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"Il faut réguler l’immigration comme partie de la solution aux problèmes et pas uniquement comme problème"


Intervenant au Forum annuel Dialogue des civilisations à Rhodes, Patrick Taran, président de Global Migrations Policy Associates et professeur de l'école de Diplomatie de Genève, décrypte pour econostrum.info les relations entre les migrations modernes et le monde du travail.



Patrick Taran sur le Forum à Rhodes (photo Angélique Kourounis)
Patrick Taran sur le Forum à Rhodes (photo Angélique Kourounis)
econostrum. info : Nous constatons actuellement de grands mouvements migratoires économiques, climatiques et dus à la guerre. Ces conséquences migratoires sont-elles prises en compte dans les instances internationales qui discutent sur comment résoudre ou éviter une crise  ?
 
Patrick Taran : Pas du tout ! Mais je voudrai mettre la migration dans un contexte plus large. D’après les statistiques des Nations-Unies en 2010, 214 millions de personnes résidaient en dehors de leur pays de naissance ou de citoyenneté.
Le Bureau International de Travail a estimé que 105 millions, presque la moitié de cette population en 2010, était économiquement active.

Nous savons qu’il existe une personne dépendante, enfant ou personne âgée, en moyenne pour chaque migrant actif, donc 90% de la migration d’aujourd’hui se trouve en relation directe avec le monde du travail, réfugiés inclus.
Or, du fait des changements technologiques dans le monde du travail et de la baisse de la démographie dans les pays occidentaux, il n’y a pas assez où il n’y aura pas assez d’effectifs qualifiés sur le marché.
C’est une des contradictions affrontée dans le monde entier. Voici un an, l’Institut Mackenzie Global estimait que 85 millions de personnes hautement ou moyennement qualifiées en rapport avec les besoins des économies des pays développés manqueront à l’appel d‘ici 2020.
Et déjà, il existe un manque de 45 millions de personnes avec des qualifications techniques nécessaires aux demandes des pays en développement.
Cela veut dire que d’un côté nous sommes confrontés à des contradictions démographiques d’une population jeune et croissante dans les pays de l’Afrique subsaharienne et dans quelques pays en Asie, alors que de l’autre côté, plus de la moitié des pays dans le monde, 127 sur 224 reconnus, c‘est l’inverse.

Aujourd’hui, en 2014, le taux de fertilité, c’est à dire le nombre d’enfant nés en moyenne par femme, n’arrive pas à remplacer la population existante.

"Certains pays ne se renouvellent plus"

Patrick Taran photo: Angélique Kourounis
Patrick Taran photo: Angélique Kourounis
 Jusqu'à présent le discours totalement opposé pointait d'une part l'existence d'une surpopulation à laquelle nous ne savons pas faire face et d’autre part la présence sur le marché du travail du personnel sur-qualifié alors qu'un manque de main d’œuvre se fait sentir pour, par exemple, l’agriculture ou les bas travaux, d’où le recours à l’immigration. Vous dites le contraire ?
 
P.T.:  L’immigration, c’est le sujet sur lequel nous disposons le moins de statistiques et de données concrètes.
 
Pourquoi ?

Pour des raisons politiques et économiques. Prenons la France. Elle bénéficie d'un taux de fertilité, aujourd’hui, de 1,89 enfant par femme. Le taux de remplacement se situe à 2,2.

D'autres pays en Europe, comme l’Italie, l’Espagne, l’Ukraine, la Grèce, affichent un taux de fertilité autour de 1,4 qui se trouve très en dessous du taux de remplacement de 2,2. 
 
Certains pays ne se renouvellent plus ?
 
P.T. :  Oui, la  Bulgarie. Mais elle n’est pas la seule. Depuis 1989, les populations de Lettonie et Lituanie ont diminué de 8%. D'autres pays comme la France n’ont pas encore diminué grâce à leur forte immigration.
 
Mais seulement pour cette raison ?
 
P.T. : Absolument ! Seulement pour cette raison.

"Nous manquons déja de force de travail"

Ce déclin démographique européen est-il dû aux femmes qui ne font plus d’enfants ou au choix de vie ?

P.T. : C’est un phénomène dû au développement. Les pays qui se développent vite, voient leur taux de fécondité baisser. 
C‘est le cas de l’Indonésie, du Vietnam, de la Thaïlande, de l’Argentine, du Pérou, de la Colombie et du Mexique. 
En Afrique, cela concerne la Tunisie, le Maroc, la Libye et bientôt l’Afrique du Sud. 
Plus loin c’est l’Ouzbékistan, l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Moldavie, la Biélorussie et la Russie qui sont concernés, et même plus important, la Chine. Tous ces pays sont arrivés à un taux de fertilité de 0. 
Ceci veut dire qu’ils ont exactement le nombre de naissances nécessaire pour remplacer les gens qui partent. Leur croissance est en rapport.
 
Quel impact sur l’économie ?

P.T. : Cela a un impact important sur tout le monde du travail. 
En 2012 pour la première fois dans l’histoire, la force du travail en Chine a commencé à diminuer. 
Nous estimons qu’elle va diminuer d’au moins 100 millions dans les trente à quarante années à venir.
Nous ne connaissons, jusqu'à présent dans l’histoire, aucun exemple de pays réussissant à maintenir leur vitalité économique avec une force de travail en décroissance.
 
Jusqu'à  présent, le contraire a toujours été soutenu ! Vous affirmez vraiment que nos pays vont manquer de force de travail ?
 
P.T. : Non ! Ce n’est pas que nous allons manquer de force de travail... Nous manquons déjà de force de travail !
Quelle est la proportion aujourd’hui d’étrangers dans la force du travail dans les pays occidentaux ? Pas moins de 10% !
Pour les pays d’émigration comme l’Australie, la Nouvelle Zélande, le Canada, on passe de 18 à 20%. 
Dans les quinze prochaines années, le nombre de travailleurs en Allemagne va diminuer de 5 millions. Depuis l’an 2000, le nombre de nationaux dans la force de travail y a diminué de plus de 10 millions. 
Et, à ce jour, les calculs montrent que la baisse des nationaux dans le travail se situe autour d’un million chaque année. 
L'immigration devient assez importante en Allemagne et aux USA. En Russie, la force du travail des nationaux de souche a diminué d’à peu près 10 millions depuis 2000. Et, en Russie, à peu près 11 millions d’immigrants sont actifs.
 
Il existe donc deux discours antinomiques. D’un côté, nous avons besoin de migrants pour gérer notre problème démographique et en plus nous allons manquer de bras, et bras qualifiés, et de l’autre côté, attention la migration va créer des problèmes sociaux d’intégration. L’Europe ne peut accueillir toute la misère  du monde.  Ça ne colle pas !
 
P.T. : Nous nous confrontons à une réalité réellement complexe. C’est une des raisons qui nous obligent à avoir des Forums comme celui-ci. Oui il existe du chômage en Europe mais en même temps, il existe un manque important d’effectifs compétents. 
J’ai passé les deux derniers jours à Oslo dans un séminaire avec des hauts fonctionnaires européens de l’Agence de l’Immigration. 
Le but de la conférence était d’échanger des idées sur comment les pays européens pouvaient faire pour attirer des compétences manquantes de l’étranger. Tout en sachant qu’au sein du marché du travail européen, ces compétences font défaut et que les manques vont aller en s’aggravant dans les années à venir. 
En même temps, plusieurs problèmes globaux sont autant de questions pour l’immigration. La croissance de population sans croissance d’emplois dans la plupart des pays d’Afrique subsaharienne. La croissance d’une population jeune en Inde, au Pakistan et dans d’autres pays d’Asie qui arrive en nombre sur le marché du travail sans qu’il l'émergence d'une croissance équivalente de travail décent pour ces gens.
 
Comme en Grèce avec sa génération de sacrifiés, par exemple ?
 
P.T. : Mais ça c’est à cause de quoi ? C’est à cause d’un crash d’un système qui n’avait pas bien fonctionné, d’un Etat qui n’a pas pu fonctionner. Aujourd’hui l’activité productive se trouve presque à terre. 
La question du chômage demeure la même en Italie, en Espagne, ou au Portugal avec 50% de chômage parmi les jeunes.

En Grèce, selon l’institut du Monde du Travail, c’est 65%. Le chômage est-il une chance pour les pays riches ?
 
P.T. : Des spéculations se forment sur la question. Certains estiment que la crise a été provoquée dans d’autres pays de la périphérie de l’Europe car cela allait libérer un nombre important de travailleurs européens compétents, chrétiens, blancs. 
N’oubliez pas qu’il y a eu une baisse d'effectifs de la force de travail en Allemagne, aux Pays-Bas, en Belgique, en France et même dans les pays nordiques.
 
Vous voulez dire que des personnes, pensant au manque de 5 millions de forces de travail dans des pays riches et au besoin d’une main-d'œuvre qualifiée ou peu qualifiée mais chrétienne et européenne, seraient à l’origine des crises ?
 
P.T. : Oui, mais ce n’est pas mon avis.
 
Peut-on dire que lorsque la crise est arrivée, certains ont sciemment tardé à essayer de la résoudre car, plus on tardait, plus les solutions dans le cadre d’une économie néolibérale se devaient d’être drastiques ? En Grèce, un personnel qualifié gagnait 1 700€ par mois et maintenant pour la même qualification et pour le même travail, il touche 490 à 690 euros par mois. Est-ce qu’on peut lier les deux choses ?
 
P.T. : Il est trop tôt pour faire une analyse, mais, voici quarante ans, qui a répondu aux besoins de personnel qualifié pour reconstruire l’industrie en Allemagne en Belgique et même en Suisse ? Les Grecs, les Turcs, les Espagnols, les Portugais...

"Une augmentation de la pauvreté parallèle à l'augmentation des richesses"

Faîtes-vous une équation migration et montée du nazisme ?
 
P.T. : Non, je ne crois pas. L’équation existante, c’est la montée du nazisme et des autres droites et du chômage qui mène à la montée de l’insécurité et aux problèmes entre les populations. Dans les situations de crise, les gens ne voient pas les solutions dans les programmes traditionnels, et c’est à ce moment que les extrêmes disent, nous avons LA solution».
Les gens ayant perdu leurs repères sommes très faciles à manipuler car, ils n’ont rien à perdre, surtout les jeunes. 
Le vrai problème c’est qu’il existe en Europe une augmentation de la pauvreté, parallèle à une augmentation des richesses d’une partie de la population déjà très riche.
 
Vous êtes optimistes quant à la migration dans le futur ? 

P.T. : Quant à la migration comme une partie de la solution pour maintenir des économies viables dans les pays développés, oui. Quant à l’émigration comme solution dans les pays où le chômage sévit, oui.
Regardez, aujourd’hui le nombre de jeunes Espagnols, Portugais, et Grecs qui trouvent une nouvelle vie dans les pays en croissance comme le Brésil ou l’Argentine. 
Mais je ne suis pas certain que les États soient prêts à voir les enjeux ou à réguler l’immigration en tant que partie de la solution aux problèmes et pas uniquement comme problème.
 
Peut-on éviter les drames comme Lampedusa, les gens qui meurent en Méditerranée ?
 
P.T.  Oui, parce que d’un côté il existe une demande en Europe pour les gens qui ne sont pas qualifiés de même qu’une demande pour des gens qualifiés. Les premiers vont vers l'immigration irrégulière. Chacun se débrouille et ce sont les drames de Lampedusa. Les seconds bénéficient d'une immigration planifiée, préparée, car, elle répond à une demande précise. Ce sont les ingénieurs que l’on fait venir en Allemagne, les médecins au Canada etc...
Mais qui travaille dans l’agriculture en Espagne ou dans les Bouches-du-Rhône en France ? Qui fait les vendanges en Suisse ? Qui fait dans tous les pays de l’Europe l’agriculture et la construction ? Ce sont les migrants et dans beaucoup de cas des personnes en situation irrégulière, souvent exploitées. Pour le dire simplement, il n’existe pas une systématisation rationnelle entre la demande et l’offre de main-d'œuvre dans le marché du travail international.
 
Donc, en fait, pour éviter ce type de drame il faudrait une rationalisation ?
 
P.T. : Il faut des règles, il faut des systèmes qui aident les gens à postuler et à aller sur le marché de travail pour offrir leurs services.

"ll faut une politique cohérente pour la formation"

Constatez-vous une tendance à laisser ce vivier de main-d'œuvre se débrouiller tout seul au profit du marché du travail ?
 
P.T. : Deux facteurs coexistent aujourd'hui. D'abord un intérêt de la part des entreprises à faire baisser le coût de travail et faire appel  aux migrants justement pour pouvoir les exploiter. Ceci s'avère très facile car, ils restent dans une situation irrégulière sans aucune possibilité de se syndicaliser ou de protester. En même temps il n’y a pas assez de personnes pour faire le travail qui existe. Surtout sur le plan de la qualification. 
Le second facteur, c’est la question d’une politique cohérente pour la formation. Les gens non qualifiés et donc sans travail pourraient être au niveau, à condition d'investir dans leur formation, c‘est le re-training. Mais souvent, faire appel à la migration pour profiter de l’investissement effectué par d’autres pays qui ont formé ces personnes, revient moins cher. 
Former implique de s'investir soi-même, donc augmenter le budget de l’éducation nationale pour faire ce re-training. 
C’est une question de choix politique et c’est complexe car, la tendance globale actuelle demeure à tous les niveaux de baisser les impôts et les coûts.
Donc, il n'est pas possible d'augmenter ni le budget pour la formation, ni celui de l’inspection du travail pour réguler les abus des entreprises.


Propos recueillis par Angélique Kourounis et Thomas Iacobi à RHODES


Vendredi 17 Octobre 2014



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