banque Mondiale, demande aux pays du sud « moins de réglementation, de bureaucratie, de népotisme et de corruption.» Changer les règles du jeu
Magda Kandil, Directrice du Centre égyptien de recherche en sciences économiques : « Le capitalisme mis en place jusqu'à présent a produit de la richesse pour un très petit nombre de personnes» (photo GT)
Les économistes du Maghreb comme du Mashrek réclament en parallèle à cette libéralisation un accompagnement et un changement des règles du jeu. « Nous sommes en train de réitérer nos erreurs », regrette Alaa Ezz, secrétaire général de la fédération égyptienne des chambres de commerce. « Chaque pays veut son usine automobile et au total nous produisons tous la même chose. Il faut au contraire établir une cartographie des compétences de chaque pays du sud et développer des secteurs différents. De même, notre secteur bancaire comme les grandes institutions internationales ne se sont pas formatés pour prêter de l'argent aux PME. Or les PME constituent l'outil le plus efficace pour lutter contre le chômage. » Pour Magda Kandil, directrice du Centre égyptien de recherche en sciences économiques, « le libre échange peut avoir d'importants effets négatifs en dégradant la balance commerciale. Nos pays ont besoin d'emploi, de commerce, d'investissements diversifiés. 60 % de nos exportations concernent le secteur de l'énergie, peu créateur d'emplois. L'Union européenne investit beaucoup en Égypte, mais principalement dans le secteur énergétique. Le déficit commercial entre les pays arabes et l'Union européenne se creuse de plus en plus. Le capitalisme mis en place jusqu'à présent a produit de la richesse pour un très petit nombre de personnes. Il faut rééquilibrer. Les investissements directs étrangers doivent concerner des projets stratégiques, permettre de satisfaire notre demande intérieure, qui est très importante. Nous avons besoin d'assistance technique pour améliorer nos systèmes éducatif, électoral, notre gouvernance. La révolution crée une opportunité, mais il faut agir maintenant. » Pierre Jacquet, directeur de la stratégie et économiste en chef de l'Agence Française de Développement, admet l'échec du modèle de croissance mis en place jusqu'à présent. « Ce n'est pas la croissance qui est au centre des révoltes du printemps arabe, c'est la redistribution des fruits de cette croissance. La progression du produit intérieur brut par tête d'habitant ne veut plus rien dire quand une petite minorité s'accapare toutes les richesses. Les pays du sud doivent trouver une nouvelle voie, un nouveau modèle économique, le commerce n'étant plus un objectif mais bien un outil. De même, chaque pays doit débattre et reconsidérer sa politique publique en fonction de sa situation propre. » Danger d'extrémisme Le changement de cap semble indispensable. Pour Mohamed Chafiki, directeur des études au ministère des Finances du Maroc, « Il y a des réformes à mettre en œuvre au plan politique, structurel et normatif. Notre système favorise la stratégie de rente. De plus, beaucoup de nos pays ont développé une ou deux régions au détriment des autres. La croissance ne crée plus d'emplois. Nous devons opter pour plus de décentralisation, sortir de notre optique de marché pour privilégier une stratégie de partenariat. Et surtout, l'aide des pays du nord sera inutile s'ils n'acceptent pas d'ouvrir leurs marchés. La clef est politique, au sud comme au nord. Le mouvement des indignés en Espagne nous interpelle au sud comme au nord. Changeons pour un modèle plus inclusif, plus intégrateur. » Car le danger d'un repli sur soi en cas d'échec du printemps arabe est bien réel. « Les demandes de la population tunisienne portent sur l'emploi, l'aide sociale, la liberté » avertit Ahmed Benghazi, directeur général d'Axis capital. « Nous avons 105 partis politiques et plusieurs proposent aux Tunisiens de réduire le commerce extérieur. » Pour l'instant les nouveaux dirigeants semblent désireux de briser les tabous politiques qui empêchent les pays arabes de commercer entre eux. Mais cette situation semble extrêmement fragile. Derrière le printemps arabe se cachent des situations très hétérogènes d'un pays à l'autre. « La Tunisie a des institutions, pas la Libye » souligne Marouane El Albassi, responsable de la Banque Mondiale en Libye. « La volonté de travailler ensemble existe, mais pas le cadre. Il faut partir de l'existant. Ainsi, le commerce informel ne doit pas être méprisé, mais considéré comme un outil. Il est très important en Libye comme en Tunisie, en Égypte ou en Algérie. À l'inverse, le développement du commerce international n'a pas profité à la population. Maintenant les peuples rêvent de démocratie et vont dans les prochains mois entrer dans une crise économique qui sera profonde et durable. Ils compareront alors leur situation nouvelle avec l'époque des dictatures qui assuraient à tous le minimum vital. Les deux années à venir seront primordiales, car, en cas de déception, les peuples risquent de se tourner vers l'extrémisme. » La situation réclame des mesures d'urgence. « Nous avons besoins de recommandations pratiques au plus tard en 2012 pour faire passer dès 2013 une aide financière substantielle aux populations des pays concernés » martèle le vice-président de la Banque européenne d'investissement, Philippe de Fontaine Vive. Gérard Tur
Lundi 12 Septembre 2011
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