L’Algérie s’apprête à renouer avec la contestation socialeLa période estivale et le ramadan conjugués ont apaisé quelque peu un climat social en effervescence depuis le début de l’année 2011. Mais la pause s’achève et la protestation risque de reprendre dès début septembre 2011. Des affrontements avec la police ont éclaté à Alger le 3 septembre à propos du relogement de familles dans les cités populaires de Diar Echems et Oued Koreich. Ces dernières contestent le lieu d'affectation des nouveaux logements attribués.
Alger se prépare à une rentrée sociale agitée (photo F.Dubessy)
ALGERIE. Le jeûne du ramadan qui coïncidait cette année 2011 avec la période estivale s’est déroulé dans un climat de torpeur. En dépit des difficultés de la vie quotidienne, nombre de salariés de la Fonction publique (santé, éducation, administration…) étaient en vacances.
Des vacances un peu moroses car peu propices aux voyages ou aux loisirs balnéaires, mais des vacances coûteuses tant le mois sacré ne connaît plus, depuis de nombreuses années maintenant, de trêve en matière de hausse des prix. La marge bénéficiaire des commerçants explose littéralement à cette occasion. Et les bourses, petites comme moyennes, doivent se contrôler pour éviter tout dérapage. Ce sont les jeunes vendeurs à la sauvette, chômeurs à qui la police tentait d’interdire d’installer leurs étals sur les trottoirs qui avaient ouverts le bal en janvier 2011. Durant quatre jours, les principales villes du pays s’embrasaient suite à l’augmentation des prix de produits alimentaires de base (huiles, sucre…). En quelques mois, de nombreuses catégories vont ensuite entrer en grève : médecins résidents, praticiens généralistes et spécialistes de santé publique, anesthésistes, psychologues, sages-femmes, paramédicaux, adjoints de l’éducation, enseignants, employés de la fonction publique, avocats et greffiers, postiers, cheminots, pétroliers, sidérurgistes, gardes communaux, membres des groupes d’autodéfense, blessés et handicapés de la lutte antiterroriste, policiers radiés, étudiants, journalistes de la radio, personnel naviguant commercial (PNC) d’Air Algérie… La revendication principale de ces catégories tournait autour de l’amélioration d’un salaire largement érodé par la libéralisation des prix, l’ouverture du marché local, le plan d’ajustement structurel… Parrallèlement aux grèves, le mouvement social prenait la forme de révoltes qui ont touché toutes les régions du pays. Les citoyens exigent des autorités locales (mairies, wilayas...) qu'elles satisfassent leurs revendications en termes de logement ou d'assinissement du cadre de vie (eau potable, électricité, eaux usées, sécurité routière, santé...). Explosion du mouvement social
Décidées à empêcher tout embrasement du front social et, surtout, toute jonction avec une partie de l’opposition qui appelait à le renverser, le gouvernement va satisfaire une bonne partie des revendications.
Il bénéficiera d’une conjoncture heureuse marquée par une hausse des prix des hydrocarbures sur le marché international. Beaucoup d’observateurs et d’acteurs s’interrogent, en Algérie comme à l’étranger, sur le fait que le pays n’a pas été contaminé par le «printemps arabe». La caractéristique de l’actuelle protestation algérienne réside en effet dans le prima de la contestation sociale sur la contestation politique. Cette dernière s’est révélée incapable d’opérer sa jonction avec la première. De nombreuses raisons peuvent expliquer ce phénomène. Il faut cependant se rappeler que la contestation politique et sociale a commencé voici une dizaine d’années avec le mouvement populaire de Kabylie en 2001 et la grève générale contre le premier projet de loi sur les hydrocarbures du ministre de l’énergie de l’époque. Cette année charnière verra également les émeutes sociales s’étendre progressivement à tout le pays. Une contestation sociale, pas politique
Le «printemps algérien» a donc commencé, bien avant le «printemps arabe», à la suite de la défaite de l’islamisme armé dont les principaux mouvements avaient fini par renoncer à renverser le régime par la force.
Mais la revendication de démocratisation portée par le mouvement du «printemps noir» de Kabylie de 2001 échouera. La contestation va alors prendre un tour essentiellement social sans perspective politique. Elle connaîtra un essor remarquable qui donnera naissance à des syndicats autonomes extrêmement dynamiques. Tout semble indiquer que le mouvement social va repartir en cette rentrée. Mais quelle force aura-t-il ? Quelle attitude adoptera le gouvernement ? Et que peut faire l’opposition ? Voici quelques-unes des principales inconnues. Il semble peu probable que le mouvement de contestation enclenché en janvier 2011 disparaisse. Il risque au contraire de rebondir après une pause estivale, les conditions qui lui ont donné naissance n’ayant pas disparu : cherté de la vie persistante, faiblesse du pouvoir d’achat, volonté de rattrapage des salaires… Des secteurs traditionnellement revendicatifs, mais qui n’ont pas trop bougé en 2011, pourraient se lancer dans des actions de grande ampleur. C’est notamment le cas des enseignants universitaires et du personnel de l’éducation nationale dont les principales organisations syndicales (Cnapest.cnapest.com , Unpef.unpef.com ) ont annoncé des débrayages. Le syndicat de fonctionnaires communaux (Snapap.maisondessyndicats-dz.com/snapap.php ) prévoit également le dépôt d’un préavis de grève pour le début septembre 2011. Une rentrée sociale à plusieurs inconnues
La contestation sociale a débuté en 2001 (photo DR)
Au menu, les questions de salaires, de statut ainsi que l’intégration des contractuels. Les médecins résidents qui ont gelé leur longue grève du printemps 2011 pourraient renouer avec la contestation. Les avocats qui exigent le retrait du statut de leur profession soumis à l’examen de la chambre basse du parlement annoncent leur intention d‘occuper la rue.
La centrale syndicale UGTA en difficulté dans le secteur de la fonction publique entend demander une augmentation du salaire national minimum garanti (SNMG) de 3 000 dinars algériens (29€) afin qu’il atteigne les 18 000 dinars algériens (174€). Le gouvernement acceptera-t-il de continuer à augmenter les salaires alors que les prix des hydrocarbures sont en baisse sur le marché mondial et que les réserves en bons du Trésor américain sont fragilisées par la crise financière de cet été ? Sera-t-il en mesure de répondre positivement aux revendications des nouvelles catégories de salariés alors même que la facture des importations a connu une hausse de plus de 16% au cours du premier semestre de l’année 2011 par rapport à la même période de 2010 ? Peut-il, dans ce contexte, se raidir et opposer une fin de non-recevoir aux revendications des protestataires ? Enfin, et alors que tous les regards sont tournés vers la Libye voisine où le régime de Kadhafi a chuté et que le terrorisme en Algérie n’a pas cessé de porter des coups au cours de l’été, que fera l’opposition ? Sera-t-elle satisfaite par le plan de «réformes politiques» annoncé par le président Bouteflika en avril 2011 ? Que peut-elle faire dans le cas contraire, sachant les difficultés qu’elle a rencontrées jusqu’ici à mobiliser les Algériens ? Autant d’inconnues auxquelles nous aurons certainement des réponses dans les semaines et mois à venir. Amal Belkessam, à ALGER
Dimanche 4 Septembre 2011
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